La tentation au désert : la restauration de l’énergie du désir et de la volonté de l’homme

publicat in Varia pe 12 Juin 2014, 07:50

Toute action humaine est amorcée et s’accomplit par l’énergie du désir et de la volonté propre à la nature humaine. Cette nature fut détournée de Dieu, à l’aube de la création, par la désobéissance d’Adam à l’instigation du diviseur, l’ennemi du bien et le père du mensonge. L’énergie naturelle de l’homme s’est ainsi rendue esclave du péché, des passions et de la mort et en raison de cette désobéissance d’Adam, le cœur de l’homme devenu la demeure du mensonge, est devenu inapte à l’accomplissement de toute œuvre de justice et de vérité.

C’est en rétablissant l’énergie du désir et de la volonté de l’homme dans son intégrité d’avant la chute, que débuta l’œuvre salvatrice de Notre-Seigneur Jésus-Christ, telle qu’elle se manifeste dans la confrontation du Fils de Dieu au désert avec l’usurpateur de la Paternité céleste, le diable. L’orientation du désir de l’homme vers Dieu et vers Lui seul, avant toute créature, dans la fidélité, l’amour et l’observance des commandements salutaires, en vue de son union avec Lui, fut véritablement le prélude de l’œuvre de Salut et de Rédemption accomplie par le Seigneur Jésus-Christ.

Dans la péricope évangélique qui relate l’épreuve de la tentation au désert, le Seigneur Jésus-Christ- restaure le désir et la volonté de l’humanité, assumée en son Incarnation, par la triple proclamation de la Vérité devant le diviseur. Il assure ainsi à l’humanité, bien avant l’érection de la Croix sur le Golgotha, de pouvoir communier au rétablissement de toute chose en Lui, Verbe et Seigneur, à son œuvre de Vérité, de Justice et de Rédemption. C’est ainsi que toute œuvre de vérité de l’homme dans le monde, devant les hommes, devant Dieu et devant les anges nécessite comme préalable d’être fondée sur l’énergie du désir et de la volonté humaine restaurée en Jésus-Christ dans son intégrité naturelle. La puissance d’amour, jadis détournée de Dieu par le péché, ne pouvait revenir à son propre bien, orienter le cœur de l’homme vers son Seigneur et son Dieu et s’épanouir véritablement dans la lumière que par la vertu de cette restauration accomplie par le Seigneur au désert.

Les conséquences spirituelles du premier péché

Par le premier péché de désobéissance aux prescriptions divines, commis dans le jardin d’Eden, Adam et Eve ont perdu les vertus de chasteté, de pauvreté et la première de toutes les vertus, leur reine et leur maîtresse : l’amour1. Dieu a fait l’homme, écrit saint Jean Damascène, innocent, droit, vertueux, sans souci ni tristesse, orné de toutes vertus et riche de tout bien.2

Le fruit de l’arbre de la connaissance du bien et du mal qui causa la déchéance de nos premiers parents, était un fruit précoce dont la jouissance hors-temps fut pour Adam et Eve une cause de ruine par le mésusage de leur faculté de jugement. Le serpent fourbe s’approcha de leurs oreilles inexpérimentées, et leur fit accepter « comme précoce un fruit qui était en fait d’arrière-saison. »3 Et Eve vit que « le fruit de l’arbre qui est au milieu du jardin » (dont Dieu a dit : « Vous n’en mangerez pas, vous n’y toucherez pas, sous peine de mort » Gn 3, 3) était bon à manger, séduisant à voir et qu’il était, cet arbre, désirable pour acquérir le discernement » (Gn 3, 6).

Par l’aiguillon du plaisir qui poussa Eve à désirer le fruit qu’elle avait estimé « bon à manger », elle introduisit en son âme la pousse vénéneuse de l’envie et de la jouissance et perdit la vertu de chasteté et de pureté. En livrant son cœur à la morsure du dard de la fascination, et en se laissant séduire par la beauté du fruit, lorsqu’elle vit qu’il était « séduisant à voir », les marais de la convoitise et de l’idolâtrie enlisèrent alors son âme et elle perdit la vertu de pauvreté et d’humilité. Pour s’être laissée persuader en son esprit que le fruit était désirable pour acquérir le discernement, elle offrit son cœur à la flèche de l’orgueil et au désir de puissance et perdit la vertu d’obéissance et celle de patience.

Motions intérieures

Passions contractées

Vertus
lésées

Siège de
la passion

« était bon à manger »

envie,
jouissance. 

chasteté,
pureté.

 

CORPS

« séduisant
à voir »

convoitise,
idolâtrie. 

pauvreté, -.

humilité.

 

AME

« désirable pour acquérir le discernement » 

orgueil,
puissance. 

obéissance,
patience.

 

ESPRIT

Nous indiquons dans le tableau ci-dessus les motions intérieures qui provoquèrent le premier péché de l’homme, les passions contractées qui entachèrent son corps, son âme et son esprit et la perte des vertus qui devaient assurer la garde de son intégrité devant Dieu.

La tunique sans couture de la gloire divine qui recouvrait l’âme d’Adam et d’Eve au Paradis était tissée avec les fils distinctifs des divers charismes. La vertu qui les liait ensemble, celle qui entremêlait leurs fils aux couleurs variées, et qui assurait leur tissage en les accordant les uns aux autres pour les faire resplendir de beauté divine, c’était l’amour.

La perte de l’amour consécutive au péché a dépouillé Adam de la gloire divine dont il était revêtu à l’aube de la création. Cette perte, écrit saint Syméon le Nouveau Théologien l’a dévêtu et mis à nu :

« Il est nu de la gloire divine
celui qui n’a pas la charité ;
quand il aurait toutes les vertus
il se tient tout nu,
et, ne supportant pas sa nudité,
il aime mieux se cacher. »4

« C’est en perdant l’amour, que nous nous séparons de Dieu, et séparés, devenons la proie de maux multiples »5. Le commerce d’amour avec Dieu est la source de notre salut. En elle seule notre âme assoiffée peut se désaltérer à satiété aux eaux pures et cristallines de la Vie. Aussi devons-nous rendre captif notre cœur de la veine de cette source, laquelle, en se ramifiant en notre âme, l’abreuve des ondes des divines grâces. Cette heureuse captivité du cœur est la véritable source de notre joie, de notre paix et c’est elle qui, en notre âme, porte tous les charismes à leur plein épanouissement et à leur maturité. C’est en elle que s’abreuve notre amour du prochain dont le visage doit nous révéler, dans la joie ou dans la peine, dans le dénuement ou dans la satiété, dans une pleine vigueur du corps ou dans la maladie, le Visage du Christ, l’unique Visage dont chacun de nos visages porte la marque distinctive de son humanité.

Saint Jean Climaque, dans le quatorzième degré de l’Échelle sainte, prête la parole à la passion qui amorça, à l’aurore de la création, l’assaut des souillures dans l’âme humaine, et entraîna l’expulsion et le bannissement de l’homme du Paradis6. Il entreprit d’interroger « celui » qu’il appelle le « chef suprême de tous nos ennemis, cette porte des passions, qui causa la chute d’Adam, la perte d’Esaü, la destruction des Israélites, l’indécence de Noé, la traîtrise de Gomorrhe, la faute de Lot, la mort des fils d’Héli »7. Et ayant prêté une voix à la gourmandise, Saint Jean l’entend lui répondre :

« Pourquoi m’accabler de reproches, vous qui m’êtes soumis ? Et quels efforts faites-vous pour vous séparer de moi ? Je suis rivée à vous par la nature même. Les aliments, de par leur nature même, sont la porte par où je pénètre. L’accoutumance est la cause de mon avidité insatiable. Ce qui me fait devenir une passion, c’est l’habitude invétérée, jointe à la léthargie de l’âme et à l’oubli de la mort ».8

Il fut alors demandé à la gourmandise, dans ce quatorzième degré de l’Échelle sainte, de dévoiler son origine, le nom de ses engendreurs, et les rejetons passionnels qu’à son tour elle fait naître dans l’âme, et elle de répondre :

Et pourquoi cherchez-vous à connaître le nom de mes rejetons ? Si je les comptais, ils seraient plus nombreux que les grains de sable. Apprenez du moins comment se nomment mes premiers-nés et mes enfants préférés. Mon premier-né-est le serviteur de la fornication ; après lui, vient en second l’endurcissement du cœur, et le troisième est le sommeil. De moi procède une mer de pensées, des flots de souillure, un abîme d’impuretés insoupçonnées et innommables. Mes filles sont la paresse, le bavardage, la désinvolture, la plaisanterie, la bouffonnerie, la contradiction, la raideur, l’opiniâtreté, l’insensibilité, la captivité, la suffisance, l’audace, la vantardise, qui entraînent à leur suite l’impureté de la prière, le tourbillon des pensées, et souvent des malheurs soudains et inattendus, auxquels est étroitement lié le désespoir, le plus néfaste de tous mes rejetons. Le souvenir des fautes commises me combat, mais sans me vaincre. La pensée de la mort m’est toujours hostile ; mais d’arme qui puisse entièrement affranchir les hommes de mon joug, il n’en est pas. Celui qui a reçu le Consolateur implore son assistance contre moi ; et lui, ainsi invoqué, ne me permet pas d’agir de façon passionnée. Mais ceux qui n’ont pas goûté à sa suavité recherchent inévitablement leur plaisir dans ma douceur. C’est là une victoire qui demande du courage. Celui qui en est capable marche à grands pas vers l’impassibilité et la suprême chasteté ».9

Jacques Agbodjan, Paris

Notes :

1. Syméon le Nouveau Théologien, Hymnes II, XVII, page 47, 49, Sources Chrétiennes N° 174, Les Editions du Cerf, 1971.
2. Jean Damascène, La Foi orthodoxe, De l’homme, II, XII, page 68, trad. E. Ponsoye, Publication de l’Institut Orthodoxe Français de Paris, Saint Denys, Editions Cahiers Saint Irénée, Paris 13e.
3. Ephrem de Nisibe, Commentaire de l’Evangile concordant ou Diatessaron, page 406, Sources Chrétiennes n°121, Les Editions du Cerf, Paris 1966.
4. Ibid.
5. Irina Goraïnoff, Séraphim de Sarov, Sa Vie, Instructions spirituelles, page 208, Coll. Théophanie, Editions Desclée de Brouwer, Abbaye de Bellefontaine, 1979.
6. Saint Jean Climaque, L’Echelle sainte, trad. P. Placide Deseille, page 156, Coll. Spiritualité orientale, n° 24, Editions Abbaye de Bellefontaine, 1987
7. Ibid.
8. Ibid.
9. Ibid.