publicat in Interview pe 8 Avril 2014, 06:36
Une interview avec P. Philippe Dautais réalisée par Tudor Petcu
Une interview avec P. Philippe Dautais réalisée par Tudor Petcu
1. Le christianisme, Dieu et la métaphysique n’intéressent plus la société contemporaine. Leur retour est-il envisageable ?
P. Philippe Dautais : l’être humain ainsi que les sociétés sont en constante évolution. Par ce fait, aucun retour quel qu’il soit n’est envisageable. Nous devons tenir compte de l’histoire, de l’évolution de la pensée et de la culture. Il est incontestable que la tradition judéo chrétienne a marqué toute la culture occidentale pendant 18 siècles, il est néanmoins vrai que, principalement depuis le 16e siècle, des courants de pensée ont critiqué les excès et les déviations du christianisme. Ces critiques soulignent que les chrétiens ne sont pas toujours ajustés à l’Évangile en matière de mœurs, d’éthique, de respect de l’autre ainsi que dans le rapport à l’argent et au pouvoir. Elles expriment aussi une émancipation par rapport à l’autorité de l’Église. Or, cette émancipation s’amplifie dans les sociétés occidentales et remet en question la crédibilité de l’Église notamment par rapport aux divisions des Églises et au décalage entre le message et l’éthos. Nous pouvons y voir un processus négatif, car nous avons de quoi être heurté par certaines prises de position et par la déviation éthique, mais nous pouvons aussi noter la dynamique de réflexion et de concertation qui se doit d’intégrer en permanence les nouvelles exigences soulevées par l’évolution des sciences, des techniques et de l’informatique, dynamique à l’œuvre dans nos sociétés occidentales. Une maturation de la conscience est nécessaire. Elle concerne tous y compris les chrétiens. Aujourd’hui, la foi ne va plus sans l’intelligence de la foi. Vu le développement des sciences, nous ne pouvons pas en rester à une lecture conventionnelle de nos textes sacrés, il est urgent d’approfondir notre anthropologie en intégrant l’apport des sciences humaines.
2. Le christianisme a contribué avec d’autres à bâtir l’Europe dans tous les domaines, que ce soient ceux de la connaissance comme de la vie morale. Pourtant, aujourd’hui, ses valeurs sont rejetées. Pourquoi ?
P. Philippe Dautais : Nous pouvons constater, en effet, un certain rejet des valeurs chrétiennes au sein de nos sociétés modernes qui peut être attribué à plusieurs facteurs. J’en retiendrai ici deux principaux :
- Il apparaît tout d’abord une forte affirmation de l’individualisme qui s’exprime par la recherche du confort matériel, des intérêts propres et de la libération de toutes formes de contraintes. Au nom de la liberté, chacun veut tendre vers ce qui lui convient le mieux sans trop regarder les conséquences éthiques. C’est le triomphe de l’égo qui veut faire ce qu’il veut, quand il le veut, où il le veut, s’il le veut. Les chrétiens, en soulignant les dangers d’une telle conception de la liberté notamment sur les applications telles que la PMA (Procréation Médicalement assistée) et sa tendance eugéniste, la GPA (Grossesse pour autrui), le suicide assisté… sont considérés comme des gêneurs et des conservateurs bornés. D’où le rejet de ces valeurs qui paraissent trop exigeantes.
- En second, nous devons mentionner l’effet de la laïcisation de nos sociétés qui s’érigent sur des valeurs héritées du christianisme, telle la charte universelle des droits de l’homme, sans reconnaître les sources. Ainsi se développe en France une spiritualité dite laïque qui, fortement inspirée de la morale chrétienne développe une spiritualité sans Dieu.
- Ensuite, il est nécessaire de mentionner l’influence grandissante de la philosophie de la déconstruction qui s’est développée avec les maîtres du soupçon : Marx, Freud, Nietzsche, Feuerbach … puis dans un deuxième temps en France avec Sartre, Althusser, Deleuze, Derrida, Foucault… Cette philosophie se révèle au grand jour avec la théorie du genre qui est en train de gangrener nos sociétés. Nous avons affaire à un véritable courant idéologique anti-chrétien qui prétend que l’homme a la capacité de faire mieux que la nature (donc que Dieu !) et qu’il sera bientôt capable de guérir toutes les maladies et de prolonger indéfiniment la vie humaine. Nous entrons dans l’ère de la démesure aux conséquences incalculables.
- Cependant, face à de telles perspectives, des consciences s’éveillent et se lèvent. Autant en France, nous pouvons constater une défiance à l’égard du religieux, autant, nous voyons se développer une quête du sens et une recherche de valeurs et de pratiques spirituelles. L’Église se doit d’être attentive à cette soif pour y répondre, en prenant soin d’être audible dans le contexte de la culture actuelle.
3. Quel est le lien entre l’église et la philosophie ? Que peut-il être ?
P. Philippe Dautais : Pour répondre à cette soif de nos contemporains et pour être crédible, il devient de plus en plus nécessaire que les chrétiens soient bien informés et qu’ils aient une bonne connaissance de la Bible, de l’anthropologie biblique et de la tradition patristique pour être en mesure de dialoguer avec ceux qui sont éloignés de l’Église. Le dialogue n’a pas pour vocation de convaincre mais de témoigner. Les chrétiens ont pour mission d’éveiller les consciences, de les ouvrir sur des horizons plus larges que ceux délimités par les seules réalités existentielles. La raison est un bon guide pour l’homme mais elle n’est qu’une des facultés de l’être humain. La dimension du cœur-esprit inclut la raison et la dépasse, elle l’ouvre sur la contemplation de l’invisible qui sous-tend le visible et sur la dynamique du vivant. La rationalité est nécessaire mais myope. Pour cela, elle ne peut être un guide assuré pour construire l’avenir de l’humanité. C’est là où le message évangélique trouve toute sa place. Il est une sagesse applicable au quotidien et nous oriente vers le salut de l’homme et de toute l’humanité.
4. Le monde contemporain a opté pour une vision pragmatique sans état d’âme épris d’émotions violentes, loin des valeurs d’innocence présente au cœur du christianisme. Être chrétien est-ce avoir le courage de résister à ce pragmatisme ?
P. Philippe Dautais : Jésus de Nazareth a osé témoigner de la vraie vie, de la vie en Dieu, même en s’opposant aux autorités religieuses de l’époque. Il était conscient des dangers. Être vivant, c’est oser prendre des risques. A sa suite, nous avons à porter témoignage même si cela comporte des conséquences fâcheuses. La vraie conscience chrétienne, pour reprendre votre terminologie, est à acquérir par la prière et le combat intérieur puis doit être portée comme un flambeau au cœur de la cité : « Vous êtes la lumière du monde… Que votre lumière luise devant les hommes afin qu’ils voient vos bonnes œuvres et qu’ils glorifient votre Père qui est dans les cieux » Matthieu 5, 14-16.
5. L’histoire du XXème siècle a été marquée par les drames terribles de la Shoah et du Goulag. N’a-t-on pas tendance à les oublier ? Ne devrait-on pas en parler davantage afin d’éveiller les consciences ?
P. Philippe Dautais : De même qu’au plan personnel, nous ne pouvons pas faire l’impasse de notre propre histoire sous peine de répercuter les souffrances et les schémas du passé dans le futur, de même collectivement, nous devons assumer l’histoire pour éviter les répétitions dramatiques. Celle-ci met en évidence, et les passions humaines, et la trajectoire de la grâce. Il est très important de faire mémoire, à minima, des événements tragiques du 20ème siècle pour bien prendre conscience que l’être humain, dans des circonstances particulières, peut être capable du pire et engendrer l’horreur. Toute la tradition ascétique nous montre que chaque être humain est sujet aux passions et qu’il peut nuire à son prochain. Chacun a, de ce fait, la nécessité de mener le combat intérieur pour la pacification de l’âme et l’acquisition des vertus. Collectivement, c’est sur la mémoire de la Shoah que s’est construite l’Europe dont l’objectif premier est d’établir la paix dans cet espace géographique. C’est donc sur la reconnaissance commune du mal et des déviations humaines autant personnelles que collectives que nous pouvons construire l’avenir ensemble. La morale est un fondement mais ne doit pas dériver en moralisme qui est une infantilisation. Elle doit être le support d’un éveil de conscience pour l’avènement d’hommes et de femmes responsables d’eux-mêmes et de la société. La loi n’a pas sa finalité en elle-même, elle est au service de l’édification sociétale, son but est l’amour de Dieu et l’amour du prochain. Puissent les chrétiens être le levain dans la pâte humaine pour construire un vivre ensemble bénéfique pour chaque être humain, dans le respect de la dignité de chacun, dans le respect de la vie et du vivant.