Sixième Béatitude : Bienheureux les cœurs purs : ils verront Dieu (1)

publicat in Catéchétique pe 15 Avril 2016, 07:26

Saint Grégoire de Nysse avoue être saisi de vertige devant cette parole du Seigneur. Il la compare à un éperon rocheux qui dresse sa paroi lisse et abrupte au-dessus des flots. Rien n’accroche le regard.

Si cette parole a fait un tel effet à saint Grégoire de Nysse, je pense qu’il est de notre intérêt de la considérer avec crainte et respect : jusque là nous cheminions dans la montagne sur des sentiers escarpés, maintenant nous attaquons, je crois, les hauts sommets.

Saint Grégoire met tout de suite le doigt sur un paradoxe : dans cette béatitude, Dieu s’offre aux regards de ceux qui ont le cœur pur. Or l’apôtre Jean affirme : « Personne n’a jamais vu Dieu » (Jn 1, 18) ; l’apôtre Paul confirme cette idée en parlant de celui « que nul homme n’a vu ni ne peut voir » (1 T. 6, 16). Et dans l’Ancien Testament, à Moïse qui Lui demandait de voir sa gloire, le Seigneur fait cette révélation: « Tu ne peux pas voir ma face, car l’homme ne saurait me voir et vivre » (Ex. 33, 20). Il fera cependant passer sa gloire devant lui, car, lui dit-Il : « Tu as trouvé grâce à mes yeux et je te connais par ton nom ».

Il est évident que le Christ ne nous propose pas une béatitude qui nous serait inaccessible. Alors que signifie « voir Dieu » ? Nous avons plusieurs voies d’exploration :

  1. Dans l’Ancien Testament, « voir » signifie « partager » : « Tu verras le bonheur de Jérusalem » (Ps.128, 5). Et quand le prophète dit : « L’impie disparaîtra et ne pourra voir la gloire du Seigneur » (Is. 26, 11), il marque par cette expression qu’il en sera totalement exclu.
  2. Moïse a donc vu la « gloire » de Dieu, mais non sa face. Il a vu ce que les Pères à partir du XIVe siècle avec saint Grégoire Palamas appelleront la lumière incréée. Nous savons que beaucoup d’autres l’ont vue dont la plupart sont inconnus. Citons près de nous (dans le temps historique) saint Séraphin de Sarov, saint Silouane, le père Sophrony. Rappelons que Moïse est descendu du mont Sinaï avec le visage tellement resplendissant qu’il a du mettre un voile sur son visage pour que les autres puissent le regarder. C’est aussi ce qui est arrivé à Motovilov, qui ne pouvait plus supporter l’éclat du visage de saint Séraphin. Avant d’affirmer : « Personne n’a jamais vu Dieu », saint Jean nous dit : « Et le Verbe s’est fait chair, et il a habité parmi nous, et nous avons vu sa gloire, cette gloire que, Fils unique plein de grâce et de vérité, il tient du Père » (Jn 1, 14). Jean témoigne ici du fait que le Christ s’est transfiguré devant ses yeux, les siens et ceux de deux autres disciples sur le mont Thabor, et qu’ils ont été recouverts par une nuée lumineuse – la même révélation qu’a eue Moïse sur le Sinaï. Une clef du fait qu’on peut « voir » la gloire de Dieu et en même temps « qu’il est impossible à l’homme de voir Dieu et vivre » nous est donnée par le tropaire de la fête de la Transfiguration, où il est dit ceci : « Tes disciples ont contemplé ta gloire autant qu’ils pouvaient la supporter ». Nous y reviendrons.
  3. Citons ensuite l’intégralité de ce que dit saint Jean : « Personne n’a jamais vu Dieu ; Dieu Fils unique, qui est dans le sein du Père, nous l’a dévoilé » (Jn 1, 18). A l’un de ses disciples qui Lui demande de leur montrer le Père, Jésus répondra : « Qui m’a vu a vu le Père » (Jn 14, 9).
  4. Par ailleurs, nous savons que quelques hommes vivants dans leurs corps ont été gratifiés de la grâce de voir le Christ Vivant. Saint Silouane dira que si cela avait duré une seconde de plus, il serait mort. Saint Syméon le Nouveau Théologien a vu à de nombreuses reprises le Christ dans sa lumière (c’est-à-dire sa « gloire ») et écrit à ce sujet des hymnes magnifiques, par exemple :
  • Comment décrire, Maître, la vision de ton visage divin,
  • Comment exprimer l’indicible contemplation de ta beauté ?
  • Celui que le monde ne peut contenir, comment le contiendrait le son d’une parole ?1

Mais il connut des moments où il s’est senti totalement abandonné de Dieu, et où il supplie le Christ de briller sur lui comme jadis : « Pourquoi caches-tu ton visage ? » demande-t-il. Et il reçut du Christ cette réponse extraordinaire:

  • « Qu’est-ce que tu racontes, insensé : que je cache mon visage ?
  • Si je ne veux pas être vu, pourquoi suis-je apparu dans une chair ? pourquoi tout simplement suis-je descendu ? pourquoi ai-je été vu de tous ?
  • Ne méconnais donc pas mes actions.
  • Tu vois quel est mon désir d’être vu par les hommes, au point d’avoir voulu devenir, devenir et apparaître homme !
  • Comment donc peux-tu dire que je me cache de toi, que je ne me laisse pas voir ? » 2

La réponse du Christ est donc une confirmation supplémentaire, s’il en était besoin, du fait qu’Il s’est incarné pour compléter, terminer, la révélation de Dieu à l’homme, d’une part en « montrant le Père » à travers Lui, d’autre part en faisant découvrir le Dieu trine. Mais elle nous fait aussi découvrir l’intensité du désir de Dieu d’être vu de l’homme… Le Christ s’est montré dans sa gloire à trois de ses disciples, puis à quelques-uns après sa résurrection et continue de le faire. Il nous en reste des témoignages, ceux des témoins « dignes de foi », et aussi celui des Saintes Icônes. Pourtant, même ceux qui L’ont vu, et en particulier ceux qui L’ont vu, continuent de Le dire insaisissable, inconnaissable et inexprimable. Nul d’entre les anges ou les hommes ne T’a jamais vu3’ affirme encore saint Syméon le Nouveau Théologien.

Les Pères ont distingué, en Dieu, ce que Dieu est en lui-même, dans sa vie interne, dans le mystère de sa Trinité, et ce qu’Il est pour nous. Les Pères du IVe siècle, saint Basile le Grand, saint Grégoire de Naziance, saint Grégoire de Nysse, saint Jean Chrysostome, ont affirmé que Dieu est absolument inconnaissable. Saint Jean Chrysostome a cette formule : « Nous savons, nous connaissons que Dieu existe, mais ce qu’Il est, nous ne le savons pas ». Et il use de cette image : « Si même nous ne pouvons pas mesurer le ciel, nous savons qu’il existe et qu’il est infini, mais prétendre connaître sa grandeur, c’est impossible. » Saint Grégoire de Nysse le dit en d’autres termes: « La nature de Dieu en elle-même… dépasse toute représentation. (…) L’homme n’a pas trouvé en lui la faculté qui lui ferait comprendre ce qui est incompréhensible. Il ne dispose pas de moyen qui transforme en notions claires des réalités inconcevables. Aussi le grand Apôtre dit-il des voies de Dieu qu’elles sont impénétrables (Rm 11, 33), indiquant par là que la route qui mène à la connaissance divine est fermée à nos esprits. (…) Puisque l’être de Dieu transcende tout être, il est d’autres façons de voir et de saisir celui qui ne se laisse ni voir ni saisir. Les voies qui accèdent à sa connaissance sont très diverses. Déjà la sagesse qui apparaît dans l’univers nous aide à nous représenter celui qui a tout créé dans la sagesse. (…) Considérons aussi pourquoi nous existons : Dieu n’était pas obligé de créer l’homme, Il l’a fait dans un élan d’amour. En ce sens nous pouvons dire que nous voyons Dieu : nous n’avons pas le sentiment de sa substance mais la preuve de sa bonté. Et tous les autres éléments qui acheminent notre pensée vers la perfection et la transcendance constituent une approche de Dieu »4.

Ainsi, plus l’homme découvre qu’il ne peut pas connaître Dieu, plus il Le connaît en tant qu’inconnaissable. Mais Dieu, bien qu’inconnaissable pour l’être humain, se révèle. Il se révèle non pas dans ce qu’Il est en Lui-même, mais précisément dans sa gloire, ses énergies, son action, sa splendeur, il existe tout un vocabulaire pour exprimer que, tout en restant inconnu pour l’homme tel qu’en Lui-même, Dieu vient à la rencontre de l’homme : Il a parlé par les prophètes, Il s’est incarné. Dans l’Ancien Testament, l’un des plus beaux passages, en dehors de Moïse devant le buisson ardent, est la fin du livre de Job, quand Dieu manifeste à Job sa puissance et sa majesté, et que Job répond : « Eh oui ! j’ai abordé, sans le savoir, des mystères qui me confondent. (…) Je ne te connaissais que par ouï-dire, maintenant, mes yeux t’ont vu5 ». Dieu se manifeste dans la vie du croyant par ce que nous appelons grâce, ou providence. Cependant, son incarnation elle-même, tout en révélant Dieu, reste un voile imperméable à l’ultime mystère de Dieu. Ceci explique les paroles de saint Paul, de saint Jean, de saint Syméon le Nouveau Théologien… Aucune créature ne peut véritablement voir Dieu dans le sens de Le connaître tout à fait, de sonder ses profondeurs (seul l’Esprit le peut), car Il nous dépasse infiniment. Il est le Créateur, et nous les créatures. Mais nous sommes invités à entrer dans cette suprême joie qui jaillit de sa contemplation dans sa gloire.

(Bien)Heureux les cœurs purs, car ils verront Dieu : La récompense de voir Dieu est donc réservée à ceux qui ont le cœur pur. Ce sont ceux là que Dieu béatifie.

Jésus a « révolutionné », si j’ose dire, la question de la pureté et de l’impureté en Israël, aussi bien en ce qui concerne son origine que sa propagation ou sa transmission. Jusqu’à Lui, l’impureté était essentiellement extérieure à l’homme et lui était transmise par contact. La pureté était présentée dans un sens essentiellement rituel et cultuel : elle consistait à se tenir à l’écart des choses, animaux, personnes ou lieux considérés comme susceptibles de souiller et d’éloigner de la sainteté de Dieu. On fera entrer dans ce domaine ce qui est lié à la naissance, à la mort, à la sexualité, à l’alimentation. [On trouve cette même conception sous d’autres formes et pour des raisons diverses dans de nombreuses religions d’ailleurs.] La meilleure manière pour ôter l’impureté est l’eau, car l’eau purifie (d’où l’importance des ablutions dans le judaïsme), ce qui montre bien que l’impureté enlevée par l’eau est extérieure à l’homme. Ces questions de pureté et d’impureté sont longuement envisagées dans le livre du Lévitique.

Pourtant même avant le Christ, une autre notion existait, mais de façon très discrète. On en trouve une trace par exemple dans le psaume 23, versets 3-4 et 6 : « Qui montera à la montagne du Seigneur, et qui se tiendra dans son lieu saint ? L’homme aux mains innocentes, au cœur pur, celui qui n’a pas livré son âme à la vanité, et qui n’a pas juré pour tromper son prochain. (…) Telle est la race de ceux qui le cherchent, qui cherchent la face du Dieu de Jacob.»

Jésus va remonter à la source de toutes les impuretés en montrant qu’elles s’enracinent dans le cœur humain. Il va sans hésiter faire fi de toutes les sources d’impuretés rituelles en mangeant avec les lépreux, avec les pécheurs, en se laissant toucher par la femme hémorroïsse, etc. Aux pharisiens qui Lui demandent : « Pourquoi tes disciples transgressent-ils la tradition des anciens ? En effet, ils ne se lavent pas les mains, quand ils prennent leurs repas » (Mt 15,2), Il renvoie les pharisiens à leur hypocrisie, puis interpelle la foule : « Écoutez et comprenez ! Ce n’est pas ce qui entre dans la bouche qui rend l’homme impur ; mais ce qui sort de la bouche, voilà ce qui rend l’homme impur » (Mt 15, 10-11). Et à ses disciples qui Lui demandent des explications, Il précise : « Ce qui sort de la bouche provient du cœur, et c’est cela qui rend l’homme impur. Du cœur en effet proviennent intentions mauvaises, meurtres, adultères, inconduites, vols, faux témoignages, injures. C’est là ce qui rend l’homme impur ; mais manger sans s’être lavé les mains ne rend pas l’homme impur » (Mt 15, 18-20). Saint Marc donne une liste d’impuretés encore plus impressionnante (Mc 7, 21-23). La source de l’impureté est donc intériorisée, le cœur étant le siège de la vie intérieure. Les actes sont impurs parce qu’ils sont la conséquence de pensées mauvaises qui sont déjà, en elles-mêmes, des impuretés. C’est pourquoi Jésus dénonce tout autant l’acte que la pensée seule (qui ne conduit pas forcément à l’acte): « Tu as appris qu’il a été dit : Tu ne commettras pas d’adultère. Et moi, je vous dis : Quiconque regarde une femme avec convoitise a déjà, dans son cœur, commis l’adultère avec elle » (Mt 5, 27-28).

L’impureté de l’homme s’origine donc dans l’impureté du cœur, siège des pensées, des désirs. L’homme au cœur impur devient impur, par contagion, dans tout son être, dans ses gestes, ses actes, ses paroles6. Il va être attiré par les propos impurs. Son regard deviendra impur. Le cœur impur est ainsi entraîné dans un cycle où, provoquant l’impureté du reste du corps, il est alimenté en retour par l’impureté de ce dernier. Du cœur impur vient un regard impur qui nourrit et renforce l’impureté du cœur par ce qu’il regarde et sa façon de le regarder, de même pour les pensées, le toucher, les oreilles, les paroles, qui alimentent chacun l’impureté du cœur. L’eau extérieure ne peut rien sur cette impureté intérieure.

Il apparaît clairement comme toujours que le pur de cœur par excellence, c’est Jésus. De Lui, ses adversaires seront contraints de dire : « Maître, nous savons que tu es franc et que tu ne te laisses pas influencer par qui que ce soit : tu ne tiens pas compte de la condition des gens, mais tu enseignes les chemins de Dieu selon la vérité » (Mc 12, 14).

Cette béatitude révèle en fait une maladie dont la profondeur est immense puisqu’elle touche le cœur, la source, le centre de la vie intérieure. « Garde ton cœur en toute vigilance, car de lui dépendent les limites de la vie »7, exhorte Salomon, le sage roi d’Israël.

« Le cœur est le vrai ‘temple’ de la rencontre de l’homme avec le Seigneur », nous dit l’archimandrite Zacharie. « D’après les Saintes Écritures, Dieu a façonné chaque cœur d’une manière particulière, et chaque cœur est sa cible, un lieu qu’Il désire pour demeure afin de pouvoir Se manifester »8. A la lumière de ces paroles nous comprenons donc la gravité extrême de l’impureté du cœur, qui nous empêche d’une part toute véritable rencontre avec le Seigneur, et d’autre part que notre cœur devienne ce pour quoi il a été façonné, c’est-à-dire la demeure de Dieu. Mais pourquoi, quand le cœur est purifié, est-il possible de voir Dieu ?

Pour saint Grégoire de Nysse, la possibilité de voir Dieu nous est révélée par une autre parole du Seigneur : « Le Royaume de Dieu est au-dedans de vous » (Lc 17,21). « Par là, nous apprenons qu’avec un cœur purifié de toute créature et de tout sentiment charnel, nous voyons dans notre propre beauté l’image de la nature divine. (…) Il est en toi, dans une certaine mesure, une aptitude à voir Dieu. Celui qui t’a formé a déposé en ton être l’ombre de sa propre bonté, ainsi que l’on imprime le dessin d’un cachet dans la cire. Mais le péché a dissimulé l’empreinte de Dieu et ce bien est devenu sans profit, caché sous des voiles souillés. Effaces-tu, en vivant dans le bien, la tache qui salit ton cœur ? Ta divine beauté resplendit de nouveau en toi. (…) Pureté, élévation au-dessus des passions, éloignement de tout mal, voilà Dieu. Ces vertus sont-elles en toi ? Dieu y est aussi. Ton cœur est-il exempt de tout vice, libre de toute passion, pur de toute souillure, tu es bienheureux car tu vois clair. Purifié, tu aperçois des réalités qui échappent aux yeux non purifiés. Le brouillard qui t’aveuglait s’est dissipé et dans le ciel très pur de ton cœur, tu contemples à l’infini l’heureuse vision. Qu’est-elle ? Elle est pureté, sainteté, simplicité, lumineux rayons jaillis de la divine nature, qui nous montrent Dieu »9.

À suivre …

Marie-Thérèse GOURDIER, Paris

Notes :

1. Saint Syméon le Nouveau Théologien, Hymnes II, Sources Chrétiennes 174, Ed. du Cerf, hymne XXV, p. 255.
2. Saint Syméon le Nouveau Théologien, Hymnes III, Sources Chrétiennes 196, Ed. du Cerf, hymne LIII, p. 217.
3. Saint Syméon le Nouveau Théologien, Hymnes II, Sources Chrétiennes 174, Ed. du Cerf, hymne XXXI, p. 387.
4. Grégoire de Nysse, Les Béatitudes, Ed. Migne, coll. Les Pères dans la foi, p. 84-85.
5. TOB, Jb, 42, 3 et 5.
6. Le cœur est relié à l’être tout entier, selon l’enseignement des Homélies spirituelles de saint Macaire.
7. Prov. 4, 23. Trad. T.O.B. ‘Plus que sur toute chose, veille sur ton cœur, c’est de lui que jaillit la vie’ (trad. Bible de Jérusalem).
8. Archimandrite Zacharias (Zacharou), The hidden man of the heart, Stavropegic Monastery of Saint John The Baptist, Essex, p. 11.
9. Grégoire de Nysse, Les Béatitudes, Ed. Migne, coll. Les Pères dans la foi, p. 86-87.