Apprendre par cœur l’Evangile (8)

publicat in Parole de l'Évangile pe 5 Janvier 2015, 20:27

Aujourd’hui, je vais parler de Marcel JOUSSE.

Il est l’homme qui, de nos jours, a ré-inventé dans le christianisme, cette pratique qui consiste à apprendre par cœur l’Écriture Sainte.

Marcel Jousse est un français, né dans la Sarthe près de la ville du Mans, dans une famille paysanne en 1886, et décédé en 1961, il y a une cinquantaine d’années : j’aurais pu le connaître !

Marcel Jousse a eu le privilège dès sa naissance, d’être bercé par sa mère au chant de l’Évangile, qu’elle connaissait par cœur, et qu’elle rythmait (geste du bercement) sur une mélopée.

Elle savait à peine lire, et ne l’avait donc pas appris dans les livres. Non. Elle l’avait reçu oralement, de sa propre grand-mère totalement illettrée quant à elle.

Ceci veut dire qu’à cette époque-là, et sans doute depuis des siècles, l’Évangile faisait partie de la culture orale des campagnes, et que les femmes (probablement aussi les hommes) se le transmettaientde génération en génération. Il s’agissait des péricopes des dimanches, en patois.

Marcel Jousse a grandi. Il était doué pour les études, et il est devenu Jésuite.1

Toute sa vie, et depuis l’enfance, il a été habité par ce questionnement :

 - Comment Jésus avait-il fait pour transmettre à des disciples illettrés son enseignement nouveau, dans ce milieu de culture oral de la Palestine de son temps ?

 - Et comment cet enseignement avait-il perduré ?

Marcel Jousse a travaillé comme un anthropologue-chercheur, et a pu dégager un certain nombre de lois de la transmission orale. Il a pu le faire parce qu’il participait des deux cultures, orale paysanne – comme celle de la Palestine du temps du Christ, – et lettrée savante – comme celle de notre temps.

Il a mis en lumière des mécanismes qui permettent de retenir sur du long terme et de façon fiable :

a) 1er mécanisme : le ‘formulisme’.

Ce terme signifie un mode d’expression (une façon de s’exprimer) qui fait appel à des formes répétitives, à du vocabulaire stéréotypé. Les mêmes mots, les mêmes expressions reviennent lors de situations similaires.2

Exemple simple : lors d’un enterrement, je vais dire : « Condoléances ».

Mais réciproquement, si, en d’autres circonstances, je dis ‘Condoléances’, c’est que j’ai dans l’idée un contexte de deuil. L’emploi du terme annonce le contexte.

Exemple plus complexe : lors de la Création en six jours, Dieu dit (Que la lumière soit), Dieu fait advenir (Et lumière est advenue), puis entrant en relation avec sa créature, Dieu voit et qualifie (Et Dieu a vu la lumière : cela est beau.) (Gn 1, 3-5)

Par l’emploi conjoint de ces mots, la Genèse rend compte du scénario de Création.

(En fait partie aussi le fait que Dieu sépare et nomme. N’en parlons pas maintenant.)

De même, dans l’Évangile de Marc (Mc 1, 16-17) le Christ-Dieu voit Pierre et André, et leur dit : je vous ferai advenir pécheurs d’hommes. L’emploi de ces mots réunis nous avertit qu’il s’agit d’un scénario de création-recréation. Il choisit ces hommes, là où ils sont, et leur propose de les recréer. (L’Évangile ensuite, au fil des pages nous relatera les étapes de cette recréation-transformation, tout le chemin du disciple.)

De même encore, le livre de Marc débute par le mot ‘commencement’, exactement comme dans la Genèse le scénario des six jours de la Création. Placé ainsi en tête, ce mot nous avertit que le Livre entier va parler de création-recréation : il va parler de l’Avènement du Royaume, du changement radical dans l’Être :

Il est accompli le temps
Et s’est approché le Règne de Dieu (Marc 1, 15)

C’est ainsi que beaucoup de mots dans l’Évangile, en tant que ‘formules’ réfèrent à l’Ancien Testament, et sont connotés du fait de leurs occurrences primitives. Il nous faut découvrir cela peu à peu. C’est en quelque sorte une nouvelle langue qu’il faut apprendre. Elle nous transforme et nous structure.

b) 2ème mécanisme : le ‘mimisme’.

C’est le fait d’apprendre en imitant, en rejouant. Tout ce que nous percevons, entre et se joue en nous, nous in-forme. Et nous le rejouons, nous extériorisons ce qui a fait impression en nous. Le rejeu peut être extériorisé, mis en actes, ou simplement intériorisé. Le fait de s’identifier constitue une expérience qui sera retenue.

c) 3ème mécanisme facilitateur de la mémoire : le ‘globalisme’.

Cela signifie que l’enseignement s’adresse à l’appreneur dans sa globalité, à l’ensemble de ses fonctions perceptives et cognitives, comme çà se passe dans la vie.

Dans l’Évangile, comme dans la vie, il y a des situations, qui mettent en jeu des personnages, dans des temps et des lieux qui sont toujours précisés, et l’apprenant est invité à se les représenter de façon globale comme s’il y participait, de façon à se les rappeler, et peu à peu, à en saisir le sens. C’est un théâtre, tout comme la vie est un théâtre.

d) 4ème élément facilitateur de la mémoire, le ‘bilatéralisme’,

Car l’homme est bilatéralisé, il a deux côtés et il en a besoin. On dit une chose avec le côté droit, et on la répète, on la confirme ou on l’infirme, avec le côté gauche en quelque sorte ! Et parfois, il y a une troisième clausule3.

C’est très intéressant de lire les Psaumes avec cette conscience. Comme si un personnage disait la première partie du verset, et qu’un autre, avec la deuxième partie vienne compléter, confirmer ou contredire. Et parfois le verset comporte une troisième partie.

C’est vivant comme lecture, et très instructif. Évidemment, il faut une édition qui respecte le découpage en versets, sinon on n’y comprend rien.

Tous ces mécanismes facilitateurs de la mémoire, caractéristiques de la transmission orale, se trouvent dans l’Évangile, et ils fondent la mémoire sur le vécu, sur la participation corporelle :

Les disciples auprès du Christ, ont vécu tout cela intensément. Ils ont cru, et ils ont transmis.

Et nous aussi sommes invités à ressentir, et à rencontrer le Christ à notre tour personnellement.

Conclusion

C’est l’apport de Marcel Jousse que d’avoir enseigné à enseigner de façon globale, à la manière du Christ. Et lui-même, en pionnier, a commencé à créer avec son équipe un certain nombre de récitatifs4 – 75 – traduits de façon adaptée, chantés-rythmés-gestués.

Les travaux de Jousse sont utilisés dans de nombreux domaines des sciences humaines, anthropologie, ethnologie, éducation, développement et didactique du langage, neurobiologie de la mémoire, ainsi que art-thérapie et formation d’acteurs, entre autres.

Bibliographie

 - Marcel Jousse – ‘L’anthropologie du geste’, ‘La manducation de la Parole’, et ‘Le parlant, la Parole et le Souffle’, rassemblés en un seul volume. Paris, Gallimard, 2008

 - Gabrielle Baron – ‘Une vie, une œuvre : Marcel Jousse’. Paris, réimpression récente.

Ce livre est agréable à lire. Gabrielle Baron fut sa fidèle assistante.

Filmographie

Deux films récents sont consacrés à Jousse, (Il suffit de taper ‘Marcel Jousse’ dans youtube, et on les trouve) réalisés par l’Université de Bordeaux-Montaigne : ‘Sur les pas de Marcel Jousse’, et ‘Corps, gestualité et langage : l’anthropologie du langage de Marcel Jousse’.

Je recommande vivement d’en visualiser au moins un.

 

Notes :

1. Les jésuites sont membres de la ‘Compagnie de Jésus’. Ils ne sont pas moines, mais ‘clercs réguliers’. La Compagnie de Jésus fut fondée au XVIe siècle par saint Ignace de Loyola (+1556) dans un esprit missionnaire : c’était l’époque de la Réforme, de l’éclosion du Protestantisme dans l’Église de Rome, et il fallait répondre.
Les Jésuites, très bien formés, se sont montrés à travers les siècles extrêmement compétents dans de nombreux domaines : théologie, sciences, philosophie et éducation – formation des jeunes.
Ainsi que dans le domaine de la spiritualité : les ‘Exercices spirituels de saint Ignace de Loyola’ sont encore de nos jours très pratiqués dans le catholicisme, y compris par les fidèles.
2. Le formulisme peut concerner aussi les gestes, et les mélodies.
3. Classement des mots à la fin d'une phrase, visant à créer un certain rythme.
4. Un récitatif est un ensemble de quelques versets, ou une péricope entière, destinés à être appris par cœur et récités, en groupe si possible.