publicat in Parole de l'Évangile pe 2 Juillet 2015, 13:16
(11e dimanche après la Pentecôte - Mt 18, 23-35)
Cette parabole importante n’a été rapportée que par saint Matthieu et elle a été peu commentée par les Pères de l’Église, à l’exception de saint Jean Chrysostome. L’Occident la lit aussi après la Pentecôte, le 21e dimanche.
Il est toujours utile, pour comprendre le sens d’une parabole, de regarder dans quelles circonstances le Seigneur l’a racontée, et à qui Il s’est adressé.
Nous sommes à la fin de sa mission en Galilée et Il va commencer sa « montée vers Jérusalem », pour y accomplir le salut du monde (dès le verset qui suit). Le Christ est rentré à Capharnaüm après la Transfiguration et Il a une longue conversation avec Ses disciples à propos, notamment, de la reprise fraternelle (Mt 18, 1-20). A cette occasion, Pierre questionne le Maître : « combien de fois pardonnerai-je à mon frère lorsqu’il péchera contre moi ? Sera-ce jusqu’à sept fois ? Jésus lui dit : Je ne te dis pas jusqu’à sept fois, mais jusqu’à septante fois sept fois »1. Pour illustrer son propos, le Seigneur raconte alors la parabole du Débiteur impitoyable.
Comme très souvent, le Christ prend pour point de départ le Royaume des Cieux (qui est l’accomplissement de la vie humaine et le modèle parfait de la relation entre L’Homme et Dieu) et Celui qui y règne, le Père céleste2. Le Roi « veut faire rendre des comptes à Ses serviteurs ». C’est une indication précieuse qui revient souvent dans la bouche du Christ : l’Homme a des comptes à rendre à Dieu. Il a reçu de Dieu son image et la grâce de pouvoir Lui ressembler (s’il le veut et s’il travaille). Rendre des comptes, c’est comparaître devant Celui qui est la source de tout et qui a tout donné, et qui est donc le seul juge de tout : c’est une vérification spirituelle et un jugement, qui ont pour but de nous responsabiliser et de nous faire passer à l’âge adulte. L’Évangile parle plusieurs fois du jugement final, soit particulier (à la mort de chaque personne) soit universel (à la fin des temps). Chaque personne qui meurt comparaît devant le « Juste Juge »3, le Christ, qui a reçu de son Père le pouvoir de juger (Jn 5, 22), et se verra poser cette question : qu’as-tu fait de ma grâce ? As-tu amassé avec moi ou dissipé ? Quels fruits offres-tu à Dieu ? Es-tu parvenu à ressembler à Dieu ou as-tu régressé dans la dissemblance ? Toutes ces questions peuvent être résumées en une seule : « M’aimes-tu ? ». Cela nous indique aussi qu’il y a un lien direct entre le Royaume de Dieu et le pardon : le Royaume n’est accessible à l’Homme que parce que Dieu nous remet nos dettes, nous pardonne.
Un homme, qui symbolise un type d’âme, est présenté par les anges (les serviteurs) devant le Juge suprême. Cet homme doit 10 000 talents4, ce qui est une somme énorme, fabuleuse. Cela signifie qu’il est grandement pécheur devant Dieu : il a beaucoup reçu et il n’offre rien au Roi ; il n’a pas fait valoir cette richesse5, il n’a pas coopéré avec le Roi. Et il n’a pas de quoi payer : il est insolvable. Lorsqu’on a gaspillé la grâce, on s’est appauvri d’une façon irréversible, on s’est éloigné du modèle divin. Que pourrait donner l’homme en échange ? Cette richesse perdue n’était pas extérieure : elle ne se monnaie pas. Le Christ Lui-même a dit : « Que pourrait donner l’homme en échange de son âme ? » (Mt 16, 26). Alors le Maître prononce un jugement redoutable : « qu’il soit vendu, lui, sa femme et ses enfants, et tout ce qu’il avait » pour « que la dette soit acquittée ».
Pour comprendre cette parole, il faut se rappeler qu’elles étaient les mœurs de l’époque. Il s’agit ici d’être vendu comme esclave, et il pouvait arriver que la famille entière le soit, car un père était propriétaire de sa femme et de ses enfants : toute la famille était vendue alors comme esclave et les biens matériels étaient saisis. On se remboursait sur les personnes elles-mêmes, qui étaient contraintes de travailler dur. Il faut transposer au plan spirituel : l’homme grandement pécheur et n’ayant rien pour sa défense est livré à Satan, parce qu’il est esclave de Satan. C’est par l’extrême souffrance de l’enfer qu’il va payer sa dette. C’est ce que saint Ephrem6 appelle la remise de la dette « à travers le feu », opposée à la remise gratuite : lorsque l’homme persiste dans son péché, Dieu n’a pas d’autre moyen que de le livrer à lui-même, c’est-à-dire en fait à Satan, en espérant qu’il puisse ainsi entrer en lui-même, se repentir et changer6
Ici, au-delà de l’aspect légal et social, la « femme » représente ce que l’homme a de plus cher, de plus intime et les « enfants » représentent ses œuvres, ses fruits. Il faut rapprocher cela des paroles du Christ concernant le choix spirituel que chaque chrétien est appelé à faire, après avoir été appelé par Dieu : celui qui a préféré les choses du monde (la terre, les bœufs [le travail], le mariage [la femme]…) à l’invitation divine, n’est pas digne du Christ7, qui dira expressément : « Celui qui aime son père ou sa mère…son fils ou sa fille [chez saint Luc : sa femme] plus que moi, n’est pas digne de moi » (Mt 10, 37 et Lc 14, 26).
Face à ce jugement redoutable, l’homme a un comportement remarquable : il se prosterne devant le Maître et Le supplie8 en promettant de rembourser sa dette, ce qui équivaut à la confession de son péché et au repentir. Alors le Roi « ému de compassion » lui remet sa dette : son immense péché est pardonné, gratuitement8.
Aussitôt sorti du palais royal, l’homme rencontre un compagnon qui lui doit 100 deniers, ce qui est une petite somme4 et en exige, avec violence, le remboursement immédiat. L’autre le supplie, de la même façon que ce dernier avait fait avec le Roi et dans les mêmes termes, mais il ne veut rien entendre et le fait jeter en prison. Ceux qui sont témoins sont choqués et vont le dire au Roi.
Il y a alors un second jugement, qui est beaucoup plus redoutable, « définitif » (image du Jugement dernier). Le Maître lui reproche très sévèrement son absence de pitié envers son prochain. En fait, Il lui dit : ne devais-tu pas te conduire comme Dieu avec ton frère ? En te « remettant en entier ta dette » gratuitement, Je t’avais offert la possibilité de ressembler à Dieu, de te conduire comme Dieu avec ton prochain. Mais tu as méprisé cette nouvelle grâce que Je t’avais offerte, tu as gâché cette deuxième chance. Il est alors « livré aux bourreaux », ce qui est bien une image de l’Enfer, comme il a été dit ci-dessus, « jusqu’à ce qu’il eût payé tout ce qu’il devait » : nous retrouvons ici la théologie de saint Ephrem sur la remise des dettes « à travers le feu »6. Le cadeau divin du pardon gratuit implique que l’on change : le fait que l’homme n’ait point changé signifie qu’il n’a pas « acquis9 », intégré le pardon divin. Il y a là une analogie très forte avec la parabole du Banquet céleste, où un homme a pu entrer dans la salle des noces, mais n’a pas revêtu le vêtement de noces : il n’a pas changé, il n’a pas revêtu le Christ ; il est alors rejeté « dans les ténèbres extérieures », l’enfer (Mt 22, 12-13). On ne peut pas entrer dans le Royaume de Dieu sans être ressemblant à Dieu : c’est impossible.
Il faut ajouter quelque chose qui a une grande importance au plan spirituel, à propos de la différence du poids de la dette entre les deux hommes, qui est énorme (10 000 talents/100 deniers) et qui a une valeur universelle. La dette du premier est énorme parce qu’elle est par rapport à Dieu, tandis que la dette du second est petite parce qu’elle est par rapport à un homme, un prochain. Il faut mettre cela en parallèle avec la parabole de la paille et de la poutre. Lorsqu’une paille est dans mon œil, je n’y vois plus rien : elle est comme une poutre, un morceau de bois. Mais celle qui est dans l’œil de mon prochain, est une vraie paille, petite. Je peux la lui retirer facilement, tandis que je ne peux pas retirer moi-même celle qui est dans mon œil. La différence n’est pas d’ordre matériel, ni même moral, mais d’ordre spirituel. 10 000 talents, c’est mon péché par rapport à Dieu. 100 deniers c’est le péché de mon prochain par rapport à moi, qui ne suis qu’une créature et un homme pécheur. Moi aussi je dois 100 deniers à beaucoup d’autres. Le vrai péché de l’Homme est contre Dieu : c’est le refus de son amour.
En fait, cette parabole est une belle illustration de la cinquième demande du Notre Père : « remets-nous nos dettes, comme nous aussi nous les remettons à nos débiteurs ». Il faut noter qu’elle est la seule phrase de cette « Prière des prières » que le Christ commente aussitôt après (Mt 6, 14-15). S’il n’y a pas de réciprocité, le « Père juste »10 ne nous exaucera pas.
Notes :