Les ouvriers de la onzième heure ou La révélation de l’antinomie divine « justice et bonté ». (Septuagésime occidentale. Mt 20, 1-16)

publicat in Parole de l'Évangile pe 2 Janvier 2016, 05:13

Cette parabole est une des plus célèbres et des plus difficiles de celles racontées par le Christ. Si on ne fait pas l’effort d’en pénétrer l’esprit (ce que le Seigneur nous demande toujours), elle peut même paraître choquante. Lorsque saint Jean Chrysostome la commente1, il commence par montrer son caractère apparemment contradictoire. Elle est lue en Occident le dimanche de la Septuagésime2, c’est à dire de la soixante-dizaine avant Pâques, ce qui est particulièrement bien choisi au début de cette ascension vers la « montagne » de Pâques, Jérusalem. En Orient, elle n’est jamais lue le dimanche. Elle n’est rapportée que par saint Matthieu et a été beaucoup commentée par les Pères de l’Église.

Elle se situe pendant la montée du Christ vers Jérusalem, juste après l’épisode du Jeune homme riche3 et avant la troisième annonce de la Passion3. Pierre, à la suite de la rencontre avec le Jeune homme riche, a posé au Seigneur une question franche et abrupte : et nous ? (« Voici que nous avons tout quitté et que nous T’avons suivi : qu’en sera-t-il pour nous ? »). Le Seigneur leur promet des récompenses merveilleuses, mais Il termine son discours par une phrase sibylline : « Plusieurs des premiers seront les derniers et plusieurs des derniers seront les premiers »3. Ensuite, la parabole commence par « car »4 : elle en est donc une illustration, comme le souligne saint Jean Chrysostome1.

« Car le royaume céleste est semblable à un homme, maître de maison… ». Il s’agit bien ici, comme dans presque toutes les paraboles, du Royaume de Dieu, que le Christ est venu annoncer : chaque phrase de la parabole doit être rapportée au Royaume céleste, qui est le but de la vie humaine, le Paradis retrouvé, accompli et éternel. Cet homme est qualifié de « maître de maison » dans le texte grec et de « père de famille » dans le texte latin : cela nous indique le contexte et la tonalité : il s’agit du Père céleste et de ses enfants humains (à partir du verset 8, Il est appelé « Kyrios », Seigneur).

La première remarque importante à faire est que Dieu veuille, dès les origines (« dès le matin ») embaucher les hommes comme ouvriers à sa vigne. La vigne de Dieu c’est Israël, comme nous l’enseignent les Psaumes et les prophètes5, et c’est aussi l’Église. C’est évidemment en rapport avec l’Eucharistie. La vigne, qui est le plus petit des arbustes portant du fruit, est aussi le plus fécond, et son fruit, qui est délicieux, désaltérant, parfumé et nourrissant, produit aussi le vin, qui est la boisson royale par excellence, la boisson festive (celle des noces), celle qui « réjouit le cœur de l’homme et fait, plus que l’huile, resplendir son visage » (Ps.103 [He 104, 15), et qui deviendra le sang du Christ. La vigne est le symbole du Royaume de Dieu, de la déification de l’Homme et de la transfiguration du cosmos.

Dieu,qui pourrait tout faire par Lui-même (ou faire faire par ses anges) veut que l’Homme coopère avec Lui : c’est l’admirable synergie chère à la théologie orthodoxe, l’union libre des deux volontés, divine et humaine, la grâce divine unie à la volonté libre de l’Homme. Et il passe un accord avec les premiers embauchés, ceux de la première heure, sur un salaire, car, comme le dit le Christ « l’ouvrier mérite son salaire6 (Lc 10, 7) : il y a donc eu concertation entre Dieu et l’Homme, et accord. Ce salaire est d’un denier par jour. Ici le jour symbolise tout le temps humain après la chute (l’éon de la chute) et le denier, qui porte l’image du roi [l’empereur romain] représente bien sûr la ressemblance à Dieu, qui est le but de la vie humaine. Le salaire est la déification, et il est le même pour tous : il est universel et éternel.

En quoi consistait ce travail, cette « œuvre » ? Les Pères disent qu’il s’agissait de l’accomplissement des commandements (saint Jean Chrysostome), de la « culture de la Loi », c’est-à-dire de sa mise en pratique (saint Hilaire de Poitiers7). L’évêque Jean de Saint-Denis dit qu’il s’agissait de la « conquête de l’amour de Dieu », car Adam et Eve devaient conquérir cet amour, par l’obéissance gratuite8.

Pourquoi le Maître est-il sorti toutes les trois heures pour embaucher des ouvriers, et que représentent-ils ? Les heures sont comptées selon le système romain antique : il s’agit des heures diurnes, qui vont de 6h du matin (1ère heure, non nommée) à 6h du soir (12e heure, non nommée). Les Pères y ont vu deux symboles : Saint Jean Chrysostome et saint Ephrem9 y voyaient les différents âges de la vie auxquels Dieu appelle les hommes (ce qui est caractéristique du 4e siècle10) dans le but de ne pas décourager ceux qui osaient devenir chrétiens à un âge avancé10. Mais saint Hilaire et saint Grégoire le Grand11 y voyaient les différents appels de Dieu à l’humanité, depuis la chute d’Adam et Eve jusqu’à la venue du Christ, ce qui est beaucoup plus riche de signification. Ils en donnent même des typologies qui sont proches12. « Dès le matin » correspond aux origines, juste après la chute de l’Homme (saint Hilaire : le temps de Noé). Quant à la 11e heure, qui est celle de la fin de l’éon de la chute13, c’est celle de l’avènement du Christ et de l’appel des Gentils. La 12e heure n’est pas mentionnée parce qu’elle est celle du Royaume, après le jugement dernier.

On peut se demander pourquoi le Maître n’a pas appelé tous les hommes dès le début. La réponse se trouve dans l’Évangile même : parce qu’ils n’étaient pas disposés à écouter. Le Maître a appelé, à chaque génération, ceux qui étaient disponibles et prêts à écouter (c’est très clair dans la parabole du Banquet céleste : les invités disent non, parce qu’ils doivent s’occuper de leur champs, de leurs bœufs et de leur mariage – Lc 14, 1). On peut estimer que le premier appel (« dès le matin ») concerne tous les hommes, du moins tous les justes (ceux qui ont survécu au Déluge, les descendants de Noé) ; mais ensuite, les appels de la 3e à le 9e heure incluse concernent Israël. Les Pères y verront une comparaison entre les Juifs et les Gentils (ceux de la 11e heure), comme cela est clairement exprimé par le Christ dans la parabole du Banquet céleste et dans celle des Vignerons homicides.

Il faut remarquer que le Maître n’a promis un salaire précis qu’aux premiers appelés. C’est pour rappeler que, dès la création de l’Homme, à son image et à sa ressemblance, Dieu attendait de l’Homme qu’il Lui ressemble, librement. Le plan divin est maintenu, malgré la chute. Ceux qui sont appelés à la 3e, à la 6e et à la 9e heure ne se voient promettre que « ce qui est juste », ce qui signifie en fait « conforme aux pensées divines » (et donc la ressemblance) mais sans être révélée comme telle, parce que les hommes se sont éloignés de Dieu. Mais ils croient le Maître sur parole. Quant à ceux de la 11e heure, dont l’embauche est quasiment symbolique (il ne reste qu’une heure à travailler !) il ne leur est même rien promis. « Personne ne les avait embauchés », parce qu’il s’agissait de païens idolâtres – les Gentils – qui ne sont pas fils d’Abraham et que les Juifs méprisaient. C’est à rapprocher de l’ordre final que le Roi donne à son serviteur dans la parabole du Banquet céleste : « Prends tous ceux que tu trouveras » (Lc 14, 23).

« Le soir arrivé » signifie le jugement dernier et la fin des temps, c’est-à-dire le moment de la rétribution. Nous pourrions voir dans « l’intendant du Maître » le Christ Lui-même, qui est Celui qui juge, au nom de son Père, et qui accorde la rétribution promise par son Père. Le Maître lui demande de commencer par les derniers, ceux de la 11e heure, parce que eux n’étaient sûrs de rien et que le Maître voulait montrer à tous -et en particulier aux premiers- dans quel esprit Il voulait rétribuer, à savoir la bonté (saint Ephrem) : ils reçoivent chacun un denier. Dieu manifeste sa bonté aux Gentils, qui ont très peu œuvré. Il en est probablement de même pour tous les autres, jusqu’à ceux de la 3e heure. Ceux du début, les premiers appelés, espèrent recevoir plus parce qu’ils ont travaillé plus, mais ils reçoivent seulement un denier, le denier convenu : ils se plaignent et font des reproches au Maître. Ce dernier va alors rendre un jugement redoutable, qui est la clé de la parabole : Je suis juste puisque Je vous ai donné ce qui était convenu entre nous ; J’ai été fidèle à ma promesse. Mes biens m’appartiennent et Je peux en faire ce que Je veux : or Je veux être bon. En fait, la procédure de rétribution était une épreuve spirituelle pour les premiers. Ils avaient eu le privilège d’être appelés dès les origines et de convenir avec le Maître d’un salaire précis (c’était un pacte, une alliance). Le Maître attendait d’eux qu’ils Lui ressemblent, qu’ils résistent à la tentation de l’envie et de la jalousie (saint Jean Chrysostome) et qu’ils soient bons comme Lui-même était bon. Être « premier », n’est ni chronologique, ni circonstanciel : c’est être proche du Maître, c’est Lui ressembler. Il leur fallait passer de la réalité historique à la réalité spirituelle, par l’épreuve. En fait, tous les hommes sont appelés à être « premiers ». En dissemblant du Maître, ils sont devenus « de facto » derniers. Et ceux qui étaient les derniers appelés, mais qui ont fait confiance au Maître, sans même savoir qu’elle serait leur rétribution, sont devenus « de facto » premiers.

Cette parabole est, comme toutes les autres, d’ordre spirituel et non moral. Son contenu théologique central est la révélation qu’il y a en Dieu une antinomie sublime : Dieu est simultanément juste et bon. La justice relève de la vérité et la bonté relève de l’amour. C’est un enseignement pour nous : si l’on n’est que juste, on peut devenir dur, raide, insensible. Si l’on n’est que bon, on peut devenir laxiste, relativiste, injuste. C’est, hélas, ce que sont les hommes la plupart du temps, incapables d’une pensée et d’un comportement antinomiques. Mais Dieu n’est pas ainsi. Nous en avons une manifestation éclatante en Christ : si l’on examine tout l’Évangile, au mot à mot, on verra que le Christ est toujours simultanément juste et bon, vérité et amour. Cette parabole difficile est un trésor théologique, une véritable initiation à la vie divine.

Que Dieu soit béni pour porter une telle attention à la poussière que nous sommes !

Notes : 

1. Saint Jean Chrysostome [fin 4e-début 5e s] : Commentaire de l’Évangile selon Saint Matthieu, Homélie 64. Artège, 2012, p. 389-396.
2. Septuagésime : dimanche dans la soixante-dizaine avant Pâques, 1er dimanche de la « montée vers Pâques » et début du pré-carême occidental. Il pourrait correspondre au début du pré-carême byzantin, soit au dimanche du Pharisien et du Publicain ou, en terme de semaines, à celui du Fils prodigue (le pré-carême et le carême durent 9 semaines en Occident, et 10 semaines en Orient).
3. Ces évènements ont été rapportés par les trois Synoptiques (Mt 19, 16-30 ; Mc 10, 17-31 ; Lc 18, 18-30 [plus 13, 30].
4. « car » : seulement dans le texte grec (gar)
5. Surtout le prophète Isaïe. Mais le Christ Lui-même le laisse entendre dans la parabole des Vignerons homicides (Mt 21, 33-45 : voir surtout les v. 43 et 45 ; Mc 12, 1-12 ; Lc 20, 9-19).
6. Cette phrase magnifique du Christ a été empruntée par Marx, les Socialistes et les Communistes, mais sans citer leur source (qui est la Bible, et donc Dieu) et en la détournant de son sens (l’ouvrier doit exiger son salaire, y compris par la violence).
7. Saint Hilaire de Poitiers [milieu du 4e s.] : Sur Matthieu II, S.C. n° 258, p.107-111.
8. Évêque Jean de Saint-Denis [1905-1970] : Les cycles de l’humanité : évolution et régression [Homélie pour la Septuagésime -17 février 1957] in Homélies, Présence orthodoxe, 1971, p. 35-38. Adam et Eve ont préféré la puissance divine à l’amour de Dieu, devenir comme Dieu, mais sans Dieu. 
9.  Saint Ephrem le Syrien [milieu du 4e s.] : Commentaire du Diatessaron, S.C.n° 121, p. 272-275.
10. A l’époque antique, surtout au 4e s. après la « paix de l’Église », il était d’usage de rester catéchumène longtemps, parce que la vie chrétienne était considérée comme très difficile et contraignante, et d’attendre un âge avancé pour se faire baptiser (c’était « commode », pratique). Mais certains pouvaient considérer que, à leur âge, cela devenait inutile. Saint Ephrem : « Il a montré que, quel que soit le moment de la conversion, l’homme est agréé ».
11. Saint Grégoire-le-Grand, pape de Rome [fin 6e-début 7e s.] : Homélies sur les Évangiles, Homélie 19, Ed. Sainte Madeleine, 2000, p.223-235. En fait, saint Grégoire voit les deux symboles : celui des différentes générations d’appelés et aussi celui des différents âges de la vie, où les hommes sont appelés.
12. Typologie des différentes heures d’appel :
Saint Hilaire : [1ère heure] : le temps de Noé ; 3e heure : le temps d’Abraham ; 6e heure : le temps de Moïse ; 9e heure : le temps de David et des prophètes ; 11e heure : le temps de l’avènement du Christ.
Saint Grégoire : [1ère heure] : d’Adam à Noé ; 3e heure : de Noé à Abraham ; 6e heure : d’Abraham à Moïse ; 9e heure : de Moïse au Christ ; 11e heure : de l’Avènement du Christ à la fin du monde.
13. Saint Basile, dans l’anaphore de sa liturgie dit, après avoir mentionné « les élus » et « les prophètes », : « Et lorsque la plénitude des temps fut venue, Tu nous as parlé par ton propre Fils ». Les Pères considéraient que le Christ était venu vers « la fin des temps », c’est-à-dire à la fin de l’éon de la chute.