La Femme adultère : la Sagesse et la Miséricorde du Christ (Jean 8, 1-11)

publicat in Parole de l'Évangile pe 4 Mars 2016, 16:15

Cet Évangile n’est, semble-t-il, jamais lu le dimanche, dans aucun rite, et il n’est lu en semaine que dans les rites occidentaux, le samedi de la troisième semaine de Carême1. Pourtant la question posée concerne toutes les sociétés, anciennes et contemporaines, et la façon dont le Christ y répond est un modèle de sagesse éternel. Et cette péricope ne semble pas avoir été commentée intégralement par les Pères de l’Eglise2.

Le Seigneur est dans la dernière partie de sa vie publique, à Jérusalem, peu après la fête des Tentes (Soukkot)3 où Il fera la prophétie de « l’eau vive », c’est-à-dire de la venue de l’Esprit. La tension entre Lui et « les Juifs » est extrêmement vive et les prêtres, les scribes et les Pharisiens veulent Le faire mourir (Jn 7, 25). Mais le Christ continue à enseigner dans le Temple et les huissiers envoyés par « les principaux des prêtres et les Pharisiens » n’osent pas mettre la main sur Lui, subjugués par son enseignement (« Jamais homme n’a parlé comme cet homme » – Jn 7, 46).

Après la fête, le Seigneur se rend au mont des Oliviers (colline qui est en face de celle du Temple, de l’autre côté de la vallée du Cédron), probablement pour s’y reposer et prier (peut-être est-Il allé dormir chez ses amis de Béthanie). Puis « dès le matin », Il retourne au Temple pour y enseigner (dans un des nombreux « parvis »)4. Les scribes et les Pharisiens, c’est-à-dire les théologiens et les ascètes5, vont Lui tendre un piège. Ils amènent à Jésus, qui est le plus célèbre rabbi d’Israël, une femme prise en flagrant délit d’adultère6 : ils la placent devant Lui, « au milieu du peuple », rappellent que la Loi de Moïse a prescrit de la lapider et Lui disent, avec aplomb : « Maître7… que dis-Tu ? », ce qui signifie : quel est ton jugement ? C’est en fait un procès public improvisé. L’intention réelle des scribes et des Pharisiens n’est pas tant d’appliquer la justice de la Loi que de pouvoir accuser Jésus (« ils disaient cela pour Le mettre à l’épreuve, afin d’avoir un motif de l’accuser »), et cela devant la foule, le peuple.

Remarquons d’abord qu’eux-mêmes ne se conforment pas entièrement à la Loi : le Lévitique prescrit en effet de tuer les adultères, mais les deux ensemble, l’homme et la femme (Lv 20, 10) ; or ils n’amènent que la femme, alors que l’homme est autant coupable qu’elle (et a été pris aussi en flagrant délit). C’est une conception partiale et bien masculine de la justice. De plus la lapidation n’est prévue que dans un cas précis : celui d’une vierge fiancée qui couche avec un homme de rencontre (Dt 22, 22-24) ; il est assez improbable que ce soit le cas, qui devait être rare.

Pour Jésus, le risque est grand : s’Il dit de la lapider, les scribes et les Pharisiens Lui demanderont pourquoi Il s’oppose à eux, en quoi sa doctrine diffère de la leur et pourquoi Il ne se rallie pas à eux ; quant au peuple, il pourra être choqué par sa dureté, qui n’est pas conforme à l’enseignement qu’Il donne depuis deux ans et demi. Si le Christ dit de lui pardonner et de la laisser partir, ils diront qu’Il ne respecte pas la Loi, et donc qu’Il n’est pas le Messie. Dans tous les cas, Il devrait être perdant8. Ils sont sûrs de leur fait…

Face à une perfidie aussi évidente, la première réaction du Seigneur est presqu’amusante : il se penche et « écrit sur la terre9 avec son doigt ». Il fait comme s’ils n’existaient pas10 : Il ne se laisse pas impressionner par ces gesticulations et ces cris. En fait, il veut probablement montrer qu’Il a parfaitement compris leur intention profonde et la grossièreté du piège.

Qu’écrit-Il ? Saint Ambroise de Milan (4e s.) et saint Bède le Vénérable (8e s.) conjecturaient qu’Il écrivait le nom de ses « lâches ennemis ». Saint Jérôme (fin 4e – début 5e s.) pensait qu’Il écrivait les péchés de ses accusateurs.

La scène dure probablement un certain temps et les accusateurs s’énervent : ils « continuent à l’interroger », car ils veulent absolument Le confondre devant le peuple (l’occasion est trop belle). Le Seigneur se redresse alors et profère un logion, une parole de sagesse divine : « Que celui de vous qui est sans péché lui jette, le premier, une pierre ». En disant cela, Il fait référence à la Loi de Moïse qui dit, à propos de celui qui commet un adultère spirituel (l’adoration des idoles) : « …tu le feras mourir : ta main se lèvera la première sur lui pour le mettre à mort, et la main de tout le peuple ensuite : tu le lapideras et il mourra … » (Dt 13, 6-11, et surtout les versets 9 et 10 ; cela est redit sous une autre forme en 17, 7). Puis, « Il se penche à nouveau et continue à écrire sur la terre » : on dirait qu’Il veut signifier que l’injustice et la méchanceté du cœur des hommes ne Le concernent pas.

Ses accusateurs demeurent sans voix : Dieu a fermé la bouche des iniques et des méchants, qui, au lieu de se repentir de leurs propres péchés, accusent leur Créateur (comme avaient fait Adam et Eve, et comme le fait Satan). Et petit à petit, l’un après l’autre, les accusateurs se retirent, discrètement, en commençant par les plus âgés (les « premiers »), probablement parce qu’ils ont plus pêché que les jeunes : le jugement est plus dur pour eux.

Et le Christ se retrouve seul avec la femme, ce qui est une situation cocasse… Il se redresse. Après avoir manifesté la Sagesse divine, Il va manifester la Miséricorde11 de Dieu, avec une pédagogie admirable. Il dit : « Femme, où sont-ils ? Personne ne t’a condamnée ? Elle répond : « Personne, Seigneur ». Ainsi, Il lui a fait dire qu’elle n’avait pas été condamnée, pour qu’elle puisse le mémoriser et en tirer une leçon. Alors est révélée, par la bouche même de Dieu, la miséricorde divine : « Moi non plus, Je ne te condamne pas… ». Jubilation pour des milliards d’êtres humains depuis la chute d’Adam et Eve… Mais Il ajoute : « Va, et désormais [à partir de maintenant] ne pèche plus ». Tu as été pardonnée gratuitement, mais tu dois acquérir ce pardon divin en changeant de vie : tu dois collaborer à ton propre salut. C’est la synergie entre la volonté bonne de Dieu et notre propre volonté. Car la bonté de Dieu n’est pas une justification de nos péchés. Ici, comme tout au long de l’Évangile, est révélée une des plus grandes antinomies divines : Dieu est toujours simultanément Bon et Juste, Juste et bon. Lorsqu’il nous manifeste sa miséricorde, gratuitement (comme c’est le cas avec la Femme adultère), Il nous demande simultanément de nous conformer aux pensées divines, qui sont La vérité et La justice, c’est-à-dire, de changer, de nous convertir. Sans cela, nous ne pourrions pas devenir adultes et être déifiés.

Qu’Il soit béni éternellement !

Notes :

1. Dans le rite romain « classique » (après les réformes du concile de Trente et avant celles du 2e concile du Vatican) et dans le rite des Gaules restauré, qui a emprunté une partie de son lectionnaire au rite romain classique.
2. Saint Jean Chrysostome n’en parle pas dans son commentaire suivi de saint Jean, pas plus que saint Ephrem le Syrien dans son commentaire de l’Évangile concordant. Mais saint Ambroise (fin 4e s.) y fait allusion, de même que saint Jérôme et saint Augustin (fin 4e – début 5e s.) ainsi que saint Bède le Vénérable 8e s.).
3. La fête des Tentes ou des cabanes (Soukkot) commémore la longue marche des Hébreux dans le désert, après la sortie d’Égypte, et est célébrée fin septembre-début octobre. Le Christ va mourir et ressusciter pendant la Pâque suivante, soit six mois plus tard.
4. Il est probable que ce soit dans le « parvis de femmes », parce qu’il était grand, entouré d’un portique (avec des bancs de pierre) et réservé aux juifs (hommes et femmes), d’autant plus que c’était là qu’on y célébrait Soukkot (fêtée la veille de l’épisode de la femme adultère) et que s’y trouvait le trésor du Temple : or, saint Jean nous indique, quelques versets plus loin, que « Jésus dit ces paroles, enseignant dans le Temple au lieu où était le trésor » (Jn 8, 20).
L’immense esplanade du Temple était entourée de portiques, avec des bancs de pierre, ce qui était commode pour les rencontres et les discussions, et il était courant d’y voir des rabbis enseigner. Ici, saint Jean précise que Jésus était assis pour enseigner.
5. Les « scribes » (en grec : grammateis) sont des docteurs de la Loi, des rabbis (des maîtres qui enseignent). Les Pharisiens sont une secte juive rigoriste, apparue eu 2e s. av. J-C : ils sont des ascètes, obsédés par la pureté rituelle et l’application stricte de tous les commandements de la Loi. Les scribes sont souvent des Pharisiens : il y a collusion entre les deux groupes, qui ont un poids énorme dans la vie religieuse juive, à côté des prêtres.
6. Ils l’amènent de force, évidemment. Apparemment le mari trompé n’est pas là, mais il est probable que c’est lui (ou des membres de sa famille) qui a dénoncé sa femme aux « gardiens » de la Loi que sont les scribes et les Pharisiens. En fait, elle est prisonnière et certainement malmenée.
7. « Maître » dans les texte grec (Didaskale) et latin (Magister) : ce sont des rabbis qui s’adressent à un rabbi. On est en présence d’une confrontation entre des « docteurs », spécialistes de l’Écriture.
8. Nous avons ici deux critères de discernement des esprits, qui témoignent d’une inspiration démoniaque : l’alliance de plusieurs contre un (car les démons ne sont pas courageux : ils n’affrontent jamais à armes égales ; c’est « tous contre un ») ; et le fait que la personne attaquée se trouve dans une nasse, sans issue, prisonnière (car les démons refusent la miséricorde [divine] et sont sans respect pour la liberté : ce sont des tyrans).
9. Dans les textes grec (gê) et latin (terra), il est bien dit « sur la terre » et non sur le sol, bien qu’il soit dallé. Comment le Christ peut-il écrire sur un dallage de pierre ? Parce qu’il y a beaucoup de vent à Jérusalem, qui est sur une montagne, et surtout au Temple, qui en est le sommet, et qu’il y a donc beaucoup de poussière. Ainsi, Il peut facilement tracer des caractères dans cette poussière.
10. C’est à rapprocher du Ps 2, 4, où le Saint-Esprit dit, à propos des « rois de la terre et des princes, qui se sont ligués contre le Seigneur et contre Son Christ [c’est à dire contre le Père céleste et contre son Fils] : « Celui qui siège dans les Cieux rit, le Seigneur se moque d’eux ».
11. Saint Augustin utilise une belle expression : « ils ne restèrent que deux : la misère et la miséricorde ».