publicat in Varia pe 16 Janvier 2016, 06:30
« C’est du trop plein du cœur que la bouche parle. » (Mt 12, 34). C’est mû par la charité, que pour notre profit, l’enseignement et les exhortations des Pères théophores, s’offrent à nous de leur cœur purifié, comme d’une source jaillie des hauteurs de leur vie en Dieu. C’est ce trop plein qui continue, à travers les siècles, de se déverser dans l’Église du Christ pour notre édification spirituelle et la vivification de nos âmes : « innombrables courants d’eaux spirituelles qui réveillent en nos âmes la fécondité de la vertu »1. Les saints Pères ont « absorbé la vie de l’Esprit » et ses divines grâces et ils nous les communiquent par leurs écrits.
Nous avons « la vie, le mouvement et l’être » (Act. 17, 28) de la surabondance des énergies divines que notre Dieu Créateur, dans son infinie miséricorde, infuse en notre être. Ces énergies nous confèrent fermeté, vitalité et vigueur et nous ne pourrions sans elles, en raison de la faiblesse de notre nature, de notre inconstance et de notre cécité spirituelle, mener à bien la croissance en notre âmes des pousses de la foi et accomplir les commandements salutaires de l’Évangile. Si le Soleil de justice, « qui éclaire tout homme venant en ce monde » (Jn 1, 9) n’illuminait à satiété la prunelle de nos yeux spirituels, ceux-ci ne pourraient se détacher des illusions du monde pour s’ouvrir à véritable lumière des hauteurs du ciel. Sans cette lumière, notre regard ne peut s’ouvrir sur le visage du frère, dans ce face à face par lequel se noue les liens de la véritable charité. Lorsque dans l’état de cécité naturelle, les yeux sensibles de l’aveugle sont fermés à la lumière du jour, les yeux intérieurs et spirituels du cœur, peuvent, quant à eux, s’ouvrir à la lumière de la grâce, et s’offrir, selon l’ardent désir de l’âme, aux purs reflets du Soleil de la vie. Et cette splendeur qui a illuminé la vie agréable à Dieu des Pères théophores rayonne de leurs écrits. Par eux, Dieu nous envoie sa lumière, Il nous envoie sa vérité ; « tout ce qu’il possède, il nous le donne afin que nous ne soyons privés de quoi que ce soit. »2 Saint Grégoire de Nysse nous fait part de la descente de la lumière de la grâce qui eut lieu dans la vie de son frère, saint Basile le Grand : « Un jour, après minuit, écrit-il, un éclat lumineux étincela. Par la puissance divine, elle illumina entièrement la pièce où il se trouvait, sans laisser la moindre chose dans les ténèbres. »3 Le Père Aimilianos du Monastère de Simonos Petra au Mont Athos donne le commentaire suivant à un tel événement : « Dieu l’a visité dans son ermitage sous l’aspect d’une lueur très vive : les ténèbres se sont muées en jour, et il est devenu comme un soleil. Cette lumière n’avait aucune source. Dieu est entré comme le Christ est entré dans le Cénacle, « les portes étant closes »(Jn 20, 26).Saint Basile vit Dieu de ses yeux spirituels et il s’étonna : « Qu’y a-t-il de plus beau, de plus merveilleux, de plus digne d’amour que la beauté divine ?4» Riche de cette illumination, il pouvait écrire les chefs-d’œuvre qu’il a laissés pour nous illuminer. »5
C’est du débordement des eaux de la grâce de la vie déiforme des Pères, que nous recevons de leur part, comme un legs de leur amour pour nous, à travers leurs écrits, l’appui et le soutien qui nous aident à garder la stabilité du cœur. Cependant, ces écrits patristiques n’épuisent pas la richesse ni la profondeur de leur vie en Dieu. Celle-ci demeure sous « le sceau du secret du roi » (Tobie 12, 7). Ces écrits n’épuisent pas, non plus,la multiplicité des nuances de leur vie spirituelle, unique et irremplaçable que le langage s’avère inapte à restituer avec fidélité.
Leurs enseignements sont des luminaires qui éclairent notre route. Dans leur ardent désir de nous épargner les écueils qui jalonnent notre cheminement spirituel, ils nous offrent le ferme appui de leur propre expérience et nous guident par leur sollicitude paternelle et dans les liens de la véritable charité. Les écrits des Pères théophores ouvrent, dans les broussailles de notre cœur, une voie pavée des pierres de la foi sur laquelle ils ont eux-mêmes marché. « Autre est la parole fondée sur la pratique, autres sont les beaux discours, écrit saint Isaac le Syrien. Même dépourvue d’expérience, la sagesse [humaine] est habile à revêtir ses paroles de beauté, à dire la vérité sans réellement la connaître, et à révéler les secrets de la vertu sans en avoir jamais pratiqué les actes. La parole née de la pratique est un trésor sur lequel on peut compter. »6 Et telles sont les paroles de l’enseignement des Pères, un témoignage vivant de leur propre expérience qui ouvrent devant nous les portes de la vraie connaissance. En même temps que ces écrits balisent pour nous les étapes de leur vie en Christ, ils sont analogues au marteau et aux ciseaux du tailleur de pierre qui, de la masse brute de la pierre non dégrossie, comparable à la nature humaine enlaidie par le péché, nous aident à dégager le vrai visage de notre destinée personnelle.
« Mieux vaut te confier à un homme simple et inculte qui a éprouvé lui-même les choses, plutôt qu'à un savant philosophe qui parle de ce qu'il a examiné, mais qui n'a pas l'expérience » écrit, dans un passage de ses Discours, saint Isaac le Syrien. Mais quelle est cette expérience qui assure le fondement de la vie en Christ de nos saints Pères théophores ? Elle ne consiste pas dans l’art d'examiner les choses dont on n'a pas en soi-même la connaissance, « mais de sentir quel avantage ou quel dommage elles nous apportent en fait lorsque nous demeurons longtemps en elle. Souvent une chose nous apparaît nuisible, qui en réalité porte en elle un grand avantage, mais cela est vrai aussi du contraire. Car souvent une chose nous apparaît utile qui en réalité au-dedans d'elle-même, nous mène à la ruine. C'est pourquoi nombre d'hommes s'ont lésés par des choses apparemment bénéfiques. Ainsi le témoignage de la connaissance [dénuée d’expérience] n'est pas toujours vrai ». Prends pour conseiller, recommande saint Isaac, celui qui sait discerner les choses avec patience » (Discours 33).
L’asservissement du cœur de l’homme au péché
Au cours de notre cheminement spirituel, tant que la grâce de l’Esprit, ne nous a pas donné d’aborder aux rivages des eaux tranquilles de la pacification de l’âme qu’aucune vicissitude de la vie ne puisse venir troubler, nous sommes redevables, en raison de notre vie passionnelle, au plus redoutable des créanciers, l’ennemi du genre humain, « l’autre », le diviseur, l’usurpateur de la paternité céleste. Nous avons fait de gros emprunts au plus cruel des créanciers et nous voudrions souvent qu’il nous en fasse remise en nous renvoyant à vide. Nous gardons chez nous des biens dont nous n’avons pas acquitté les redevances et nous nous offusquons souvent, lorsque le créancier, sans y être invité, fait irruption dans notre demeure, et sans que nous lui ayons ouvert, s’arroge le droit de disposer, comme bon lui semble, de notre logis. Lorsque, « quelqu’un, écrit saint Théodore le Stoudite, après avoir rejeté le Saint-Esprit, a fait place et introduit chez lui l’étranger qui lui apprend à faire et à dire tout ce qu’il aime, c’est alors que celui-là trouve une proie. »7
L’ennemi ayant trouvé chez nous les biens qui lui appartiennent en propre, c’est-à-dire les instruments d’iniquité qui ont été ouvragés dans ses propres ateliers et forgés par les énergies non purifiées du désir de possession, de convoitise, d’autojustification, d’indifférence à la peine d’autrui, du ressentiment, de la médisance, du reproche, de l’infidélité, de l’animosité, de la haine et de la suffisance, de l’indocilité, de la contestation et de la désobéissance, ces instruments qui ne sont point décantées de la rouille de l’orgueil par le feu de l’amour, l’ennemi fait de notre cœur son propre terrain d’exercices, et il prend plaisir à éprouver dans notre âme, l’efficacité de ses propres armes que sont les passions. Celles-ci ont reçu la forme qu’il leur a donnée, à savoir, celle des vices opposés aux vertus. Introduites par effraction ou avec notre consentement dans notre être intérieur, ces armes d’iniquité sont mises en mouvement par nos propres forces, la puissance de notre âme détournée de son orientation naturelle.
Ne pouvant donner à l’ennemi ses gages, en raison de notre servilité aux passions, appliquons-nous au labeur quotidien de l’âme en puisant dans la salle au trésor de l’Evangile et des écrits de nos saints Pères théophores, les remèdes salutaires de notre affranchissement. Les commandements salutaires de l’Évangile qu’éclairent pour nous l’enseignement des saints Pères, la tension de tout notre cœur vers le Christ, le seul bienfaiteur et le seul Ami de l’homme, en vue d’accomplir sa divine volonté, les mystères vivifiants de l’Église, la prière de nos pères spirituels, et par-dessus-tout le secours et l’assistance de notre glorieuse Souveraine, la Mère-de-Dieu et toujours Vierge-Marie, sont les clefs souveraines qui donnent accès au trésor de libéralité et de divine sollicitude du seul riche en miséricorde, notre Seigneur Dieu et Sauveur Jésus-Christ. Ce sont elles qui nous permettent d’honorer notre créance et d’acquitter notre dette afin de disposer notre cœur à l’accueil de l’Époux de nos âmes, notre Dieu et Sauveur Jésus-Christ, à qui soit la gloire, la puissance et l’action de grâces, avec le Père et l’Esprit-Saint dans les siècles de siècles. Amen.
Jacques Agbodjan, Paris