publicat in Anniversaire pe 3 Mars 2016, 16:23
« Chemin faisant, proclamez que le Royaume des cieux est proche. Guérissez les malades, ressuscitez les morts, purifiez les lépreux, expulsez les démons. Vous avez reçu gratuitement, donnez gratuitement. Ne vous procurez ni or ni argent, ni monnaie pour vos ceintures, ni sac pour la route, ni deux tuniques, ni sandales, ni bâton, car l’ouvrier mérite sa nourriture. Dans quelque ville ou village que vous entriez, informez-vous de qui est digne de vous recevoir et demeurez là jusqu’à votre départ. En entrant dans la maison, saluez-la et dites :’Paix à cette maison!’ » (Matthieu 10, 7-12)
C’était l’automne et les cours de la Faculté battaient leur plein ; tout le monde était à nouveau préoccupé par l’année scolaire... Sur le campus les rumeurs disaient que Monseigneur devait passer en ville ; on parlait de l’ouverture d’une paroisse, pour que les Roumains puissent avoir eux aussi leur office dans leur langue et leur tradition.
J’entendis moi aussi dire que Son Éminence allait arriver, mais je n’avais pas bien compris, je l’avoue, s’il était question d’un évêque de haute taille, ou si c’était un titre que l’on donnait « au plus grand ». Je dois reconnaître que, même lorsque je l'ai vu pour la première fois et que j’ai remarqué sa haute stature, je n'avais pas encore conscience de la vraie raison pour laquelle tous l’appelaient Éminence.
À vrai dire, j'étais tenté d’aller moi aussi à la rencontre qui devait avoir lieu avec Monseigneur dans une salle du foyer universitaire pour parler de la nouvelle paroisse, plutôt que de rester aux cours de mécanique de cet après-midi là. De toute façon à cette époque, ils me paraissaient trop compliqués et ne laissaient rien prévoir de très brillant pour les examens...
Plusieurs collègues m’ont même demandé de les « représenter » à cette rencontre, car ils ne pouvaient pas venir, pour « qu’il y ait plus de monde », même si je n'ai pas très bien compris comment nous pourrions être plus nombreux de cette façon.
Monseigneur arrivaitde quelque part du sud de l’Italie, où il avait rendu visite à plusieurs communautés et montait vers Paris, raison pour laquelle il s’arrêtait également chez nous, dans une salle modeste du foyer universitaire qui ne pouvait accueillir qu’une douzaine de personnes (je suis resté debout, car même chez les voisins nous n'avions pu trouver suffisamment de sièges).
Je ne me rappelle à vrai dire plus grand chose de tout ce qui s’est dit, mais la manière d’être du Métropolite, pleine de douceur, sa voix calme, persuasive, qui répandait une paix profonde, nous a convaincus et même nous a donné courage pour chercher très rapidement un espace dans lequel poser les bases de la nouvelle paroisse. Nous étions tous aux anges, tout ce que disait Monseigneur semblait déjà réalisé ; nous voyions déjà l’église, les offices, le parfum de l’encens, le chœur en train de psalmodier... pour quelques heures, nous étions conduits dans un autre monde.
Le soir est arrivé, et chacun a dû retourner à ses occupations, d’autant plus que Monseigneur devait prendre la route, il avait encore un long trajet à faire jusqu'à Paris. Sans le vouloir, je me suis retrouvé tout à coup seul avec le Métropolite et j'ai dû le raccompagner jusqu’à la voiture et lui indiquer la direction de l’autoroute (il n’y avait pas de GPS à l’époque). J'étais le seul qui n’avais pas de rendez-vous urgent, les cours étant de toute manière terminés depuis longtemps.
En marchant vers le quartier où Monseigneur avait garé sa voiture, très ému, je ne voulais pas paraître impoli en ne disant pas un mot, surtout que je n’avais pas ouvert la bouche de toute l'après-midi : j'avais juste rêvassé et vécu tous les offices imaginables dans la nouvelle église qui allait s’ouvrir. Je pris mon courage à deux mains et lui dis : « Monseigneur, mais où est notre Métropole ? »
Je ne peux pas cacher le fait que, sur le moment, ma question me parut très appropriée et, d’une certaine manière, j’étais soulagé de ne pas avoir dit une bêtise devant un homme si grand et si éminent, ni fait honte à tous les collègues que je « représentais » !
Monseigneur sourit doucement et dis : « Viens voir ! ».
Sur le moment, je me suis un peu affolé, je me demandais où nous allions devoir aller – il n’était tout de même pas question d’aller jusqu’à Paris... Pendant que j’essayais de comprendre ce que disait le Métropolite, nous sommes arrivés dans une petite ruelle où était garée sur la droite une Citroën Xsara Picasso ; Monseigneur ouvrit le coffre et, avec un grand sourire, me dit : « Voilà notre Métropole ! Regarde, là, j'ai les vêtements liturgiques, la mitre... à droite, j’ai une serviette avec tous les papiers... là, une valise avec des vêtements ; j’ai le trikirion et le dikirion, l’Évangile, la Liturgie, les objets de culte... ».
Monseigneur, d’une voix si douce et tendre, me montrait non sans une certaine joie chacun des objets qu’il avait disposés – en un ordre parfait – dans le coffre... Les mots coulaient légèrement, et je ne pus m’empêcher de verser d’abondantes larmes, même si pour un moment j’essayais de les cacher... Ce n'était pas seulement le Christ qui était contenu dans ce coffre... c'était une église entière, c'était notre Métropole.
A ce moment véritablement, dans mon cœur aussi le Christ est venu se loger, est aussi apparue la nouvelle paroisse qui s’est ouverte peu après, est venu le désir d'apporter le Christ également dans d’autres lieux, dans d’autres cœurs, pour qu’il vienne se loger également dans la vie des autres, pour qu’il apporte la lumière et la joie, l’espérance, l’amour, l’espoir et le courage, également dans les âmes dispersées, affligées, attristées, oubliées du monde et de tous...
La voiture est partie, Monseigneur m’a béni encore une fois pas la fenêtre, puis je l’ai perdu de vue. Je suis resté quelques bonnes minutes au milieu de la rue – peut-être plus longtemps, qui sait ? – et je ne pouvais revenir à moi... J’ai compris quelque chose d’extraordinaire : il suffit de faire de la place pour le Christ dans sa vie, dans son propre cœur, qui est plein de toutes sortes de choses inutiles (comme un véritable porte-bagages) mais quand le Christ y entre, tout disparaît et il n’y a plus de place pour la dispute, les mauvaises pensées, le bavardage, la contrariété ou la tristesse ; le cœur se purifie, et tout guérit.
Depuis lors se sont écoulées environ 15 années.... et, quand je vais en Italie, chaque fois que je vois un de nos prêtres avec un encensoir dans le coffre, avec une sacoche contenant l’Évangile, le Liturgikon, les vases sacrés et autres objets de culte, je laisse échapper la même larme que celle qui m’a mis à nu devant Monseigneur. Car je vois avec quelle simplicité Dieu agit avec nous, se fait humble à chaque fois, et vient à nous quelles que soient les conditions dans lesquelles nous nous trouvons. Depuis la grotte de Bethléem, jusqu’aux plus modestes petites églises, salles de location, cryptes et espaces de toutes sortes répandus à travers l’Europe entière, le Christ trouve sa place et vient parmi nous.
Je ne peux oublier cette rencontre, car je vois toujours comment Dieu œuvre, de jour en jour, de dimanche en dimanche, de mois en mois, d'année en année, et prend toujours place dans des cœurs de plus en plus nombreux.
Seigneur, je te rends grâce, car tu t'es laissé contenir dans de si nombreux cœurs, et tu n'as pas oublié le mien non plus ! Mais, combien y a-t-il de cœurs d'hommes errants sur cette terre, dans lesquels tu n’as pas de place ?!... cœurs attristés, cœurs abandonnés, cœurs découragés et à bout de forces ; des cœurs qui ont été blessés et n’ont pas été guéris, des cœurs qui veulent te connaître mais ne savent pas où te trouver ; des cœurs qui languissent après toi et ne savent comment te prier ; des cœurs qui n’ont pas été visités et qui courent après la vérité ; des cœurs qui aiment et ne sont pas aimés ; des cœurs qui recherchent le bien et les actions justes, mais se perdent toujours en route... Des cœurs et des cœurs...
Seigneur ne nous abandonne pas !
Archimandrite Athanase, Monastère de la Dormition de la Mère de Dieu, Rome