Le ciel et la terre passeront, mais mes paroles ne passeront pas (Marc 13, 31)

publicat in Le monde intérieur pe 14 Janvier 2015, 06:49

Nul commencement, nul milieu, nulle fin n’exclut totalement l’attribut de relation. Or Dieu, qui en tout est infiniment plus haut que toute relation, n’est bien sûr ni commencement, ni milieu, ni fin, ni absolument rien de ce en quoi peut être considéré l’attribut de relation. (...) Les siècles, les temps et les lieux appartiennent aux choses qui sont en relation avec une autre. Sans eux, rien n’existe de ce qui se conçoit avec eux. Mais Dieu n’appartient pas aux choses qui sont en relation avec une autre. (...) Donc si l’héritage de ceux qui sont dignes est Dieu lui-même, celui qui est digne de cette grâce sera plus haut que tous les siècles, tous les temps et tous les lieux. Son lieu sera Dieu lui-même, ainsi qu’il a été écrit : « Sois-moi un Dieu qui me protège, et un lieu fort pour me sauver (Ps 71, 3)

St. Maxime le Confesseur, « Centurie I sur la théologie »

La désacralisation du monde moderne, où l’athéisme et l’indifférence religieuse ont pris des proportions de masse, provient du fait que la raison humaine a été érigée au rang d’autorité suprême de l’esprit et que les sciences de la matière sont considérées comme la seule source fiable et indiscutable de la vérité. Or il est impossible de trouver Dieu par des moyens rationnels et des méthodes scientifiques, car il surpasse infiniment l’intelligence et l’entendement de l’homme. « Notre intelligence tient dans l’ordre des choses intelligibles le même rang que notre corps dans l’étendue de la nature » (Pascal), tandis que l’Esprit de Dieu ne connaît aucune limite et n’est pas soumis aux règles et aux critères de la logique humaine. On ne peut démontrer l’existence de Dieu comme on peut prouver que deux et deux font quatre, ni le peser, le mesurer ou l’observer au microscope. Si l’on pouvait comprendre Dieu comme on comprend un homme, si l’on pouvait l’étudier comme une grenouille ou un poisson, il serait aussi limité que notre propre esprit et que les choses mortelles, et par conséquent, il ne serait pas Dieu : « L’athéisme est en un sens le plus grossier anthropomorphisme. L’athée voit avec justesse que Dieu n’agit pas en ce monde à la façon d’un homme. Il en conclut qu’il n’existe pas » (Ernest Renan – cité par Georges Minois – « L’histoire de l’athéisme »).

La distance est infinie entre la raison humaine et l’Esprit de Dieu et restera toujours infranchissable : le péché d’Adam a été précisément d’avoir voulu franchir cet abîme et mettre un trait d’égalité entre l’esprit humain et l’Esprit de Dieu : « vous serez comme des dieux connaissant le bien et le mal » (Ge 3, 5).

Tout ce qui passe, n’est pas Dieu. Et l’homme ne connaît en ce mode que des choses qui passent. Dès lors, tout le savoir humain et toutes nos sciences sont aussi illusoires et périssables que le monde qui constitue leur objet d’étude. On ne peut jamais connaître que des choses inférieures ou égales à ce que nous sommes. De même qu’un poisson, s’il pouvait raisonner comme un homme, serait incapable d’imaginer et d’admettre la possibilité d’exister hors de l’eau et ne serait en mesure de concevoir que des vérités propres au monde aquatique, de la même manière, ce monde est le seul que l’homme naturel puisse connaître et les vérités humaines, les seules qui lui sont accessibles : « Qui donc, parmi les hommes, sait ce qui concerne l’homme, si ce n’est l’esprit de l’homme qui est en lui ? De même, personne ne connaît ce qui concerne Dieu, si ce n’est l’Esprit de Dieu. (...) L’homme naturel ne reçoit pas les choses de l’Esprit de Dieu, car elles sont folie pour lui, et il ne peut les connaître, parce que c’est spirituellement qu’on en juge » ( I Cor. 2, 11-14).

C’est pourquoi « le langage humain n’a jamais trouvé la terminologie logique parfaitement adéquate pour formuler l’expérience spirituelle et la connaissance de Dieu telle qu’elle est manifestée par Dieu Lui-même. Tous les concepts qu’une connaissance ou une vie nouvelles ont transmis de génération en génération, ont, à un degré ou à un autre, voilé la véritable contemplation de Dieu » ( Archimandrite Sophrony, « Sa vie est la mienne »).

Comme l’esprit humain ne connaît que ce monde et ne peut concevoir, sans la grâce que des vérités humaines, Jésus s’adresse toujours aux hommes en leur parlant en paraboles, de manière à rendre accessibles à l’esprit humain les vérités éternelles de Dieu au moyen des choses de ce monde : « Jésus dit tout cela aux foules en paraboles, et il ne leur parlait pas sans paraboles, afin que s’accomplisse ce qui avait été déclaré par le prophète : « J’ouvrirai la bouche pour parler en paraboles, Je proclamerai des choses cachées depuis la création » (Ps 72, 2) » (Mt 13, 34).

Les paraboles du Christ et sa personne elle-même nous montrent la manière de lire et de comprendre ce monde et notre vie terrestre – autrement dit les choses qui passent –, à la lumière de la vérité éternelle qui vient de Dieu et qui n’est pas soumise à l’usure du temps. Le Christ lui-même, à la fois Dieu et homme, incarne et nous enseigne par sa propre vie en ce monde, la véritable nature de l’être humain, qui appartient à une double réalité, humaine et divine, charnelle et spirituelle, mortelle et éternelle : « Ainsi voit-on se produire constamment dans les Évangiles un mouvement de pensée qui reconduit d’un ordre de réalité à l’autre. » Cette double réalité « se retourne immédiatement contre l’homme lui-même pour autant qu’il place son intérêt dans ce monde qui est moins que lui. Faisant de ce qui lui est inférieur la source de sa convoitise, un réseau de pseudo-valeurs sur lesquelles il règle désormais ses désirs et sa conduite, il se dévalorise lui-même du même coup. A la surestimation du monde et de ses objets devenus ses idéaux ou ses idoles correspond l’occultation par l’homme de sa propre condition et de ce qu’elle comporte d’éminent » (Michel Henry, « Paroles du Christ », Ed. du Seuil, 2002).

En effet, une vision désacralisée de l’existence réduit la personne humaine à son corps de chair et à un ensemble de fonctions neurobiologiques semblables à celles des autres espèces animales. L’être humain se trouve ainsi privé de sa nature spirituelle et divine, qui constitue son être réel et sa valeur primordiale, ce qui conduit inévitablement à une déshumanisation de l’homme, comme l’avoue ouvertement Claude Lévi-Strauss, l’un des plus célèbres anthropologues du XXe siècle, qui ayant perdu la foi en Dieu, a perdu du même coup sa foi en l’homme : « Nous croyons que le but dernier des sciences humaines n’est pas de constituer l’homme mais de le dissoudre » (cité par Georges Minois, « Histoire de l’athéisme »).

Un monde sans Dieu est un monde sans l’homme, où les sciences humaines elles-mêmes deviennent inhumaines. Un homme sans Dieu est semblable à un corps dont le coeur a cessé de battre. Car Dieu, qui demeure inaccessible à la raison humaine et aux sciences de ce monde, se révèle par la voie du coeur aux êtres purs et innocents : « Je te loue, Père, Seigneur du ciel et de la terre, d’avoir caché ces choses aux sages et aux intelligents et de les avoir révélées aux enfants » (Mt 11, 25).

L’Esprit de Dieu ne parle pas le langage des savants, des philosophes et des érudits mais le langage du coeur et de l’amour, que même les illettrés et les simples d’esprit peuvent comprendre : « C’est le coeur qui sent Dieu, et non la raison : voilà ce que c’est que la foi. Dieu sensible au coeur, non à la raison » (Pascal, « Pensées »).

Les sciences modernes, qui ignorent les vérités du coeur, font fausse route et ne peuvent connaître que des pseudo-vérités, car « sans le souvenir de Dieu, il n’est pas de connaissance vraie » (Marc l’Ascète).

De même, sans le souvenir de Dieu, il n’y a pas d’existence réelle, car sans Dieu la personne humaine n’est que poussière et retournera à la poussière (Gn 3, 19). C’est pourquoi « nous devons nous souvenir de Dieu plus souvent que nous respirons et, si l’on peut dire, nous ne devons rien faire d’autre que nous souvenir de Dieu. Je loue moi aussi la parole qui nous enjoint de méditer sur Dieu et de le bénir jour et nuit, en toute circonstance, et je dis moi aussi, suivant la parole de Moïse( Deuteronome 6, 7), que nous devons nous souvenir de Dieu en nous couchant, en nous réveillant, en voyageant, et quelles que soient les choses que nous faisons » (saint Grégoire de Nazianze ).

Le souvenir constant de Dieu, transfigure toute notre vie terrestre et fait de l’existence humaine une prière perpétuelle : « Il est écrit dans le « Pateric » : « Le moine qui prie seulement lorsqu’il prie (c’est à dire seulement lors des prières de son programme), celui-là ne prie pas du tout ». Cela veut dire que toute notre vie doit être une prière, un office religieux que nous offrons à Dieu » (Archimandrite Teofil Pârâian, « Sur la prière »).