publicat in Parole de l'Évangile pe 2 Mai 2015, 06:38
Évangile pour la commémoration de tous les fidèles défunts
(Samedi précédant la Pentecôte – Jn 5, 24-30)
L’Église indivise a toujours prié pour les défunts et, malgré de schisme de 1054, cette grande tradition spirituelle a subsisté, tant en Orient qu’en Occident, à l’exception des Églises réformées1. Avant d’aborder le problème théologique de la mort et le contenu de cet Évangile, disons un mot sur les traditions liturgiques.
L’Orient a strictement codifié les temps de prière pour tous les défunts. Dans le cycle liturgique hebdomadaire2, le samedi est consacré à la mémoire des défunts et de tous les saints. Durant l’année liturgique un grand nombre de samedis (surtout en Carême) sont consacrés spécialement à tous les défunts, dont le samedi précédant la Pentecôte3. L’Occident n’a jamais connu une telle codification et a une assez grande liberté en ce qui concerne la prière pour les défunts. Par contre, il a instauré un jour qui est exclusivement consacré aux défunts, le 2 novembre4 (lendemain de la Toussaint) et qui est universellement respecté. Ajoutons que toutes les liturgies de l’Église indivise prient pour les défunts dans leurs diptyques, y compris le dimanche (cf. note 3).
La mortest un événement considérable dans le destin de l’humanité. Elle est un jugement de Dieu, qui fait suite à la désobéissance d’Adam et Eve dans le jardin d’Éden, et même, peut-on dire, une conséquence naturelle du péché de nos premiers parents. En effet, ayant préféré la connaissance du monde (le bien et le mal, c’est-à-dire les antinomies du monde, qui sont la clé de la création) à l’union à Dieu, Adam et Eve se sont vus interdire l’accès à l’arbre de vie, c’est-à-dire à la vie éternelle, la vie divine, parce qu’ayant refusé l’abnégation qui les eût amené à ressembler à Dieu dans Sa kénose : Dieu a voulu empêcher l’Homme de devenir éternellement mauvais (Ge 3, 22). A ce moment-là, cette mort était une mort éternelle, sans rémission possible. Mais le Père céleste a eu compassion et, « lorsque la plénitude des temps fut venue »5, Il envoya Son Fils dans le monde pour sauver l’Homme. La mort et la résurrection du Christ réconcilièrent l’Homme avec Dieu et rouvrirent la porte du Paradis. Mais la « première mort », la mort physique, demeura, comme une pédagogie spirituelle, pour que l’Homme se souvînt de la bonté de Dieu et qu’il apprît à Lui ressembler dans Son abnégation. Mais, comme l’Homme est libre et que Dieu n’impose pas le salut, les hommes conservèrent la liberté de rejeter le salut proposé. Et lors du jugement universel, prophétisé par le Christ (Mt 25, 31-46), les justes prendront possession du Royaume « qui a été préparé dès la fondation du monde » et les injustes « iront au châtiment éternel » dans l’enfer : c’est la « seconde mort » (Apo 20, 6), la mort spirituelle.
Tous les êtres humains se trouvent donc, pour l’instant6, concernés par la « première mort », qui est une mort physique, la dissociation de cet « assemblage »7 merveilleux qu’est l’Homme, la séparation entre son corps et son âme : lorsque le cœur de l’homme cesse de battre et que son âme le quitte (pour s’envoler vers Dieu), le corps meurt et se décompose, tandis que l’âme8 fait un chemin céleste. Le chemin de l’âme après la mort peut être facile et rapide pour les justes – qui entrent rapidement dans le Royaume de Dieu –, difficile et plus ou moins long pour ceux qui ont beaucoup péché, et impossible pour ceux qui refusent de se repentir et désespèrent de la miséricorde divine. Ces derniers chutent dans l’enfer éternel, où ils vivent en compagnie des démons, dans le « feu glacé9 », dans l’obscurité et la solitude10. Cet enfer est éternel, non par décision divine, mais parce que l’Homme est éternellement libre et que Dieu respecte notre liberté (Il ne peut ni se repentir à notre place, ni « vouloir » pour nous. Mais le Père céleste pleure sur nous et attend avec espérance notre repentir).
Depuis toujours, l’Église a sacralisé la mort pour aider les âmes des défunts (et les vivants, qui les pleurent) en instituant un sacrement des funérailles (en Occident, au sein d’une liturgie eucharistique), en inscrivant les noms des défunts sur les diptyques liturgiques et en créant des offices propres pour les défunts (messe de Requiem en Occident, pannychide en Orient). La mort et la résurrection du Christ ont transformé un malheur absolu en instrument de salut.
Certains pensent que les âmes des défunts ne peuvent pas changer par elles-mêmes et que seules les prières des vivants (l’Église terrestre) peuvent les aider, en s’appuyant sur la théorie des « péages»11 que l’on trouve chez quelques Pères orientaux, mais les arguments évangéliques qu’ils avancent peuvent être interprétés exactement en sens inverse, et d’autres Pères de l’Église ont affirmé a contrario, en s’appuyant
sur leur expérience personnelle, que les âmes des défunts pouvaient évoluer et changer, par le repentir. Nous avons deux grands témoins de cette tradition, saint Éphrem le Syrien au 4e siècle et saint Silouane de l’Athos au 20e siècle. Saint Éphrem, dans son remarquable commentaire de l’Évangile concordant, dit que l’ultime recours que Dieu ait pour sauver les hommes impénitents, est qu’ils subissent les conséquences de leurs choix, car Il espère que ces terribles souffrances les amèneront – peut-être – à changer (s’ils le veulent !)12. Quant à saint Silouane de l’Athos, il a expérimenté de façon extraordinaire ce que saint Éphrem avait dit 1600 ans plus tôt : il a été plongé pendant une quinzaine d’années dans l’enfer -qui n’est pas un lieu mais un état spirituel et qui est donc le même enfer que celui que connaissent certains défunts13 – où le Christ lui a révélé qu’Il était Lui-même présent, espérant que le cœur des réprouvés change, et que la clé pour en sortir était de ne jamais désespérer de Dieu13. Silouane put ainsi sortir de l’enfer et témoigna de cette expérience exceptionnelle devant le monde entier. L’évêque Jean de Saint-Denis, s’inscrivant dans cette lignée patristique et s’appuyant sur une expérience spirituelle hors du commun, donna un enseignement remarquable sur ce sujet à l’Institut Saint-Denys de Paris entre 1945 et 197014. Il faut ajouter que dans l’histoire humaine il y a eu, et il y a toujours, des relations entre les défunts et les vivants et que ces derniers ont parfois diffusé les révélations qui leur étaient faites : or elles ne correspondent pas du tout à la théorie des péages15.
De nombreuses paraboles évangéliques témoignent de cette réalité du monde invisible, et en particulier celle du Fils prodigue, et celle du Mauvais riche et du pauvre Lazare16. Celles du Banquet céleste selon St Matthieu et du Débiteur impitoyable sont aussi instructives, parce qu’elles montrent que l’évolution peut aussi se faire en sens inverse17. Mais il ne nous est pas possible d’en faire ici l’exégèse (cf. notes 16 et 17).
Abordons maintenant lecontenu de cet Évangile (qui est aussi celui des funérailles du rite byzantin). La scène se passe à Jérusalem, juste après la guérison du Paralytique de Béthesda (probablement vers le milieu de la mission terrestre du Christ) : le Seigneur est pris à partie par les Juifs parce qu’Il a accompli ce miracle le jour du sabbat. Il répond par un discours assez long portant sur Ses rapports avec Son Père céleste, où Il aborde, notamment, le problème de la mort et de la résurrection des hommes.
Il faudrait commencer au verset 21 : « Car, comme le père ressuscite les morts et donne la vie, ainsi le Fils donne la vie à qui Il veut ». C’est le Père qui ressuscite les morts, mais Il le fait par Son Fils, à qui Il a remis ce pouvoir. Comme le fait souvent saint Grégoire le Théologien, nous pourrions ajouter : le Fils le fait dans l’Esprit-Saint (l’Esprit-Saint est Celui qui donne la vie et Celui qui rend la vie). Jésus ajoute : « Le Père ne juge personne (juger au sens juridique, c’est-à-dire avoir le pouvoir de vie et de mort[voir ci-dessous]), mais Il a remis tout jugement au Fils » Admirable révélation trinitaire ! Le christ explicite cela peu après.
« Celui qui écoute Ma parole [qui est la révélation des pensées du Père] et qui croit en Celui qui M’a envoyé [c’est-à-dire le Père, la source unique. Le Christ est humble : Il n’a pas dit : celui qui croit en Moi] a la vie éternelle et ne vient pas en jugement, mais il est passé de la mort à la vie ». Cela peut paraître étrange puisque le Christ a fait Lui-même la prophétie du jugement dernier, qui sera universel (Mt 25, 31-46). Mais c’est nous qui appelons cela le « jugement » dernier, et non Lui-même. Le Christ a annoncé que tous les êtres humains auront à paraître devant Lui, ensemble (parce que l’humanité, en tant qu’elle est une seule nature, aura des comptes à rendre à Dieu) et qu’il séparera les brebis d’avec les boucs. Les brebis ne seront pas « jugées », mais justifiées (par Dieu), élues. Seuls les boucs seront jugés, c’est-à-dire condamnés. Ceux qui ont foi dans le Père [et Son envoyé Jésus-Christ] passeront de la mort à la vie, c’est-à-dire de la vie terrestre mortelle à la vie éternelle, qui est de communier à l’éternité divine.
« Les morts entendront la voix du Fils de Dieu » : Il annonce très clairement la résurrection universelle.
« L’heure vient » [Il annonce la fin des temps, parce qu’Il est venu dans le monde et que l’accomplissement du destin de l’humanité est donc maintenant possible : c’est pour « bientôt »] « et elle est déjà venue » : [parce qu’Il a déjà ressuscité plusieurs morts par Sa parole, au moins la fille de Jaïre et le fils de la veuve de Naïm18], « et ceux qui l’auront entendu vivront » [il faut comprendre « entendre » dans un sens plénier : ceux qui l’auront reçue dans leur cœur, et pas seulement dans leurs oreilles]. « Car, comme le Père a la vie en Lui-même » [c’est le Père qui est la source de tout, la « source sans source » : Il est la source de la vie], « ainsi Il a donné au Fils d’avoir la vie en Lui-même » [c’est la même expression que pour le Père, mais elle n’a pas le même sens : Le Fils a reçu cela de Son père (comme tout ce qu’Il a) et Il est la vie (« Je suis le chemin, la vérité et la vie….») : en tant que Fils, Il révèle et manifeste la vie, dont le Père est la source. Saint Grégoire le Théologien ajouterait : tandis que l’Esprit donne la vie.
« Et Il Lui a donné le pouvoir de juger parce qu’il est Fils de l’Homme » : c’est parce que le Fils a été obéissant en tout, parce qu’Il s’est incarné, acceptant cette incompréhensible abnégation que de devenir l’une de Ses créatures – c’est-à-dire poussière –, parce qu’Il sera obéissant jusqu’à la mort, que le Père Lui a remis le pouvoir de juger. Ce n’est pas par « favoritisme ». Et « ceux qui entendront Sa voix sortiront des sépulcres ». De même que c’était la voix de Dieu, Le Verbe, qui avait fait passer toutes choses du non-être à l’être, à l’origine (« Dieu dit »), de même c’est Lui qui fera se lever les morts des tombeaux : c’est une re-création. « Ceux qui auront fait le bien ressusciteront pour la vie » : il faut prendre le terme « vie » dans la même acception que ci-dessus (dans le verset 24) : il ne s’agit pas de la vie humaine terrestre et mortelle, mais de la vraie vie, la vie divine, éternelle. Cela signifie qu’ils entreront dans le Royaume de Dieu et seront déifiés. « Ceux qui auront fait le mal ressusciteront pour le jugement » : cette phrase du Christ est très riche théologiquement, car il y a beaucoup de confusion à propos des termes « juger19 » et « jugement19 ». Jugement signifie ici – et comme presque toujours dans la bouche du Christ – condamnation, comme le dit saint Jean Chrysostome. Dieu seul est juge parce qu’il a le pouvoir de vie et de mort. Lorsque le Christ dit « ne jugez pas », Il veut dire « ne condamnez pas » : ce n’est pas en votre pouvoir, cela appartient exclusivement à Dieu. Dieu seul connaît les secrets des cœurs de chaque personne, et Lui seul a le pouvoir de donner la vie et de la reprendre. Par contre, on peut juger, c’est-à-dire avoir une opinion juste sur une personne, un groupe ou un événement, avoir du discernement. Saint Paul dit : « l’homme spirituel juge de tout » (1Co 2, 15),c’est-à-dire qu’il peut avoir une idée exacte sur tout. La difficulté est que, en français19, le terme juger a ces deux sens (avoir une opinion, et s’ériger en juge qui a le pouvoir de condamner), ce qui conduit souvent à une confusion spirituelle. Les notions de bien et de mal ne doivent pas être prises ici dans une acception morale, mais dans un sens spirituel et évangélique. Il s’agit de la mise en pratique des commandements, c’est-à-dire de ressembler à Dieu ou d’en dissembler.
Il termine (dans le cadre de cette péricope, parce que le discours est plus long) par une nouvelle confession de foi en Son Père : « Je ne puis rien faire de Moi-même [le Fils est entièrement conforme à Son Père céleste, Sa source] : « selon ce que j’entends, je juge » [c’est une phrase difficile parce qu’on pourrait l’interpréter de deux façons différentes. Mais la suite l’éclaire. Saint Jean Chrysostome est formel : le Christ veut montrer ici qu’il y a une parfaite identité de jugement entre le Fils et le Père (« Je juge de même que si c’était le Père qui jugeât » dit saintJean20, c’est-à-dire : « selon ce que J’entends de Mon Père »). « Et Mon jugement est juste, parce que Je ne cherche pas Ma volonté, mais la volonté de Celui qui M’a envoyé » : Mon jugement est juste, non pas par rapport à Moi-même, mais parce que Je me conforme au « Père juste » (Jn 17, 25), à mon Père céleste.
Pour comprendre le caractère totalement nouveau et inouï de ce discours, il faut rappeler que la pensée juive sur la mort était vague et imprécise et que, si la résurrection des morts avait été annoncée dans la Loi et les Prophètes, elle n’avait pas été explicitée et qu’une partie des Juifs n’y croyait pas (les Sadducéens, notamment, qui constituaient la caste sacerdotale et qui présidaient le Sanhédrin). Ce que le rabbi Ieshouah de Nazareth annonçait à Ses frères juifs et à l’humanité entière était prodigieux : la mort allait être vaincue ! C’était la première fois, depuis la chute d’Adam et Eve, que des êtres humains entendaient cela. La grande espérance de l’Homme était enfin arrivée. Mais les gens « bien », les prêtres, les théologiens (les scribes) et les ascètes (les pharisiens) refuseront et Le condamneront à mort. Mais le Christ est ressuscité ! Alléluia !
Notes :