publicat in Le monde intérieur pe 9 Septembre 2014, 17:18
« Je ne dois pas m’imaginer que je ne conçois pas l’infini par une véritable idée, mais seulement par la négation de ce qui est fini, de même que je ne conçois pas le repos et les ténèbres par la négation du mouvement et de la lumière : Puisque au contraire je vois manifestement qu’il se rencontre plus de réalité dans la substance infinie que dans la substance finie, et partant, que j’ai en quelque façon premièrement en moi la notion d’infini que du fini, c’est-à-dire de Dieu, que de moi-même : Car comment serait-il possible que je puisse connaître que je doute, et que je désire, c’est-à-dire qu’il me manque quelque chose, et que je ne suis pas tout parfait, si je n’avais en moi aucune idée d’un être plus parfait que le mien, par la comparaison duquel je connaîtrais les défauts de ma nature ? Et l’on ne peut pas dire que peut-être cette idée de Dieu est matériellement fausse et que par conséquent je la puis tenir du néant (...) Car au contraire cette idée étant très claire et très distincte, et contenant en soi plus de réalité objective qu’aucune autre, il n’y en a point qui soit plus vraie, ni qui puisse être moins soupçonnée d’erreur et de fausseté. L’idée, dis-je, de cet être souverainement parfait et infini est entièrement vraie (...) »
Descartes, « Méditations »
La notion de Dieu, nous dit Descartes, est la vérité la plus évidente et fondamentale que découvre l’esprit humain en s’observant lui-même et en observant le monde environnant. En effet, dès que l’apparition de la conscience et de la pensée a donné naissance à l’espèce humaine, les premiers hommes ont compris, sans attendre Descartes, cette vérité bien simple et évidente, à la portée de l’intelligence la plus modeste : l’homme et le monde ont été créés par une intelligence infiniment supérieure à celle de l’homme, présente aussi bien dans l’esprit humain que dans tout ce qui existe. L’arbre, l’animal, la fourmi, les cellules, les océans, l’atome, les astres du ciel, bref, tout ce qui existe dans l’univers visible ou invisible à l’oeil nu, obéit à des lois préétablies et immuables, si constantes et exactes que la science peut les exprimer par des formules mathématiques, physique ou chimiques. Cette intelligence partout présente, sous des formes d’une diversité infinie, est une preuve incontestable, visible aux yeux de tous, de l’existence de cet Esprit omniscient, tout puissant et éternel qui a créé tout ce qui existe et que l’on appelle Dieu : « Qui est celui qui a organisé aussi bien les choses célestes que terrestres, et toutes les choses qui existent dans l’air et dans l’eau, et en premier lieu, ce qui existe avant ces choses, le ciel, la terre, l’air, la nature du feu et de l’eau ? Qui a entremêlé tous ces éléments et y a mis bon ordre ? Qui est celui qui a mis en mouvement tout cela et qui dirige ce mouvement perpétuel et parfaitement réglé ? N’est-ce pas leur créateur qui a mis en chaque chose une loi, conformément à laquelle tout est dirigé et gouverné ? Et qui est leur créateur ? N’est-ce pas celui qui les a faites et les a amenées à l’existence ? (...) A qui doit-on toute cette construction ? (...) Evidemment, à quelqu’un d’autre que le hasard. Et ce quelqu’un qui pourrait-il être sinon Dieu ? » (St. Jean Damascène, « La Dogmatique »).
Cette vision religieuse de l’existence et du monde – qui n’est pas, bien entendu, l’apanage exclusif de la foi chrétienne, mais elle est née en même temps que l’intelligence humaine –, est la seule qui mérite le nom de rationnelle. C’est pourquoi Descartes, le père du rationalisme moderne, insiste sur le caractère absolument certain de cette vérité évidente et fondamentale qu’est l’existence de Dieu : cette idée « contenant en soi plus de réalité objective qu’aucune autre, il n’y en a point qui soit plus vraie, ni qui puisse être moins soupçonnée d’erreur et de fausseté ».
Comme nous le voyons, le rationalisme de Descartes se situe aux antipodes du soi-disant rationalisme moderne, matérialiste et athée, qui considère l’idée de Dieu comme irrationnelle – l’opium du peuple, selon Marx, la névrose collective de l’humanité, selon Freud –, car contraire aux vérités de la science moderne, qui fondée elle aussi sur des présupposés – et des préjugés – matérialistes, limite dès le départ son champ d’investigation à l’apparence matérielle du monde, et devient dès lors incapable de comprendre le sens de la vie et le contenu réel de l’existence ; qui sont de nature immatérielle et spirituelle. La science moderne est semblable à un homme qui prétend avoir la connaissance parfaite d’un livre, car il en connaît le poids, les dimensions, le nombre de pages et de signes imprimés dessus, la structure du papier, la composition de l’encre typographique etc., mais qui ne sachant pas lire, ignore le contenu et la fonction réelle du livre, qui ne sont pas de nature matérielle.
C’est pourquoi l’oeuvre de Descartes a été déformée et trahie par le rationalisme moderne, car ce philosophe est surtout connu de nos jours pour son « Discours de la méthode » – c’est-à-dire la manière correcte de nous servir de nos facultés rationnelles –, tandis que la partie la plus importante de son oeuvre (en vue de laquelle il a élaboré sa méthode), destinée à défendre la foi chrétienne et à prouver l’existence de Dieu, a été occultée et n’est connue que par les spécialistes, tandis que sa méthode de raisonnement est enseignée à tous les écoliers, mais pas les conclusions métaphysiques auxquelles il est parvenu grâce à cette méthode !
Car Descartes n’était pas du tout « cartésien », dans l’acception moderne de ce terme, par lequel on désigne un esprit qui ne reconnaît aucune autorité au-dessus de la raison humaine et de la réalité matérielle, vision de l’homme et du monde privée de transcendance et de toute signification spirituelle – et de ce fait inhumaine –, qui est tout le contraire de la pensée de Descartes et de son adhésion intellectuelle et morale à la foi chrétienne, qu’il affirme avec force également dans son « Discours de la méthode », où il s’attache à démontrer que « l’âme raisonnable (...) ne peut aucunement être tirée de la puissance de la matière », et fait état on ne peut plus clairement de ses convictions chrétiennes : « les vérités de la foi ont toujours été les premières en ma créance ».
En effet, ceux qui disent que Dieu n’existe pas, déraisonnent de la même façon qu’un fou qui affirmerait que la vie n’existe pas, car on ne voit partout que des êtres vivants, mais jamais la vie elle-même !... Tout comme la vie est présente dans toutes les créatures vivantes, de même, Dieu est présent dans toutes les choses visibles ou invisibles qu’il a créées. Seul un homme dénué de raison et d’intelligence pourrait nier cette évidence. « Ceux qui sont remplis de mal et ivres d’ignorance, ne connaissent pas Dieu, car leur âme n’est ni sobre ni vigilante. Or Dieu est intelligible. Il n’est pas visible lui-même, mais il est tout à fait manifeste dans le visible, comme l’âme dans le corps. Et s’il est impossible que le corps tienne sans l’âme, de même il est impossible que tout le visible, tout ce qui est, tienne sans Dieu » (St. Antoine le Grand, « Exhortations »).
Un homme doué d’intelligence et sain d’esprit reconnaît la présence de Dieu partout autour de lui et en lui-même, et règle sa conduite, ses actes et toute son existence en fonction de cette vérité suprême et vitale qu’est l’existence de Dieu, Créateur de l’homme et de tout ce qui existe, sans lequel rien ne peut exister : « L’homme doué de raison en vérité n’a qu’une chose à coeur : obéir et plaire au Dieu de l’univers, et former son âme à l’unique souci de lui être agréable, en lui rendant grâce pour la réalité et la force de sa providence par laquelle il dirige toute chose, quoi qu’il arrive, durant la vie. Il serait en effet déplacé de remercier pour la santé du corps les médecins qui nous prescrivent des remèdes amers et désagréables, alors que nous refuserions à Dieu la gratitude pour des choses qui nous paraissent pénibles, et que nous ne saurions pas que tout arrive comme il se doit, et pour notre avantage, par les soins de la providence. Car la connaissance de Dieu et la foi en lui sont le salut et la perfection de l’âme » (St. Antoine le Grand, ibid.).
Croire en Dieu ce n’est rien d’autre qu’une fonction normale et vitale de l’esprit humain, tout comme le sont pour le corps, la respiration et les battements du coeur. L’homme qui se détourne de Dieu commet un acte suicidaire, car il se prive de son propre gré de la source de vie qui vient du Père céleste et qu’il ne pourra trouver nulle part ailleurs. Croire en Dieu est la preuve de notre bonne santé mentale et du fonctionnement normal de nos facultés rationnelles qui savent reconnaître la présence de Dieu en l’homme et nous indiquent la direction à suivre pour atteindre le seul but réel de l’existence humaine, qui n’est pas notre bonheur terrestre – aussi éphémère et illusoire qu’un mirage –, mais le retour au Royaume éternel de notre Père : « L’homme doué de raison, se souvenant qu’il a part au divin et qu’il est uni à lui, n’ira jamais s’éprendre de quoi que ce soit de terrestre ou de vil. Il tient son intelligence tournée vers le céleste et l’éternel. Et il sait que la volonté de Dieu est le Salut de l’homme, dès lors que Dieu est pour les hommes la cause de tous les biens et de la béatitude éternelle » (St. Antoine le Grand, ibid.).
(A suivre…)