publicat in Parole de l'Évangile pe 3 Avril 2016, 06:14
L’appel des Quatre. (suite)
Après l’appel de Pierre et André, voici l’appel de Jacques et Jean (Marc 1, 19-20)
A la suite d’autres exégètes1, Bernard Frinking2 a mis en lumière dans l’Évangile selon Saint Marc des ‘’étapes’’, étapes d‘un parcours qui va du bord de la mer jusqu’au sommet de la Montagne.
Lors de ce parcours l’homme accepte peu à peu d’être adopté par Dieu, car Dieu guérit, pardonne et se révèle, venant à bout des nombreux obstacles que sont nos résistances humaines à son œuvre en nous.
Nous sommes ici dans la première étape de l’Évangile.
Elle va de Mc 1, 1 à Mc 3, 12 et se situe pour une grande partie "au bord de la mer." Le bord de la mer est un lieu de séparation : il y a d’une part la mer, et de l’autre la terre sèche.
Au cours du scénario de la Création, Dieu a opéré cette séparation.
Genèse 1, 9 – Et Dieu dit : « Que l’eau au-dessous du ciel se rassemble en un rassemblement unique et que la terre sèche soit vue. » Et il en fut ainsi. Et l’eau au dessous du ciel se rassembla en leurs rassemblements et la terre sèche fut vue.3
Le chemin spirituel commence toujours par une séparation.
La ‘terre sèche’ est ‘Yabesh’ en hébreu.
Au verset suivant, verset 10, il est dit : Et Dieu appela la terre sèche « terre » (…)
Quand Dieu entre en relation avec elle – qu’il la nomme – la terre sèche, ‘yabesh’ devient ‘terre’-tout-court, ‘adama’ en hébreu.4
… Et Dieu vit que c’était bon.
Verset 11 – Et Dieu dit : « Que la terre (adama) fasse pousser une pâture d’herbe semant de la semence selon son espèce … » etc.
Dieu voit, Dieu dit, et Yabesh-terre sèche, infertile, devient de par cette relation créatrice, Adama, terre féconde, porteuse de verdure, porteuse de semence.
Nous sommes dans le scénario de création.
Si on admet que la terre représente le cœur de l’homme, on pourra comprendre que l’appel de ce Dieu qui voit et qui dit, incite le cœur d’abord fermé à la Présence, à se laisser transformer en une terre féconde, capable de recevoir la semence-Parole et de porter du fruit.5
En quoi retrouve-t-on ce fait de Création dans la Première Étape ?
Le judaïsme donne beaucoup d’importance à la symbolique des nombres, et le Christ, comme les évangélistes, connaissait manifestement ce langage propre à leur culture.6
La terre sèche, c’est le 4, avec ses quatre points cardinaux ;
Et la terre féconde, c’est le 5 : 4 plus 1 ; terre sèche, plus arbre de vie en son milieu. Autrement dit, Présence de Dieu sur terre sèche, cela rend la terre féconde.
Ici, nous sommes dans la Première Étape, comme je le disais.
C’est l’étape de la mise en présence du Dieu-Homme avec l’Humanité. L’étape de la présentation du fiancé à la fiancée.
Étant entendu que le projet final est celui de la déification de l’homme, de l’ouverture permanente de son cœur à la Présence de Dieu et au Dialogue d’Amour incessant, le Dieu-Homme nous propose pour commencer de le suivre comme un Maître, de mettre nos pas dans les siens, de le prendre pour modèle et de l’imiter. C’est pédagogique :
par l’imitation nous le découvrons, nous apprenons à le connaître, nous nous laissons modeler par lui, ‘in-former’, recréer.
Eh, bien ! Lors de cette première étape, tout marche par 5 :
- Il y a cinq prophètes dans le ‘prologue’, on l’a vu : la citation d’Isaïe en Mc 2, 2-3 englobe aussi Moïse – le premier des prophètes de l’Ancien Testament, et Malachie – le dernier, plus Jean-Baptiste et Jésus lui-même ;
- Il y aura cinq disciples appelés : ici quatre, plus Lewi-Matthieu en Marc 2, 14 ;
- Cinq guérisons (1, 23-28 – L’homme en souffle impur à la synagogue / 1, 30-31 – Guérison de la belle-mère de Pierre / 1, 40-45 – Le lépreux / 2, 3-12 – Le paralysé / 3, 1-6 – L’homme à la main desséchée)
- Cinq controverses avec les autorités déjà – cela commence dès le début de la vie publique de Jésus ;
- Et cinq paroles de Sagesse associées aux controverses :
Mc 2, 5-11 – Guérison du paralysé – Qui peut remettre les péchés sinon Dieu seul <–> Le Fils de l’Homme a autorité de remettre les péchés sur la terre ;
Mc 2, 15-17 – Repas chez Lewi-Matthieu – Quoi – avec les collecteurs et les pécheurs il mange ! <–> Ceux qui sont bien-portants n’ont pas besoin de médecin mais les mal-portants Je ne suis pas venu appeler des justes mais des pécheurs ;
Mc 2, 18-22 – Et jeûnaient les appreneurs de Yôhânân – Pourquoi tes appreneurs ne jeûnent-ils pas ? <–> Les fils de la chambre nuptiale peuvent-ils jeûner pendant que l’époux est avec eux … Tissu écru … vin nouveau. (Il est l’époux et apporte un monde nouveau, vêtement nouveau, vin nouveau.)
Mc 2, 23-26 – Cueillant des épis le jour du Shabbat – Pourquoi font-ils le shabbat ce qui n’est pas permis <–> N’avez-vous pas lu ce qu’a fait David (…) Comment il est entré dans la maison de Dieu (…) et a mangé les pains de l’offrande qu’il n’est pas permis de manger (…). (Monde nouveau, il devient permis de manger même le pain de la face de Dieu.)
La 5ème parole de Sagesse précède la 5ème controverse – Mc 2, 27-28 – Le shabbat est advenu à cause de l’homme et non l’homme à cause du shabbat ainsi le Fils de l’Homme est Seigneur du shabbat aussi <–> Guérison de l’homme à la main desséchée le à laSynagogue le jour du shabbat : Mc 3, 2-4 – Et on l’épiait Va-t-il le guérir le shabbat afin de l’accuser (…) Jésus :Est-il permis le shabbat de bien faire ou de faire du mal de sauver une vie ou de tuer Eux se taisaient.
Si Dieu nous prête vie, on verra tout cela de plus près un jour … !
Donc avec le cinq, on quitte la terre stérile d’un cœur stérile, privé de Présence, pour accéder à une vie en présence du Maître, promesse de fécondité. L’homme de la chute jusqu’ici dominé par ses passions et divisé intérieurement, devient disciple. Il adhère aux prophéties, bénéficie des guérisons, assume l’opposition des gens en place, éclairé et instruit qu’il est par la Sagesse du Maître.
C’est le thème de la Première Étape : devenir disciple,sans se dédire, sans retourner en arrière.
Il est bien évident que s’il y a disciple, il y a maître. Et réciproquement, sans disciple le maître n’en est pas un. C’est un couple, attelé à un certain travail, de transmission pour l’un et de réception pour l’autre. Tous deux doivent tirer dans le même sens pour que la terre-coeur soit bien travaillée.
Comme dans un attelage de bœufs autrefois, l’animal le plus âgé, le plus expérimenté tire le plus efficacement, initiant le plus jeune, fringant et insoumis…
Donc, mettons-nous sous le joug avec le Christ, et laissons-Le nous initier.7 Lui, connaît la route pour aller vers le Père. Il est la route.8
Venons-en à l’appel de Jacques et de Jean.
Et avançant un peu...
C’est à dire : avançant à la rencontre des hommes et de ce que contient leur cœur.
Les premiers étaient écoutant et se souvenant, et devaient renoncer à leur volonté propre, pour devenir disciples-transmetteurs, fonction pour laquelle ils sont complémentaires.
Quels vont être ces deux nouveaux qui apparaissent maintenant ?
Il a vu… On a parlé longuement de ce regard créateur du Dieu-Homme
Ya’aqov… Autrement dit : Jacob, ou Jacques en français.
Le nom apparaît pour la première fois en Genèse 25, 26.9 Le premier Jacob est fils d’Isaac, petit-fils d’Abraham. Il naît d’une grossesse gémellaire, et bien que sorti du sein en cadet il sera, lui, l’héritier de la promesse au détriment de son frère jumeau et aîné, Esaü. Jacob signifie le talonneur, ou le ‘supplanteur’, celui qui veut passer devant. Et qui par conséquent, se donne à sa tâche avec toute son ardeur.
Fils de Zavdaï… ou Zébédée en français. Le nom signifie ‘Cadeau de Dieu’
Et Yôchânân son frère… celui qui sera Jean l’Évangéliste, le plus jeune de la troupe.Le nom signifie ‘Dieu fait grâce’. Et cette grâce vient pondérer et orienter l’ardeur conquérante de son frère le ‘supplanteur’.
Ils sont frères – ils ont mangé le même pain et reçu de leur père la même parole – et sont complémentaires dans la mission de disciples-transmetteurs à laquelle le Dieu-Homme les destine.
Et eux étaient dans la barque, arrangeant les filets…
Ils sont pêcheurs, comme Shimôn et André, mais eux ne sont pas des indépendants, ils travaillent en équipe.
Et aussitôt il les a appelés… C’est un appel.
‘Aussitôt’ revient tout le temps dans Marc, surtout dans cette première étape : on dirait que Dieu est pressé de mettre en route cette œuvre de salut du genre humain.
Et laissant leur père Zavdaï dans la barque, avec les salariés…
Voilà leur renoncement à eux : ils ont à laisser leur père, les liens affectifs familiaux, ainsi que la sécurité et la camaraderie d’un travail en équipe.
Il est demandé aux disciples du Christ de renoncer aux jeux de possession, domination, manipulation les uns des autres, auxquels nous nous livrons bien souvent sous couvert d’amour, cet amour humain qui cherche son intérêt sans oblativité : ‘je t’aime parce que j’ai besoin de toi’, ou : ‘Tu vas faire ce que je veux, sinon je ne t’aime plus …’ ‘… et je te ferai la vie impossible, je dirai du mal de toi …’
Tout le monde connaît çà ! Nous sommes affectivement dépendants les uns des autres, et nous nous emprisonnons les uns les autres dans nos filets affectifs, à cause de notre besoin d’être reconnu, apprécié, de passer en premier, de commander. La jalousie aussi entre dans cette catégorie, je pense.
C’est ce qu’ils vont devoir discerner et abandonner, la passion des ‘liens affectifs’.
Et eux, c’est nous bien sûr, chacun d’entre nous.
Ils s’en sont allés derrière lui.
Comme Shimôn et André, ils choisissent de le suivre, de le prendre comme Maître.
Le Maître veut nous donner la Vie : réconcilier l’humanité avec le Père, et lui communiquer la Vie divine. Quittant la ‘Table des Trois’, il est venu sur terre pour accomplir ce projet qui est celui du Père, celui de la divine Trinité.
Ici, nous sommes au tout début de l’aventure. Il appelle des disciples qu’il va former et accomplir10, pour qu’eux-mêmes deviennent maîtres à leur tour et en forment d’autres, de façon à ce que toute l’humanité reçoive le message et soit touchée.
Comment va-t-il s’y prendre pour faire d’eux des pêcheurs d’hommes ?
Venez derrière moi, signifie je suis votre Maître. Vous allez apprendre de moi, répéter mes paroles, m’imiter, vous imprégner de mes gestes et les reproduire. Adhérer. Devenir comme moi.
En le suivant, ils montrent qu’ils acceptent.
Et nous ? Quels moyens nous sont donnés pour participer à la Vie divine ?
- Comme pour les disciples, il est bon de se trouver ‘au bord de la mer’, là où on a conscience d’être ‘nul’, d’être cet ‘homme de la chute’ désespéré pour lequel le Christ s’est donné. C’est là qu’il passe et qu’il appelle. Humilité.
- Quand il nous appelle, ne pas craindre de discerner en nous ce qui vient de nos passions, et accepter de laisser quelque chose de nos habitudes ; c’est Lui qui nous ouvre les yeux et qui nous accompagne ;
- Le suivre comme un maître, l’imiter et répéter ses paroles. Les mâchonner, les ‘manduquer’, les laisser descendre en nous et nous transformer, jusqu’à ce que nous devenions capables de les ‘faire’. Faire la Parole. Qu’elle soit mise en actes, et qu’on y prenne garde. Qu’on ne puisse pas l’ignorer, qu’elle ne soit pas imperceptible, inodore, incolore et sans saveur ! La Parole est vivante, et dans un cœur bien disposé, elle croît comme une plante et fait son œuvre.
Jésus est là pour nous enseigner. Suivons-Le. Amen.
Notes :