publicat in Parole de l'Évangile pe 2 Juin 2014, 19:01
Evangile pour la fête des Saints Apôtres Pierre et Paul (29 juin) (Mt 16, 13-19)
La fête des Saints Apôtres Pierre et Paul du 29 juin est universelle (ce qui est relativement rare, au plan du sanctoral) et la péricope évangélique choisie, qui est celle de la confession de St Pierre, dans la version de St Matthieu, est aussi universelle. Si la confession de Pierre elle-même ne pose pas de problème de compréhension, le commentaire qu’en fait le Christ a donné lieu à une interprétation ecclésiologique totalement divergente entre l’Eglise catholique-romaine et l’Eglise orthodoxe, qu’il serait plus juste d’appeler, en l’occurrence, « catholique-orthodoxe », pour exprimer son universalité, sa « catholicité ».
Mais auparavant il est nécessaire de parler de la fête liturgique elle-même. La fête conjointe de ceux qu’on appelle les « colonnes de l’Eglise » ou « les Coryphées »1 est très ancienne et universelle, mais avec des aspects différents en Orient et en Occident. Elle est un choix de l’Eglise, qui a voulu les fêter ensemble, bien que, probablement, ils n’aient pas subi le martyre la même année2. Comme le disait le grand liturgiste Baumstarck3, c’est une « fête d’idée4 », une affirmation ecclésiale. Il pense que c’est l’Orient qui a adopté la fête romaine de la « déposition »5 de St Pierre du 29 juin, qui correspondait à une tradition locale6 (affirmant que les deux Apôtres avaient été martyrisés à Rome le même jour – 29 juin – sous Néron).
En Orient elle est la fête unique des deux Apôtres, et on y a attaché une telle importance qu’elle est précédée d’un jeûne, variable en fonction de la date de la Pentecôte7, et qui est inconnu en Occident. L’épître concerne St Paul (2 Co.11, 21-12, 9 : l’apologie personnelle de Paul et son ravissement en esprit), ce qui est cohérent, puisque l’Evangile ne peut concerner que St Pierre.
En Occident la fête du 29 juin est assurément importante, mais pas unique. L’Epître est différente dans le rite romain (Ac.12, 1-11 : Pierre délivré miraculeusement de sa prison et de ses chaînes par un ange, ce qui est curieux puisque, de ce fait, les deux lectures ne concernent que St Pierre) et dans le rite des Gaules restauré (Ga.1, 11-20 : autobiographie de St Paul et sa première rencontre avec Pierre, ce qui est judicieux). Mais il existe trois autres fêtes, dont deux concernent St Pierre (18 janvier : la Chaire de St Pierre à Rome8 ; 1er août : St Pierre aux liens9) et une St Paul (25 janvier : la conversion de St Paul)10.
Il nous faut maintenant situer les deux Apôtres, en distinguant les personnages historiques qu’ils sont, des symboles universels qu’ils représentent. Pierre et Paul sont aux antipodes l’un de l’autre.
Pierreétait un Juif de Galilée, nommé Simon (« celui qui écoute »), petit patron pêcheur de Bethsaïde (avec André son frère, ainsi que Jacques et Jean) disciple de St Jean Baptiste. Il était marié et avait probablement des enfants. André l’amena à Jésus, qui changea son nom en « Céphas» (en hébreu : pierre, ou roc). Pierre faisait partie de la triade apostolique que le Christ a souvent mis à part (« Pierre, Jacques et Jean », qui étaient les plus proches de Lui). Il fut en général le porte-parole des Douze. Mais, pendant le jugement du Seigneur, il Le renia publiquement trois fois : c’est pour cette raison que le Christ lui demandera trois fois, après Sa résurrection : « M’aimes-tu ? », ce qui l’attristera profondément (Jn 21, 15-17).
Paulétait un Juif de la diaspora (de Tarse en Cilicie, au Sud de l’Asie mineure), pharisien, extrêmement versé dans l’Ecriture et les traditions juives, très cultivé (parlant couramment le grec et le latin), citoyen romain, et certainement continent (vierge). Il a d’abord persécuté les Chrétiens, croyant bien faire, mais la grâce du Seigneur l’a terrassé sur la route de Damas. Le Christ l’appela à être Apôtre et il reçut directement l’Evangile par le Saint-Esprit. Il est le premier et le plus grand théologien de l’Eglise11. Son vrai prénom était Saul (ou Saül : « demandé » [à Dieu]), qu’il latinisera en Paulus (« petit ») au début de sa 1ère mission (à Chypre), pour rendre plus faciles ses relations avec les gréco-romains (Ac 13, 9).
Mais il faut aussi mentionner ce qui les rapproche : ils étaient tous les deux des gens droits, sincères, honnêtes, des hommes ardents, des « battants » (même s’il y a chez Pierre un côté fanfaron) et surtout, plus que tout, amoureux-fous du Christ (malgré la chute de Pierre). Ils étaient certainement des hommes sympathiques et chaleureux, dans des styles différents. On peut ajouter qu’ils firent tous deux l’expérience de la déification, de leur vivant12. Pierre était plus démonstratif et extériorisé, Paul plus intériorisé et plus mystique. Au fond, ils représentent deux aspects différents et complémentaires de l’Homme.
Abordons enfin la dimension symbolique des deux Coryphées. Les Apôtres historiques, représentés par Pierre, étaient tous des Juifs de Galilée, de petite condition sociale : ils ont été initiés par le Maître, le rabbi Ieshouah, pendant trois ans, en vivant avec Lui, en L’écoutant, en Le suivant dans Ses missions et en Le voyant accomplir des miracles. Mais ils ont eu beaucoup de mal à recevoir Son enseignement : leur cœur ne s’ouvrira qu’à la Pentecôte, après avoir reçu l’Esprit-Saint. Et même après, ils garderont une mentalité juive et demeureront centrés sur Israël13, l’Israël selon la chair et historique. St Paul est tout autre : de par ses origines sociales et sa culture, il symbolisait dans sa personne l’Empire romain, en réunissant l’Orient et l’Occident, le monde sémitique et le monde gréco-romain14. Il sera immédiatement missionnaire. Le Seigneur, voyant l’ardeur de cet apôtre, la profondeur de son intelligence et son courage, va lui révéler plus : le Saint-Esprit l’enverra délibérément vers les païens, les « gentils ». Il deviendra « l’Apôtre des incirconcis »15. En fait, c’est Paul qui évangélisera l’Empire romain. Pierre représente le collège apostolique historique, l’ « Eglise d’Israël », celle des circoncis [qui ont engendré le Christ] et Paul représente l’Israël selon l’esprit, les païens, les gentils, c’est-à-dire tout le reste de l’humanité. Les Apôtres étaient trop centrés sur Israël et trop craintifs : le Christ a alors appelé Paul, qui est le véritable 12e Apôtre, celui qui remplace Juda16.
Avant de se retrouver à Rome, Pierre et Paul seront en mission en même temps à Antioche17. Et là, le grand problème va se poser : celui de l’incorporation des païens à l’Eglise : devront-ils d’abord devenir Juifs (circoncis) ou non ? Pierre était craintif et, aux dires de Paul, lâche. Les deux Apôtres vont s’affronter, parce que Pierre, qui avait d’abord fréquenté les païens (conformément à la révélation personnelle qu’il avait eu à Joppé en faveur du centurion Corneille – Ac 10), les avait ensuite évités par crainte des frères envoyés de Jérusalem par Jacques. Paul lui reprocha son « hypocrisie » (« je lui résistai en face, parce qu’il était répréhensible ») et lui rappela en public que, pour les juifs, ce n’étaient pas les « œuvres de la loi qui justifiaient l’homme, mais la foi en Jésus- Christ », et donc qu’il n’avait aucune raison de « forcer les païens à judaïser » (Gal.2, 11-21). Ce problème capital pour l’avenir de l’Eglise fut porté devant les Apôtres à Jérusalem. Pierre parla conformément à sa vision de Joppé, Paul témoigna de la grâce de Dieu donnée aux païens à Antioche et Jacques de Jérusalem conclut ce « Concile des Apôtres » en rappelant que le salut universel avait été annoncé par les prophètes. C’est Paul qui l’emportait définitivement18 ! Sans cela, le christianisme serait resté une petite secte juive « hérétique », sans portée universelle, et ne serait jamais devenu « l’Eglise ».
Et le fait que Pierre et Paul se soient retrouvés tous deux à Rome, qu’ils aient évangélisé la capitale de l’Empire romain et qu’ils y aient donné leur vie pour le Christ a été perçu par les chrétiens, dès l’époque antique, comme le symbole de l’unité de l’Eglise, qui réunit Israël et les gentils, un seul peuple, prémices et prophétie du Royaume de Dieu dont la tête, le chef, est le Christ. C’est cet aspect ecclésiologique, au sens théologique du terme, qui fait de cette « fête d’idée » une fête universelle. Le tropaire byzantin de la fête s’en fait l’écho : « Princes de l’Eglise et docteurs de l’univers…»19. Quant à l’icône magnifique de cette rencontre, où l’on voit Pierre et Paul s’embrasser, on peut dire qu’elle est l’icône de l’unité de l’Eglise et de la paix, dans l’amour fraternel.
Après ces longs préalables historiques, liturgiques et ecclésiologiques, abordons maintenant le contenu de l’Evangile de la fête. La scène se passe peu de temps après l’exorcisme sur la fille de la Cananéenne et la seconde multiplication de pains, et juste avant la première annonce de la Passion et la Transfiguration, c’est à dire vers la fin du ministère du Christ en Galilée et avant Sa « montée vers Jérusalem ». Cet évènement est rapporté par les trois Synoptiques, mais uniquement par St Matthieu sous une forme complète.
De la mer de Galilée Jésus se rend à l’extrême Nord d’Israël, dans la région de Césarée de Philippe20, non loin du mont Hermon, où Il va être transfiguré. Il pose alors une étrange question à Ses disciples : « Qui dit-on que Je suis, Moi le Fils de l’Homme » ? Etrange, parce qu’Il semble donner simultanément la réponse (« Moi, le Fils de l’Homme21 », c’est-à-dire le « Fils de Dieu »). Est-ce que le Seigneur se préoccuperait de l’opinion publique ? Non, bien sûr, car Il connaît les pensées du cœur de chaque homme qu’Il a créé, et Il a constamment enseigné à ne pas tenir compte de ce qui est « extérieur », mais à se préoccuper de Dieu seul, le Saint-Esprit qui habite dans notre cœur.
Les Apôtres rapportent alors les bruits, le qu’en-dira-t-on (Jean-Baptiste, Elie, Jérémie…, ce qui nous montre que le rabbi Ieshouab de Nazareth était tenu par le peuple pour un grand prophète). Après, Il les pousse dans leurs retranchements : « Et vous, qui dites-vous que Je suis ? Cela signifie en fait : que pensez-vous de Moi ? Est-ce que vous croyez vraiment que Je suis le Messie, l’Envoyé du Père céleste, le Fils de Dieu ? Est-ce que vous avez été attentifs à ce que J’ai dit et fait devant vous depuis plus de deux ans ? En filigrane, il y a : est-ce que Je pourrai vous envoyer prêcher dans le monde entier après Ma résurrection ?
Alors Pierre répond solennellement, au nom du collège apostolique : « Tu es le Christ, le Fils du Dieu vivant ! ». Admirable confession, profession de foi, qu’il a faite non seulement au nom des Douze, mais aussi au nom d’Israël22 et de toute l’humanité. C’est la grandeur de Pierre. Il confesse publiquement que Jésus, le rabbi Ieshouah de Nazareth, est le Messie23, attendu par Israël depuis Abraham, le Fils de Dieu, le Sauveur du monde. C’est un des moments spirituels les plus importants de l’histoire humaine. Fils de Dieu signifie qu’Il a un Père – céleste – Dieu et vivant signifie qu’il ne s’agit pas d’un concept abstrait, d’une pensée humaine, mais d’une réalité vraie, personnelle, créatrice, divine.
Le Christ fait alors un commentaire théologique : « Heureux es-tu, Simon, fils de Jonas… (Il fait référence à ses ancêtres d’Israël : heureux es-tu, fils d’Israël, descendant d’Abraham) … car ce ne sont pas la chair et
le sang [hébraïsme pour signifier : l’homme] qui t’ont révélé cela… (ce n’est pas une pensée humaine, cela ne vient pas de toi)… mais c’est Mon Père céleste » (c’est le Père céleste qui t’a révélé cette vérité par le Saint-Esprit). Cette phrase est capitale par rapport à ce qui va suivre. Le Seigneur ajoute : « Et Moi, Je te dis que tu es Pierre et que, sur cette pierre, Je bâtirai Mon Eglise ». Depuis 1054, l’interprétation de cette parole du Christ constitue une fracture, une déchirure ecclésiologique entre l’Eglise catholique-romaine d’Occident et l’Eglise catholique-orthodoxe d’Orient. Voilà 1000 ans que nous sommes divisés sur ce point.
Examinons les choses de plus près. L’Eglise romaine dit, depuis le 11e siècle, que l’Eglise est construite sur l’Apôtre Pierre et ses successeurs -qu’ils affirment être les évêques de Rome24 – tandis que l’Eglise Orthodoxe affirme, depuis 2000 ans, que cette« pierre » dont parle le Christ est la confession de foi de l’Apôtre Pierre. Mentionnons d’abord la pensée des Pères de l’Eglise : la majeure partie d’entre eux confirme la pensée orthodoxe25. Approfondissons : comment peut-on imaginer un seul instant que le Christ puisse construire Son Eglise sur un homme, une créature ? L’Eglise ne peut être édifiée que sur le Christ Lui-même, Dieu et Homme. On pourrait à la rigueur comprendre qu’il s’agisse du collège apostolique, comme l’ont interprété certains Pères25, parce qu’il pourrait y avoir un rapport avec la réalité (c’est le Christ qui les appelés et institués et ce collège est un reflet trinitaire). Mais « un seul » n’est pas un reflet trinitaire, et c’est d’autant plus invraisemblable que cet Apôtre, unique, est précisément celui qui sera repris par le Christ sévèrement juste après sa confession26 (« Arrière, Satan ! »), qui a renié le Christ publiquement trois fois et qui, après avoir vu le tombeau vide et entendu le témoignage des Saintes femmes myrrhophores, n’a pas cru ! On croit rêver…
Le Seigneur ajoute : « Je te donnerai les clés du Royaume des Cieux : ce que tu lieras sur la terre sera lié dans les Cieux et ce que tu délieras sur la terre sera délié dans les Cieux ». Ineffable Sagesse divine ! Comme le souligne l’Evêque Jean de Saint-Denis27, le Christ a donné ce pouvoir divin à Pierre comme aux Douze et avec les Douze. Ici, Il dit : « Je te donnerai » : c’est un futur. Il lui donnera ce pouvoir le dimanche de Pâques, avec les Douze (ils sont en fait onze : sans Juda), lorsqu’Il soufflera sur eux dans le Cénacle en leur disant : « Recevez l’Esprit-Saint ! Ce que vous lierez sur la terre sera lié, et ce que vous délierez sera délié » (Jn 20, 22-23).Pierre l’a reçu avec le collège apostolique. Ce n’était pas personnel : la preuve en est que l’Apôtre Thomas, absent ce soir-là et qui ne sera présent que huit jours plus tard, reçut le même pouvoir que les autres (bien que le Christ n’ait pas soufflé sur lui). Qu’est-ce que « les clés du Royaume » ? C’est le Nom du Christ et Son Evangile, car c’est Lui qui rouvre la porte du Paradis. Or l’Evangile a été donné par le Seigneur au collège apostolique, reflet trinitaire, et pas seulement à Pierre. Les deux pouvoirs divins constitutifs du sacerdoce, à savoir celui de la consécration eucharistique et celui du pardon ont été donnés « à la concorde des Douze », comme l’enseignait l’évêque Jean. Ils pouvaient ainsi se vérifier mutuellement : si l’un chutait ou se trompait, ce qui est humainement possible, les autres pouvaient rattraper, précisément parce qu’ils avaient les mêmes pouvoirs. Mais si l’un avait dû être au-dessus des autres, qui aurait pu le vérifier ou le reprendre ? La doctrine de l’unique apôtre au-dessus des autres28 est une hérésie ecclésiologique.
Il est intéressant de comparer le récit de Matthieu avec ceux de Marc et de Luc. En Luc, Pierre répond au Christ : « Tu es le Christ de Dieu » (c’est-à-dire l’Oint du Père), et en Marc, qui est l’Evangile de Pierre selon le témoignage de toute la tradition, Pierre répond simplement : « Tu es le Christ ». Et il n’est pas fait mention de la parole du Christ qui suit. Il serait bien étonnant que Pierre, à Rome, ne se souvînt pas d’une parole du Christ qui l’aurait concerné personnellement !
Louange à Toi, ô Christ, le seul chef de l’Eglise !
Notes :