publicat in Interview pe 8 Juin 2015, 16:25
« Qui s'éloigne facilement n'a pas vécu l'expérience de la grâce »
Entretien avec Virgiliu Gheorghe
A. I.: Cher Virgil, partage avec nous, s'il te plaît, quelques impressions sur ton expérience avec la revue La famille orthodoxe : avant tout, quels sont les thèmes majeurs que cette revue sent la nécessité d'aborder ?
V. Ghe. : Le plus important c'est de se réveiller pour vivre une vie orthodoxe authentique, en prenant le message de l'Évangile très au sérieux, dans le sens de problématiser sans cesse, se demander dans quelle mesure on se soumet, suit et s'implique dans la vie ecclésiastique, non pas comme une sorte d'annexe de sa vie, mais comme une partie essentielle de celle-ci. L'approche chrétienne est fondamentale, elle change tout, elle change toute notre définition dans ce monde et si on ne voit pas les choses ainsi, on désobéit au Sauveur, qui a dit : « Cherchez premièrement le royaume et la justice de Dieu; et toutes ces choses vous seront données par-dessus » (Mt 6, 33). Chercher le Royaume des Cieux veut dire adopter cette manière de penser, car l'Évangile nous illumine, car le Christ est le plus important dans notre vie. J'ai été touché par les paroles de Père Porphyre, disant que de la même manière qu'une amoureuse crie le nom de son amoureux, nous devons répéter toujours le nom du Christ. Aimer le Christ, c'est ça. Nous disons : oui, nous aimons le Christ, mais L'aimons-nous vraiment ? Père Arsenie Muscalu, dans un prêche pour La Famille Orthodoxe, montrait ce que notre relation avec le Christ signifie : tout commandement que je suis, je le suis car le Christ l'a dit. Je jeûne car le Christ a dit que le jeûne est important, je prie ou je fais la charité car le Christ l'a dit, je tends l'autre joue, car le Christ a dit qu'il faut la tendre, c'est à dire dans tout ce que je fais, je me rapporte au Christ et je me demande : est-ce que le Christ aime ceci ? Et alors, tout d'un coup, je suis dans une relation très personnelle avec Dieu, Il est présent dans notre vie, mais Il attend que nous aussi nous sentions sa présence et que nous l’actualisions constamment dans notre conscience. Il ne suffit pas qu'Il y soit présent, car Il n'entre pas comme une tornade dans notre conscience. Il y est présent depuis le Baptême, mais n'entre pas en coup de vent dans notre conscience. Alors, c'est à nous de faire l'effort de Le sentir ; c'est un effort de nous libérer des oppressions, des liens et contraintes du monde pour vivre en Christ. Cela ne veut pas dire mener une vie contorsionnée, piétiste, d'une religiosité maladive, au contraire, cela veut dire mener une vie très naturelle.
Père Raphaël disait que l'Orthodoxie est la nature de l'homme dans la mesure où, dans cette familiarité de la relation avec Dieu, je suis naturel, je suis tel que je devrais être. Rien n'est forcé dans ma foi. Vous verrez des gens qui s'y rapprochent d'une manière erronée et arrivent à se forcer. Mais cela ne plaît pas à Dieu, car on écorche pas la nature. Notre application est de nous rapprocher de Dieu sans écorcher notre nature, car si on le fait comme il faut, notre nature grandit et se réalise selon son plan originaire.
A.I. : Que veux-tu dire par contorsionner ou écorcher ?
V. Ghe. : Les gens se forment une certaine image de la foi et rentrent dans cet habit, pour paraître ou rendre compte devant la conscience des autres, en montrant qu'ils sont de vrais croyants. On s'approprie certains gestes, mais on ne les sent pas comme siens. Ce sont des vêtements que l'on s'approprie, mais qui ne sont pas les nôtres, qu'on ne sent pas naturels pour soi. Je le dis souvent aux filles: portez de belles robes, à fleurs, colorées, car vous êtes jeunes ! pourquoi vous habillez-vous en noir ? Est-ce que la marque de la foi est de se renfermer ? Il faut être lumineux. Quand on a un problème, lorsque l'on a un certain âge, quand on veut s'éloigner du monde, ou que l'on porte le deuil, je le comprends, mais dans les autres cas, pourquoi faire ? Quand les gens viennent à l'église, ils se forcent à entrer dans le projet qu'ils pensent que l'Orthodoxie représente. Les autres, en les voyant, disent que c'est une foi maladive. Ils ne parlent pas de la foi orthodoxe, mais de la foi de cette personne-là. Mais ils savent qu'il n'est pas orthodoxe. L'orthodoxie signifie ton plein accomplissement dans ce monde, selon ta nature. Dieu n'écorche pas la nature.
A.I. : De quelle manière, faut-il, donc, vivre l'Orthodoxie pour que celle-ci soit saine ?
V. Ghe. : La première chose et la plus importante me semble d'essayer de réactualiser ou regagner une vie orthodoxe authentique. Vivre l'Orthodoxie d'une manière naturelle, avoir une vie spirituelle en mettant l'accent sur tout ce qui signifie s'approcher de Dieu, et un programme de vie spirituelle, (comme disait Père Teofil Paraian) sans lequel on ne peut progresser. La lecture spirituelle est nécessaire pour nous placer sur la fréquence de l'œuvre de la grâce, car à travers ces paroles (comme celles de la Philocalie), écrites par des personnes aux vies saintes, on reçoit la parole de Dieu. Le Père Teofil disait : quand tu lis l'Évangile, Dieu te parle, et lorsque tu pries, c'est toi qui parle à Dieu – tu reçois cette parole et celle-ci est une parole qui a de la puissance. La parole est une énergie. Lire un journal est une chose, lire l'Évangile et la Philocalie en est une autre, car ce sont des paroles ayant été inspirées et vécues dans le Saint Esprit, des paroles de la Grâce. Ces paroles commencent à œuvrer, et si on ne les comprend pas maintenant, nous les comprendrons plus tard. Lis, lis, car ainsi, ton esprit se sanctifie. Mais nous nous ennuyons et d'autres sources nous attirent et nous nous dirigeons vers le monde des médias, qui nous donne un sentiment de libération, mais c'est un sentiment faux. Selon mon point de vue, cet attrait est la voie longue, qui peut ne pas mener au Royaume des Cieux, car il nous éloigne de nous-mêmes. Dans l'approche de la vie chrétienne, cette expérience spirituelle de la confession et surtout l'expérience de la communion avec le Corps et le Sang du Christ me semblent essentielles. Car le Christ le dit Lui-même : « Celui qui mange mon corps et boit mon sang a la vie éternelle. En effet, mon corps est vraiment une nourriture et mon sang est vraiment une boisson » (Jn 6, 54 et 55). Les choses sont claires. Quel type de nourriture est-elle ? C'est de la nourriture sainte, qui nous fait ressembler à Dieu, qui fait que notre esprit se remplit de Dieu. Mais pour y arriver il faut se purifier autant que possible. Je ne peux pas dire que je suis indigne et rester dans mon indignité pendant six mois pour enfin aller communier. Cela veut dire alors que je ne veux même pas devenir digne ! Mais qu'as-tu fait pour être digne durant cette période ? Je crois en une purification de l'esprit, le plus souvent possible, pour en arracher les mauvaises herbes qui y poussent et le préparer afin qu'il reçoive le Christ. Ces choses sont essentielles. Les gens doivent voir ce que l'Orthodoxie est réellement. Ceux qui ont senti la grâce ne peuvent plus l'abandonner si facilement. Quand une personne s'éloigne facilement, cela veut dire qu'elle n'a pas senti, n'a pas vécu l'expérience de la grâce. Bien sur, nous tombons, nous errons, mais lorsque l'on a senti la grâce, il y a quelque chose qui crie à l'intérieur. C'est à dire, tu sais que tu t'es éloigné de ton Père. C'est pour cela que je dis aux parents : élevez vos enfants dans cette œuvre de la grâce, pour que plus tard ils puissent sentir la nostalgie de ces moments vécus dans la grâce, dans l'œuvre de Dieu, en paix, en harmonie. Sinon, que retiendront-ils ? Quel souvenir, quel héritage laissez-vous à vos enfants ?
Réalisé par Andreea Ionescu