La Résurrection de Lazare : prophétie de la Résurrection du Christ et prémices de la Résurrection universelle (Jean 11/1-43)

publicat in Parole de l'Évangile pe 2 Mai 2014, 18:38

Le Christ a accompli d’innombrables miracles pendant Sa mission terrestre et plusieurs résurrections de morts, dont une au moins devant une foule importante (celle du fils de la veuve de Naïm). Mais aucun de Ses actes thaumaturgiques n’a eu autant de retentissement ni de conséquences que la Résurrection de Son ami Lazare de Béthanie. C’est en effet ce miracle qui a mis toute la ville de Jérusalem « en émoi » (Mt 21/10 et Jn 12/17-18)et qui a déterminé le Sanhédrin14 à Le condamner à mort.

L’Eglise d’Orient a bien vu l’importance capitale de cet évènement et en a fait, d’une certaine façon, la première fête liturgique importante de la Semaine Sainte, puisqu’elle la célèbre avec solennité en vigile des Rameaux, tandis que l’Occident l’a quasiment ignorée1.

Cet évènement n’est relaté que par St Jean, qui en fut un témoin oculaire. C’est un des plus longs évangiles de l’année liturgique (tout le chapitre 11 de St Jean) et il est structuré en plusieurs parties, d’une façon qui n’est pas toujours cohérente : il n’est donc pas possible de le commenter ici au mot à mot2. Il n’est pas facile de le situer dans le temps, car la chronologie de cette période capitale de la vie terrestre du Christ est difficile à saisir, d’autant plus que les trois Synoptiques n’en parlent pas3. Tout ce que nous pouvons dire, et seulement d’après St Jean, c’est que le Seigneur est venu à Jérusalem pour la fête de la Dédicace (Hannoukah) qui est fin décembre, puis qu’Il s’est retiré « au-delà du Jourdain », là où Jean baptisait, en raison de l’hostilité des Juifs qui « cherchaient Le saisir » et qu’il y a fait beaucoup de disciples (Jn 10/39-42). Puis St Jean rapporte abruptement la Résurrection de Lazare. Nous devons supposer, en nous appuyant sur les Synoptiques, qu’entre-temps le Seigneur a dû rentrer en Galilée puis a accompli Sa « montée vers Jérusalem », qui a dû prendre toute la fin de l’hiver (Pâques est au début du printemps). Par contre, ce qui est certain c’est que la Résurrection de Lazare a eu lieu peu de temps avant les Rameaux, puisque St Jean situe l’Onction à Béthanie4 au cours d’un banquet où se trouvait Lazare ressuscité et qui eût lieu la veille des Rameaux.

Lazare, Marthe et Marie sont des amis intimes du Christ. Le Seigneur n’est pas un homme abstrait : même s’Il a un amour spirituel pour tous Ses frères humains, il a aussi des relations privilégiées d’ordre affectif avec certaines personnes, comme avec ces trois frère et sœurs, ou avec St Jean l’Evangéliste. Lorsqu’Il vient à Jérusalem, il semble bien qu’Il loge habituellement chez Ses amis de Béthanie (qui est à 3 km à l’Est de Jérusalem, au-delà du mont des Oliviers). Nous avons une belle description des relations intimes qu’Il a avec cette fratrie en Luc 10/38-42, où Il reprend Marthe, obsédée par les problèmes domestiques, et loue l’attitude de Marie, qui écoute le Maître avec humilité et amour5.

Lazare tombe gravement malade, au point qu’on craigne pour sa vie, et ses deux sœurs envoient quelqu’un dire à Jésus, qui se trouvait alors probablement au-delà du Jourdain, après avoir échappé aux Juifs de Jérusalem : « Seigneur, voici, celui que Tu aimes est malade ». Sans plus, car elles ne doutent pas qu’Il vienne le guérir. Le Christ fait d’abord une prophétie : la finalité de cette maladie n’est pas la mort, mais la gloire de Dieu. Puis Il reste encore deux jours sur place avant de Se mettre en route pour la Judée6. St Jean Chrysostome fait remarquer que ce temps « d’attente » était nécessaire pour que Lazare fût mort et que son corps commençât à se décomposer et à sentir mauvais : sans cela, on aurait pu dire qu’il n’était pas vraiment mort et le retentissement du miracle en eût été fortement atténué2. Les Apôtres sont tout à fait déconcertés, parce que le Seigneur avait fui Jérusalem pour ne pas être pris par les Juifs et qu’Il veut y retourner, d’autant plus qu’Il utilise une expression ambigüe : « Lazare, notre ami, dort ». Ils en concluent qu’il va donc guérir. Le Christ dissipe alors toute ambiguïté en leur disant clairement : « Lazare est mort ». Et Il ajoute : Je me réjouis pour vous (« à cause de vous, pour que vous croyiez ») que Mon Père ait voulu qu’il en soit ainsi, car vous allez être témoins d’un miracle éclatant qui vous confirmera que Je suis le Maître de la vie et de la mort et, ainsi, vous pourrez supporter Ma propre mort7.

La séquence suivante concerne la rencontre successive des deux sœurs avec Jésus. Lorsque le Seigneur est proche de Béthanie, et que son cortège apprend officiellement la mort de Lazare, mis au tombeau depuis quatre jours, les deux sœurs, prévenues, viennent à Sa rencontre, mais successivement, probablement parce que St Jean nous précise qu’il y avait beaucoup de gens venus de Jérusalem pour les consoler : il fallait bien que l’une d’elles restât avec eux.

Elles lui tiennent, chacune, le même langage : « Seigneur, si Tu avais été ici, mon frère ne serait pas mort ». Quelle foi dans leur ami, le grand Rabbi Ieshouah ! Elles sont certaines qu’Il l’aurait guéri. Elles sont dans une grande affliction, parce que, n’étant pas mariées et ayant perdu le seul homme de la maison, elles ne sont plus rien socialement. Pourtant elles ne Lui font aucun reproche. Marthe dialogue longuement avec Jésus : elle confesse que Dieu [le Père] L’exaucera, même maintenant [que Lazare est mort]. Et lorsque le Seigneur lui dit : « Ton frère ressuscitera », elle répond en juive pieuse : oui, je sais, à la résurrection universelle (« au dernier jour »). Alors le Christ fait une révélation sublime qui vaut aussi pour les Douze, qui écoutent : « Je suis la résurrection et la vie », ce qui équivaut à : Je suis Dieu. « Celui qui croit en Moi vivra, quand bien même il serait mort, et quiconque vit et croit en Moi ne mourra pas pour toujours ». Le Seigneur confirme d’abord la résurrection universelle, qui est la fin de la première mort (la mort physique), puis Il révèle la fin de la mort éternelle, la mort spirituelle8, c’est-à-dire Sa victoire sur l’enfer et la réconciliation de l’Homme avec Dieu. Marthe fait alors une confession de foi qui est un sommet spirituel : « Oui, Seigneur, je crois que Tu es le Christ, le Fils de Dieu, qui devait venir dans le monde »9.

Marthe s’en va, puis glisse à sa sœur dans le creux de l’oreille : « Le Maître est ici et Il te demande ». Il y a une admirable relation spirituelle entre le Christ et Marie, la femme aimante qui Le oindra pour Sa sépulture. Marie est plus discrète que sa sœur, mais elle fait un geste merveilleux : « elle tombe à Ses pieds », c’est à dire qu’elle L’adore. Et Marie pleure son frère. Le Christ « frémit en Son esprit et fut tout ému ». Il demande où est le tombeau et on l’y conduit10. Là, Il pleure. Tout ceci est très important théologiquement. Le Christ a une émotion psychologique (ou plutôt psycho-somatique, parce qu’il y a aussi un aspect physique dans le frémissement et les larmes). Cela nous enseigne que Jésus-Christ est un homme « normal », avec une âme humaine normale : Il a, en tant qu’homme et comme tous les hommes, des émotions et des sentiments, qui Lui permettent d’entrer en communion avec Ses frères humains et de partager avec eux les douleurs et les joies11. Et Il ne juge pas indigne de manifester ses sentiments et de pleurer. Mais Il nous apprend aussi, par Son comportement, que cet aspect de la nature humaine ne doit pas dominer tout le reste, ni surtout occulter notre relation avec Dieu (aussitôt après avoir pleuré, par compassion, Il se tourne vers Dieu, Son Père céleste, et Lui rend grâce). Il témoigne ainsi publiquement qu’Il aimait Lazare et les Juifs, qui pleurent aussi, l’attestent (« Voyez comme Il l’aimait »). Mais certains d’entre eux Le mettent en cause : puisqu’Il est si fort, Lui qui a ouvert les yeux de l’aveugle-né, pourquoi n’a-t-il pas empêché que cet homme mourût. Jésus « frémit de nouveau en Lui-même », parce qu’ils tentent Dieu, ils jugent Dieu. Ici, l’âme humaine du Christ s’afflige de voir la dureté de cœur et le manque de foi des hommes. Ce n’est pas le même frémissement qu’auparavant et St Jean veut le souligner.

Puis le Seigneur agit, non pas en réponse aux doutes des Juifs, mais par amour pour Marthe et Marie et pour enseigner Ses Apôtres. Le sépulcre est du même type que celui dans lequel le Christ sera inhumé quelques jours plus tard. Il demande qu’on roule la pierre (qui est très lourde). Marthe s’inquiète « parce qu’il sent déjà, car il y a quatre jours qu’il est là ». C’est très important théologiquement. Le corps du défunt est déjà en train de se décomposer et il « pue » (la mort est une horreur, non voulue par Dieu) : c’est le témoignage historique, « scientifique » que cet homme est vraiment mort. Comme le dit St Jean Chrysostome2, le Christ aurait pu faire sortir Lazare du tombeau sans qu’on roulât la pierre, parce qu’il était ressuscité, mais il fallait que les Juifs sentissent la puanteur de la mort. Et la mention des « quatre jours » est très importante. La tradition judéo-chrétienne (et plus largement encore) enseigne que, lors de la mort, l’âme met un certain temps à se détacher de son corps12 et qu’elle ne s’envole vraiment qu’au quatrième jour. Le fait que Marthe indique comme critère de la mort qu’on en est au « quatrième jour », et cela devant le Christ-Dieu, est une confirmation évangélique de la tradition concernant la mort. Il faut remarquer qu’on est ici dans une circonstance très différente de celle du jeune homme de Naïm (pas encore inhumé) et de la fille de Jaïre (qui vient de mourir). Ici la mort est incontestable et ce, devant une foule. Le Christ rappelle à Marthe ce qu’Il lui a dit auparavant. Puis Il rend grâce à Son Père, « qui L’exauce toujours », c’est-à-dire qu’Il accomplit un véritable « sacrement » thaumaturgique13, et crie : « Lazare, sors ». Il n’est pas entré dans le sépulcre, parce que les gens n’auraient pas pu voir, et n’a pas touché le corps du défunt. C’est par Sa parole, Lui le Verbe de Dieu, qu’Il a ressuscité Lazare. C’est Sa parole qui a créé tout (« Dieu dit »), et c’est Sa parole qui ressuscite.

Lazare a bien du mal à sortir parce que tout son corps est entouré de bandelettes. Mais malgré cela, il arrive à marcher, parce qu’il est ressuscité. On assiste à une scène qui est presque comique. Le Seigneur dit aux gens : aidez-le, « déliez-le ». C’est une phrase très forte parce que c’est le Christ qui nous libère des liens du péché et de la mort, dans lesquels nous sommes enchaînés. Chrysostome2 souligne qu’il fallait que les gens touchassent le corps de Lazare ressuscité, comme preuve.

Aussitôt après cette merveille absolue, qui dépasse l’intelligence humaine, le bons sens, l’imagination, cet acte intrinsèquement divin, il y a une division entre les témoins oculaires, dont l’Evangile rend compte avec précision : « Plusieurs…..crurent en Lui » ; « Mais quelques-uns allèrent trouver les Pharisiens…. » pour Le dénigrer et Le dénoncer comme un dangereux agitateur. Le Sanhédrin14 se réunit en urgence et il condamne Jésus à mort (« Dès ce jour, ils résolurent de Le faire mourir »). Ils ne L’ont pas entendu, Il n’a pas pu ouvrir la bouche, il n’y a pas eu d’avocat, mais ils Le condamnent à mort, sans raison, simplement parce qu’ « Il fait beaucoup de miracles » et que les gens vont vers Lui. Et cela gêne beaucoup les prêtres, les scribes et les Pharisiens : ils ont peur de perdre leurs pouvoirs.

La conclusion de ce miracle éclatant est incroyable et une honte pour l’humanité. Alors que tous auraient dû bondir de joie (enfin, nous sommes libérés de la mort ! Le vieux rêve de tous les hommes se réalise…), ceux qui sont les gardiens du judaïsme et les guides du peuple, les prêtres, les théologiens et les ascètes, au lieu de se réjouir en disant : enfin le Messie est venu, courons vite l’adorer, se disent : cet homme est dangereux, parce qu’Il fait des choses extraordinaires, qui nous font de l’ombre : tuons-Le. C’est le cléricalisme dans toute son horreur : les prêtres veulent prendre la place DU prêtre15. Honte à nous, les hommes. Mais, « Béni soit Celui qui vient au Nom du Seigneur !»

Notes :

1. L’usage actuel dans le rite byzantin est de la célébrer le samedi matin précédant les Rameaux (les « Palmes »). Lorsqu’on a restauré une année liturgique de rite occidental au sein de l’Orthodoxie, à partir de 1945, les restaurateurs, conscients de ce « manque » dans la tradition occidentale, ont pris soin d’emprunter ce trésor liturgique à l’Orient, en en faisant une liturgie vespérale de vigile des Rameaux.
2. St Jean Chrysostome le commente au cours de quatre homélies ! (commentaire sur St Jean, homélies 62 à 65) 
3. Mais il faut rappeler que St Jean a rédigé son Evangile beaucoup plus tard que les trois autres (les « Synoptiques »), 40 ou 50 ans après, et qu’il a pris soin, aux dires des Pères, de parler surtout de ce qui avait été omis par les autres. D’où une assez grande difficulté, au plan de la chronologie, entre St Jean et les trois autres.
4. Voir l’article sur l’Onction à Béthanie dans le précédent n° d’Apostolia (n° 73, avril 2014).
5. Voir l’article sur Marthe et Marie in Apostolia n° 68 de Novembre 2013.
6. Et la route est longue : s’Il est vraiment là où Il fut baptisé, il y a 9 à 10 h de marche pour se rendre à Béthanie, c’est-à-dire au moins deux jours.
7. Lorsque le Christ sera mis à mort, les Apôtres oublieront la mort et la résurrection de Lazare et auront beaucoup de mal ensuite à croire en la résurrection du Christ. Pourtant ils en avaient été instruits avant. Mais l’homme déchu est faible et fragile. Nous aussi sommes ainsi.
8. St Jean Chrysostome insiste bien sur le fait que le Christ parle ici de la seconde mort, la mort éternelle, qu’Il appelle « la mort de l’âme », alors qu’avant Il parlait de « la mort du corps » (Homélie 62).
9. La profession de foi de Marthe ressemble à celle de Pierre (Mt 16/16), mais elle est plus précise et plus biblique. C’est tout le peuple juif qui parle par la bouche de Marthe.
10. St Jean Chrysostome fait remarquer que Jésus savait que Lazare était mort, avant d’en être prévenu, mais qu’il a demandé où était son corps, pour ne pas qu’on puisse dire qu’il y aurait eu un arrangement entre Lui et les deux soeurs.
11. Plusieurs fois dans l’Evangile, il est dit du Christ qu’Il est « ému de compassion », face à la souffrance.
12.  Parce que l’âme et le corps ont été créés, par Dieu, l’un pour l’autre. La mort n’est pas naturelle : elle est venue dans la création par le péché.
13. Comme le fera le Christ lors de la Cène, qui est le modèle de tous les sacrements.
14. Le Sanhédrin était l’instance juive suprême, religieuse et politique, un conseil de prêtres, de notables et d’anciens (où siégeaient de nombreux scribes et pharisiens), présidé par le grand prêtre en fonction, chef de la nation juive. Composé de 71 membres, il se réunissait deux fois par semaine, dans le temple de Jérusalem, sous le « portique royal » (au Sud de l’esplanade du Temple).
15. Cela correspond exactement à la parabole des vignerons homicides.