Apprendre par cœur lEvangile (21)

publicat in Parole de l'Évangile pe 3 Mai 2016, 14:40

1ère Guérison : de l’homme en souffle impur dans la synagogue – Marc 1, 21-281

Poursuivons notre lecture de Saint Marc en suivant le cours de cette 1ère étape qui, je le rappelle, va de Marc 1, 1 jusqu’à Mc 3, 12 et a pour thème : devenir disciple.

Devenir disciple, cela concerne en premier ces hommes que Jésus appelle au bord de la mer : Pierre, André, Jacques et Jean, et un peu plus tard : Matthieu-Lévi. (Marc 2, 14)

Jésus, pour leur donner leur mission dit : Je vous ferai devenir pêcheurs d’hommes. C’est à dire : ils devront à leur tour faire des disciples, extraire les hommes hors de ‘ce monde’, monde abyssal des passions, sur lequel Dieu n’est pas celui qui règne, pour les introduire dans la Vie.

Justement ce matin, le Triode de Carême nous offrait exactement cette lecture :

« Repêchant à l’hameçon de la foi ceux qui nagent dans l’abîme de l’erreur, saints « Apôtres du Seigneur, vous les menez à bon port (…). » (Triode, 3e semaine de Carême, Jeudi à Matines, Ode 8, 2e Canon, 1ère strophe.) 

Pour tirer les hommes-poissons hors de l’abîme, le premier ‘outil’ qu’emploie le divin Pédagogue est la guérison. Jésus se révèle Médecin.

De quoi nous guérit-il ? De la mort.

De la mort spirituelle, maladie que nous avons attrapée dans le Jardin.

Lorsqu’Eve, par le fait qu’elle écoutait et répondait au serpent, a rompu le dialogue d’amour avec Dieu, qu’elle s’est laissée envahir par le désir d’ ‘être comme Dieu’ et a consommé ce fruit savoureux, séduisant et désirable, … et qu’Adam n’a pas protesté, alors, l’œil du cœur s’est enténébré. L’homme, spirituellement parlant est mort : la Présence l’a quitté. C’est irréversible, sauf si Dieu lui-même s’en occupe.

Ah ! si tu déchirais les cieux et si tu descendais … appelle Isaïe. (Is 3, 19)

Il l’a fait. Dieu l’a fait. Rendons grâces.

Il vient et nous guérit. Dans l’ensemble de l’Évangile, saint Marc décrit douze guérisons, plus une treizième et dernière, qui sont les degrés de la restauration progressive de l’homme déchu.

Commençons par la première guérison. Elle fait partie d’un premier cycle de cinq, dites guérisons ‘préliminaires’ par lesquelles sont rétablies les relations, avec Dieu (pour un homme, puis pour une femme), avec autrui, avec soi-même, avec le cosmos. Elles avaient été brisées lors de la chute. Ces cinq guérisons interviennent au cours de la première étape, c’est à dire dans le début de la vie chrétienne.

NOTA : Les récits de guérison sont construits selon un canevas reconnaissable :
un : déplacement dans l’espace, ou dans le temps ;
deux : rencontre, avec échange de paroles ;
trois : intervention du Médecin – geste, ou parole, ou les deux ;
quatre : réaction des protagonistes.

* Aujourd’hui, il me paraît intéressant de présenter le texte sous forme de chiasme :

En A, on reconnaît le déplacement du Maître.

En C, le déplacement de l’homme ;

En CDXX’, la rencontre et l’échange de paroles ;

En D’C’, l’intervention du Médecin ;

En B’A’, la réaction.

Remarquons qu’en A et A’, temps et lieu sont précisés.

* Avançons un peu.

Et ils entrent dans Capharnaüm– Le nom signifie ‘village de la consolation’. Il est situé au bord de la mer de Galilée, au nord-ouest, sur la rive droite donc. Contrairement à d’autres, ce village n’avait pas été hellénisé ni romanisé.

Et aussitôt le shabbat… – le lieu et aussi le temps, sont situés. Il est essentiel pour la véracité que ce ne soit pas abstrait, et pour la mémoire qu’on puisse planter le décor et se représenter la scène.

D’entrée de jeu, Jésus guérit le jour du Shabbat – ce qui lui sera indéfiniment reproché, mais qui doit nous avertir que le Christ donne au Shabbat un sens particulier. On en reparlera à la fin de l’étape, lorsqu’il y aura la controverse sur le Shabbat. (Mc 2, 27-28)

Entrant dans la synagogue. – voilà donc le déplacement du Maître. Outre le déplacement fondamental qu’il a effectué pour quitter la Table des Trois et endosser l’humanité.

Synagogue, c’est ‘Beth-Knesset’ en hébreu, la maison de l’Assemblée. A l’époque du Christ, elle est lieu de lecture et de commentaire des Écritures, mais pas lieu de culte, puisqu’il y a encore le Temple à Jérusalem pour le culte.

il enseignait. Et ils étaient frappés de son enseignement, car il les enseignait comme ayant autorité, et non pas comme les scribes.

Ils étaient frappés –Le mot grec est très fort : ‘ekplissô’ c’est, au sens concret : frapper pour abattre, et au figuré : frapper de stupeur

… car il les enseignait comme ayant autorité et non pas comme les scribes.

Sa nature divine, il la tient voilée. Mais en tant qu’humain, Jésus appartient à la même lignée prophétique que Moïse et les grands prophètes. Les versets 2 et 3 nous l’ont montré. (Pour la démonstration, se reporter à l’article n° 10 dans Apostolia n° 85.) Il est de cette lignée-là, dont l’autorité surpasse largement celle des scribes de la lignée d’Esdras, eux qui occupent alors la chaire de Moïse, puisque la prophétie a disparu en Israël.

Et aussitôt se trouvait dans leur synagogue un homme en souffle impur2

Oui, il était là. Lui aussi s’était donc déplacé et se trouvait sur le lieu de la rencontre.

Celle-ci se déroule à l’occasion de la prière hebdomadaire de la communauté villageoise. En public.

L’Évangile nous présente cet homme comme ‘en souffle impur’, mais ni lui ni personne ne semble en avoir conscience. Il est là au même titre que les autres. Il est ʺmonsieur tout-le-mondeʺ. Bien intégré, comme on dirait maintenant.

Et il poussait des cris en disant : Qu’y a-t-il entre nous et toi

En fait, quand paraît Jésus-Lumière du monde, le monde des ténèbres ne peut plus rester tapi dans les cœurs, incognito : il est débusqué, se met à hurler et parle méchamment.

Qu’y a t-il entre nous et toi,est une tournure hébraïque, qui exprime l’incongru : ‘qu’est-ce que tu viens faire ? Que me veux-tu ?’ Elle peut-être employée de façon agressive comme ici, ou parfois avec douceur, avec tendresse : ‘Femme, que me veux-tu ?’ du Christ à sa Mère, aux Noces de Cana. (Jean 2, 4)

Yéshoua‘ le Nazarénien

Je rappelle que Yéshoua‘ veut dire Dieu sauve. Le nom révèle la mission.

Nazarénien, du grec nazarènos, signifie habitant de Nazareth.

Les autres évangélistes et les Actes emploient plutôt : Nazôréen, ou Nazaréen (c’est pareil), qui signifie aussi, ‘de Nazareth’, mais en plus, renvoie à des racines hébraïques lesquelles signifient :

- soit ‘nazir’, c’est à dire ‘consacré, saint’ (comme Samson - voir Juges 13, 5) – mais le Christ n’était pas nazir : il buvait du vin, nous le savons ;

- soit  ‘rejeton’, ‘germe’ (et on peut associer avec ‘rejeton de Jessé’ - Isaïe 11, 1 : Un rejeton sort de la souche de Jessé, un surgeon pousse de ses racines, 2- sur lui repose l’Esprit du Seigneur …) La prophétie s’applique au Christ. Elle est sous-entendue lorsqu’on l’appelle Nazaréen, et même Nazarénien. Et on pourra faire le geste de la graine qui germe.

Es-tu venu nous perdre ?

Cette question sous-entend crainte et menace. ‘Tu veux notre perte, mais nous n’allons pas nous laisser faire, nous allons nous révolter’. Et c’est bien ce qui se passera à la fin : Yéshoua‘ paiera de sa mort pour avoir dérangé les esprits impurs.

(Mais sa mort était volontaire car il devait ressusciter ! Cela, le démon ne pouvait l’imaginer …)

Je sais qui tu es toi : le Saint de Dieu.

Il sait que Jésus est Dieu, et le confesse.

Es-tu venu nous perdre ? Je sais qui tu es : le Saint de Dieu.

C’est le centre du chiasme. Là est le pourquoi de cette histoire :

Voilà le contenu de nos cœurs. Cœur double : l’Homme sait au fond de lui que Jésus est Dieu, et il le rejette de toute la force de sa révolte contre Dieu.

C’est cette maladie que nous avons contractée dans le Jardin : l’amour de Dieu, nous le refusons. Il nous fait peur. Nous préférons notre ronron, nos petites rivalités, nos ambitions, nos illusions ! Nous préférons être notre propre maître. Surtout ne pas dépendre de, ne pas accepter de nous laisser faire ...

Or Dieu nous voudrait comme des enfants … Et à ces enfants, il donnerait le Royaume ... Mais nous, sommes doubles : nous participons aux réunions de prière, mais suite à ce qui est arrivé à Eve, le souffle de l’Autre est entré aussi  en nous, et il nous a communiqué sa haine de Dieu, si je puis m’exprimer ainsi.

C’est de ce refus de l’Amour que le Christ vient nous guérir. Et c’est la première guérison, la guérison du fondement de notre être. Car nous nous construisons là-dessus : ‘Dieu, écarte-toi, va te cacher, car je ferai sans toi, je n’ai pas besoin de toi : C’est moi qui suis juge, c’est moi qui suis Dieu.’

Il faut prendre conscience de la duplicité qui est en nous, et accepter qu’Il nous en guérisse. Saint Marc nous le donne comme le premier pas.

D’ailleurs au Baptême, le premier rite est pour chasser le démon, dont il est dit qu’il ‘se cache et tapit dans son cœur’, celui du catéchumène. 

C’est un travail à recommencer sans cesse, car nous nous laissons piéger toujours…

Nous en arrivons à la 3e partie d’une guérison : l’intervention du Médecin :

Et Yéshoua‘ l’a rabroué en disant : Sois muselé et sors hors de lui.

Dans le cas présent, c’est avec sa Parole que le Médecin guérit.

Yéshoua‘ se montre souverain. Il ordonne, et muselle l’adversaire par sa seule Parole, usant d’une force qui sans être physique, n’en est pas moins réelle. Il fait taire le démon, il refuse sa confession. Il n’en veut pas. Jésus ne veut pas que ce soit encore le démon qui commande à l’homme de croire. Jésus veut une adhésion libre.

… Et sors hors de lui. Ce mot nous montre clairement que l’homme a été envahi, que le souffle le tient, le possède de l’intérieur.

A Zillis en Suisse, canton des Grisons, se trouve une église Saint Martin maintes fois reconstruite depuis la nuit des temps chrétiens, et dont le plafond est orné de vénérables peintures datant du XIIe siècle. Il est composé de 19 fois 7, c’est à dire 153 caissons (tiens ! le nombre des poissons de la pêche miraculeuse à la fin de l’Évangile selon Saint Jean …) : 144 pour illustrer l’Évangile, et 9 pour Saint Martin.4

Deux caissons sont consacrés à la guérison du Gérasénien (l’homme possédé d’une ‘légion’ de démons, lesquels demandent à aller dans les porcs, et les porcs se jettent dans la mer. (Marc 5, 1-20) Eh bien, à Zillis, les souffles sont représentés comme des petites silhouettes humanoïdes sortant de l’homme par la bouche, et entrant dans les porcs par la bouche. C’est pourquoi, quand on récite et ‘gestue’ ces péricopes qui parlent des allées et venues du démon, on fait mine de projeter quelque chose hors de la bouche.

Si on regarde le chiasme, on voit qu’en D, le démon-homme demandait ironiquement à Jésus ce qu’ils pouvaient bien avoir en commun, et qu’en D’ le Christ répond : ‘(Rien en effet.) Tais-toi et sors.’

Et le souffle, l’impur, le secouant et vociférant d’une grande voix est sorti hors de lui.

Comme à l’autre bout du chiasme, il faut qu’il se manifeste à grand bruit, avec violence.

Il est contraint d’obéir, et il s’exécute sans grâce ! Le Christ révèle ici son pouvoir souverain sur les souffles impurs. Le souffle est donc sorti, l’homme est guéri.

Seul le Christ-Dieu peut chasser le démon : car, depuis l’époque du Jardin l’homme est prisonnier de ce même démon, et ne peut pas s’aider lui-même dans ce domaine.

Le souffle apparu en C du chiasme, disparaît maintenant en C’. C’est la symétrie propre à cette figure de style.

Voyons maintenant la 4e phase de la guérison : la réaction des protagonistes.

L’homme lui-même n’est pas mentionné, mais ceux qui ont assisté à cette guérison publique réagissent :

Et tous ont été saisis d’étonnement …

Là encore le verbe grec est très fort : ‘thambeô’, c’est être saisi d’effroi, de stupeur.

Lorsque le divin se manifeste les démons obéissent, et la chair elle, est terrifiée. C’est noté à plusieurs reprises dans l’Évangile. C’est pourquoi le Christ voile sa divinité en la drapant de sa chair. Car nul ne peut voir Dieu et rester en vie.

au point qu’ils discutaient entre eux en disant  Qu’est-ce que ceci ?

Qu’est ce que ceci’, c’est en hébreu : ‘manou’, qui directement translittéré donne en français : la manne. Ils se demandent si c’est une manne qui leur arrive à travers cet enseignement…

Or, c’est bien plus que la manne : Ce n’est pas Moïse qui vous a donné le pain du ciel, mais mon Père vous donne le pain du ciel, le Véritable …  comme le dit l’Évangéliste Jean en 6, 32 ... Car le pain de Dieu, c’est celui qui descend du ciel, et qui donne la Vie au monde.

A ce stade, ils ne sont pas encore mûrs pour une telle révélation. Le Christ est attentif à enseigner par degrés. Cependant, c’est déjà annoncé ici en filigrane : Il enseigne, et l’homme, sans bien comprendre, subodore le Pain du Ciel…

un enseignement nouveau, avec autorité et il donne des ordres aux souffles, aux impurs et ils lui obéissent.

Ils apprécient à juste titre et la nouveauté (choquante dans le contexte de l’époque, mais voulue et proclamée par le Christ), et l’autorité de l’enseignement, ainsi que la souveraineté sur les démons. Un enseignement nouveau est a priori suspect dans ce monde de culture orale, mais le pouvoir manifeste sur les démons fait qu’on ne peut pas balayer l’enseignement d’un revers de main.

Dans le chiasme, on en est à B’. On voit bien la symétrie avec B : On retrouve de part et d’autre : un verbe fort pour la stupéfaction, et les mots enseignement et autorité.

Enfin le A’, symétrique de A :

Et aussitôt sa renommée est sortie partout dans toute la contrée, autour de la Galilée.

A faisait l’ouverture, A’ clôt l’épisode. Les deux mentionnent les temps et les lieux : ‘Aussitôt’, et ‘dans toute la contrée, autour de la Galilée.’

La Galilée, mot construit sur une racine qui signifie le cercle, le tourbillon, c’est la terre de mélange, dans laquelle les habitants ne sont pas des ‘pur-sang’. C’est le ‘melting-pot’.

C’est là justement qu’il a plu à Dieu de vivre parmi les hommes.

Dans l’Ancien Testament, Dieu avait édicté des règles exigeantes et très suivies, particulièrement sur le Shabbat et sur la pureté rituelle, et Jésus va non pas les abolir, mais les accomplir. Ses contemporains auront du mal à comprendre. On en parlera plus tard.

En conclusion

Dans cette guérison, remarquons les indices qui laissent entrevoir la divinité du Christ. :

- Certes, il la voile par miséricorde pour nous, mais il fait preuve d’une puissance qui n’est pas de ce monde, à la fois en enseignant comme l’ont fait les prophètes sous la motion de l’Esprit Saint, et aussi en réduisant le démon à l’obéissance.

Un homme ne saurait faire tout cela par lui-même.

- De la bouche même du démon, il est le Nazarénien-Nazaréen – ce surgeon de la maison de David, sur lequel repose l’Esprit du Seigneur.

Cette première guérison nous signale la duplicité du cœur de l’homme, et nous avertit d’avoir à discerner pour nous-mêmes :

- Certainement, nous sommes ‘de bons chrétiens’, pieux, bien-pensants, nous avons notre place dans la communauté religieuse. Dieu fait partie du paysage de notre vie.

- Mais au fond de notre cœur, où en sommes nous de la révolte ? quels reproches faisons-nous à Dieu ? de quelles mauvaises intentions le soupçonnons-nous ? … Il ne m’a pas fait assez beau, pas assez riche … ma croix est trop lourde, ce n’est pas juste … Dans ces conditions, pas question de remercier ! Etc.

Ou bien sommes-nous des enfants confiants, face à un Père dont nous connaissons par expérience l’amour bienveillant… ?

Gloire à Dieu, Lui qui nous veut et qui nous cherche.

Notes :


1. Cet article est le fruit de l’enseignement de Bernard Frinking (Fraternité Saint Marc), et de tout ce qui vient nous enrichir lorsqu’on ressasse et ressasse la Parole.
2. Un homme ‘en souffle impur’ – en grec : ‘èn pneumati’. (‘pneumati’ peut être traduit par ’souffle’ ou par ‘esprit’, c’est synonyme.) L’expression, en français nous surprend et suscite la réflexion.
En fait, la préposition ‘èn’ en grec, qui signifie d’abord ‘dans’ avec l’idée de lieu, signifie aussi ‘en’ ou ‘dans’ avec l’idée d’être entouré, saisi, enveloppé – et même, en parlant des conditions morales dans lesquelles on se trouve : exposé à, au pouvoir de.
On retrouve exactement les mêmes mots : ‘èn pneumati’ dans le célèbre verset adressé à la Samaritaine en Jean 4, 23 : Les véritables adorateurs adoreront le Père en esprit et vérité. Des adorateurs saisis par l’Esprit et au pouvoir de la Vérité … 
3. On peut voir cela en tapant ‘Zillis’ sur un moteur de recherche.