publicat in Varia pe 18 Décembre 2015, 09:07
Paris, le 19 novembre. Nous nous sommes réunis dans la soirée, quelques dizaines de jeunes, dans la crypte de Saint-Sulpice, pour donner une réponse, la nôtre, au drame que nous avons vécu et que l’on nous menace de nous faire revivre. L’un après l’autre, nous avons lu un fragment de l’hymne acathiste à sainte Geneviève, celle qui a protégé tant de fois cette ville blessée, où la mort et la peur réveillent en ses habitants, après un sommeil de plusieurs siècles, le souvenir de Dieu. Le père Daniil a également fait une prière pour la paix et la réconciliation, ensuite il a mentionné les personnes mortes dans les attentats, et nous avons chanté « Mémoire éternelle », et « Le Christ est ressuscité », les yeux éclairés par la lumière des cierges tenus entre nos mains, nous nous sommes plongés dans la prière pour ceux d’ici-bas et ceux passés dans l'au-delà.
Nous sommes à quelques jours des attentats. Un calme figé plane au-dessus de nos têtes. Les gens ne savent pas ce qui est à venir, ils attendent surtout que le temps passe et qu’il atténue la peur et la souffrance. Sur le groupe de discussions en ligne de notre paroisse, où une chaîne de prière ininterrompue a été organisée depuis les événements du club Colectiv à Bucarest, les gens ont exprimé le besoin de parler de ce qui est arrivé, non pas pour répondre au besoin « thérapeutique » de se défouler (comme dans les fameuses « cellules psychologiques » que l’on installe après chaque évènement sensible, de « crise », en France), mais pour comprendre et pour retrouver des repères. Pareillement, à l’église, tout le monde s'abreuve des paroles des prêtres, car le drame nous a pris par surprise, il nous a mis devant l’imminence de la mort. Nous ne pouvons pas continuer sans savoir comment répondre aux sentiments controversés au-dedans de nous, ainsi qu’à l’« état d’urgence » institué dans nos vies, sur lesquelles plane désormais une très concrète et permanente menace.
Lors de notre soirée de prière, nous avons ainsi apprécié les paroles de père Daniil, écho d’une préoccupation sincère et d’une quête authentique, lorsqu’il nous a parlé de cette peur « qui nous entoure tout le temps et qui fait partie de nous-mêmes » ; il nous a donné quelques repères sur lesquels nous pourrons nous appuyer pour faire face au chemin à parcourir : Tout comme nous avons peur, nous, les chrétiens, nous devons avoir aussi le courage d'avancer ; les peines, les épreuves, les souffrances, les tristesses que nous avons ne doivent pas nous vaincre. Tout comme Jésus Christ, tourmenté et ridiculisé sur la croix, n’en est pas descendu, mais a porté jusqu’au bout le poids de celle-ci et le fardeau de tout le mal qu'on Lui faisait ; nous aussi, ayant cet exemple (mais également celui des martyrs, des saints et de tous ceux qui sont toujours passés au-delà de la souffrance corporelle vers une compréhension spirituelle des choses et vers la joie de vivre, qui ne s'arrête pas aux choses concrètes et visibles), nous aussi, par conséquent, n’ayons pas peur, mais essayons de mettre davantage d'espoir dans le Seigneur Dieu, qui nous aide et nous protège.
Je voudrais aussi vous avouer un sentiment fort que j'éprouve, à savoir que ce que nous faisons n'est sans doute pas assez. Même la prière que nous faisons ne suffit peut-être pas pour changer le monde. Nous devrions rajouter à la prière des choses plus concrètes, car la prière seule est peut-être insuffisante ; les gens autour de nous ne changerons pas juste si nous prions pour eux, il me semble qu'il faut ajouter à la prière des choses correspondant à l'état de chacun : lorsque notre enfant est triste ou malade et souffrant, nous faisons quelque chose pour lui, et nous n'utilisons pas seulement la prière ; lorsque l'un de nos parents, notre mère, notre père, notre frère, notre famille souffrent ou sont impuissants, nous ne nous contentons pas de leur passer un simple coup de fil ou de faire une prière pour eux, mais nous essayons de faire quelque chose de concret : nous achetons un médicament, nous leur apportons quelque chose pour les aider. Il en est de même maintenant : la prière seule ne suffit pas. Je dirais que nous devrions changer notre manière de voir les choses et de comprendre cette vie, celui qui à côté de nous n'est jamais notre ennemi, et celui qui semble être l’« étranger », lorsque nous le rencontrons, s'avère être notre prochain ...
Dimanche dernier, vous avez entendu l'Évangile où le Sauveur a dit dans la parabole du bon Samaritain : le prochain est celui que vous rencontrez dans la rue, celui que vous voyez tomber par terre, celui qui a besoin de vous d'une manière concrète, celui que vous voyez en souffrance près de vous ; mais bien plus que cela, notre « prochain » est n'importe quelle personne de ce monde ; toute personne est notre prochain, tous ceux qui ne sont pas proche de nous, et ceux qui pourraient être plus près de nous. (...) Toute l'histoire de l'humanité nous montre que les gens n'ont fait que porter la guerre, se battre entre eux pour la suprématie, pour la gloire, pour les biens matériels, pour que l'un puisse être plus grand que l'autre. Bien que le Sauveur nous enseigne que ce n'est pas le désir d'être le premier qui doit guider nos vies, nous observons quand même que nous aussi, les chrétiens, nous agissons de la même manière, et que les conflits existants dans ce monde en ce moment ne sont que le résultat de cette vision égoïste, soit ici en Occident, soit en Orient, car aujourd'hui, je ne pense pas que nous sommes nécessairement les victimes et les autres, les agresseurs. Par le passé, nous avons été, nous aussi, les agresseurs, et eux, les victimes, peut-être pas maintenant, aujourd'hui, mais il y a cinquante ans ou cent ans. Cette vision du mal, de la guerre, de l'oppression et de la domination continue de guider la pensée de ce monde. Je crois que la prière doit nous conduire à un type différent d'équilibre humain, qui nous mette tous face à face comme des égaux, sans penser que nous venons de l'Ouest ou de l'Est, de l'hémisphère nord ou sud, que nous sommes chrétiens ou non-chrétiens, mais que nous sommes tous les enfants de Dieu et les habitants de cette Terre.
J’ai été marqué ces jours-ci par cette pensée froide qui, justement, continue à se propager, par cette même attitude : ils nous ont attaqué, nous les attaquerons, nous allons répondre au mal par le mal, en gardant toujours ce principe, de la vérité et de la justice qui nous appartiennent. Si nous essayions, chacun d’entre nous, dans nos familles, là où nous vivons, dans les relations avec les autres, de ne pas considérer ces derniers comme étant nos inférieurs, de ne pas leur montrer tout le temps ce qu’ils ont à faire, et comment faire, de ne pas nous ériger en professeurs et les prendre, eux, pour des élèves qui doivent obéir: si nous changions cette attitude de suprématie que nous avons et promouvions un autre modèle d’attitude sociale, alors peut-être un jour le monde changera. Je suis optimiste : il changera, pas très rapidement, mais il changera. Mais il faut que chacun d’entre nous fasse quelque chose pour cela.
Propos consignés par Andreea Ionescu