La Croix du Christ est le couronnement de la liberté de l’homme (1)

publicat in Varia pe 14 Mars 2014, 20:10

La liberté est une puissance spirituelle donnée à l’homme lorsqu’il fut créé à l’image et à la ressemblance de Dieu. De nature spirituelle, la liberté est souveraine et ne dispose pas de borne qui limite sa jouissance par l’homme. « Le Seigneur, écrivait l’Apôtre Paul aux Corinthiens, c’est l’Esprit, et où est l’Esprit du Seigneur, là est la liberté (2 Cor 3, 17). Celui qui demeure dans la liberté, demeure en Dieu ; et l’homme et la femme véritablement libres, ne peuvent l’être qu’en Dieu. En Dieu seul, l’homme peut étancher sa soif de liberté.

En Lui seul, il peut éprouver la saveur de la véritable liberté. Car c’est seulement en Dieu que la souveraine liberté de l’homme, non bornée par les contingences du monde, ni par sa propre volonté ou par ses désirs, s’épanouit dans l’abîme insondable du sein de la Vie divine et trinitaire. Elle est véritablement un abîme dont la profondeur, la hauteur, la largeur et la longueur se déploient dans l’abîme insondable de la vie divine. En elle s’épanouissent la plénitude de la vie et de l’amour. Et parce que la Vie est éternelle et éternellement libre, la liberté est un milieu d’être et de vie qui n’est, comme l’Amour, soumis à aucune nécessité.

A cette liberté qui exprime la grandeur de l’image divine en l’homme, ainsi que sa noblesse, tout est permis, mais tout n’est pas profitable, ni nécessaire, ni utile, ni avantageux. Et comme le feu de l’amour éprouve les œuvres humaines en vue de leur subsistance éternelle1, le feu de l’amour de Dieu éprouve de même la liberté humaine. Car notre Dieu, écrit l’Apôtre Paul, est un « Dieu qui éprouve nos cœurs » (1 Th 2, 4).

« Sans épreuve, le fer ordinaire pourrait passer pour de l’acier, l’étain pour de l’argent, un alliage pour un métal pur, le bronze pour de l’or, de l’or impur pour de l’or pur et le verre pour du diamant. Seule l’épreuve révèle la valeur réelle de ces matériaux. Ainsi en est-il pour les hommes. »2

Ainsi en est-il de la liberté humaine qui ne peut révéler la sublime dignité qu’elle confère à notre nature, ni sa grandeur qu’à travers le mystère de la Croix.

L’homme, en raison de la chute et de l’état de péché qui a résulté de son bannissement du Paradis, a soumis sa liberté aux contingences de la vie déchue de la grâce et l’a bornée à l’alternative du choix. Tant que nous vivons dans notre condition d’homme déchu, nous sommes obligés de faire des choix, de nous déterminer pour une situation de préférence à une ou à plusieurs autres. Et chacun de nos choixnous donne l’impression de « plonger dans le néant plusieurs de nos virtualités, [de nous priver] de voir les pays auxquels les autres routes nous auraient conduits »3. Tel est le dilemme, source d’angoisse et d’insatisfaction que nous expérimentons tous les jours.

Le libre arbitre fut à l’origine de la déchéance d’Adam des biens paradisiaques. C’est par lui que la mort est entrée dans la nature humaine et c’est lui qui règle nos actes, prétendument libres, depuis la chute. Peut-il être, ce libre-arbitre dont la jouissance s’achève dans la mort, désigné du nom de liberté, borné qu’il est à nos désirs et à notre volonté. Une liberté qui se soumet à la mort est-elle la vraie liberté ? La liberté qui est sommée de payer son tribut à la mortalité atteste par elle-même qu’elle s’est assujettie à l’esclavage du péché, qu’elle est une liberté dévoyée, asservie à l’appétit des sens, à la tyrannie de l’orgueil, de l’amour de soi.

Tel est le tribut qu’Adam et Eve durent payer dans le Jardin d’Eden, dans leur désir de pouvoir jouir charnellement du fruit de l’arbre de la connaissance, à l’instigation du diviseur : la substitution du libre-arbitre à la vraie liberté. Par leur surdité volontaire à la parole divine, ils se sont laissés séduire par la suggestion du serpent, et ont déplacé la jouissance spirituelle de Dieu et de lui seul, vers la jouissance sensible du monde. Ils ont orienté leur désir de ce qui leur était permis à ce qui leur était interdit par « un retournement, un détournement et un dévoiement correspondant à un usage contre nature de leurs facultés naturelles. »4

La Croix est le levier qui soulève l’homme et le propulse dans l’espace de la vraie liberté

Par la Croix, le Seigneur est venu libérer l’homme de l’alternative du choix en ouvrant devant lui la porte du dépassement du libre arbitre. En cela, la Croix, par sa puissance salvatrice, est le couronnement de la liberté humaine. Par la Croix, écrit saint Maxime le Confesseur, le Seigneur a opéré au bénéfice de l’homme, « l’ablation totale de ce qui est contre-nature et [qui] a été introduit dans la nature par la désobéissance » et […] il a réalisé le rétablissement définitif de toutes les propriétés et mouvements originellement selon la nature »5, faisant à l’humanité rachetée et sauvée l’offrande de la liberté, dont Adam fut à l’instigation du diviseur, spolié au paradis.

La jouissance de cette liberté souveraine est une vie de grâce dans l’Esprit, et elle nécessite de la part de l’homme disposé à l’accueillir, la crucifixion volontaire des désirs de la chair et l’orientation des puissances de son âme vers Dieu. Un tel état advient, lorsque la nature humaine et « ce qui était conçu naturellement en elle » – et qui à cause du péché a été enfermé dans un état contre-nature depuis la chute d’Adam – se rangent avec docilité sous la direction de l’esprit (pneuma) de l’homme en cédant ainsi volontairement à l’Esprit-Saint au-dessus de la nature. Il s’agit véritablement pour l’âme d’une sortie de la fournaise des passions, une sortie de l’esclavage du péché vers une heureuse migration à Sion. « L’intelligence n’est plus une captive menée vers les Assyriens hors de Jérusalem, mais un changement bien meilleur la ramène de Babylone en Sion, et elle peut dire, elle aussi avec le Prophète : « A toi, Dieu, revient l’hymne en Sion, et à toi est portée la prière en Jérusalem. (Ps 64 (65), 2).»6. Cette cession volontaire, de la chair à l’esprit, écrit saint Grégoire Palamas, advient, par la grâce, en ceux qui ont crucifié leur volonté et leur intellect, en mettant un terme à la dispersion de l’énergie des facultés de l’âme pour les orienter vers Dieu, par « la force victorieuse de la charité »7. Ceux-là ont revêtu l’état adamique d’avant le péché, conforme au modèle selon lequel l’homme a été créé. Ils se sont « saisis de l’énergie de Dieu, et d’elle seule, par la grâce triomphante de l’Esprit »8. Nous voyons que saint Grégoire Palamas assimile la cession volontaire de la chair à l’esprit (pneuma) à un « triomphe », car alors, l’Esprit-Saint triomphe véritablement de la nature en lui conférant la « divine participation » qui est une « sortie de ce qui existait [dans la nature créée], laquelle est perçue comme une folie aux yeux du monde (1 Cor, 1, 18), parce qu’en elle se réalise le retour de l’homme à la vraie liberté.

La crucifixion de la volonté et de l’intelligence permet à l’esprit de l’homme de faire retour vers son propre bien

Lors de la cession de la nature humaine à l’esprit, la nature de l’homme n’en devient pas meilleure, mais elle fait plutôt retour vers son propre bien. Comment pourrait-elle devenir meilleure, elle que Dieu avait estimée très bonne au sixième jour de la création, lorsqu’elle fut sortie des mains divines, comme le rapporte Moïse dans le livre de la Genèse ? : « Dieu vit tout ce qu’il avait fait : cela était très bon » (Gn 1, 31). Notre nature créée au sixième jour de la Genèse, était innocente, vertueuse, « ornée de toute vertu et riche de tout bien », étrangère au péché, lequel tire sa source, non de la nature bonne de l’homme, mais de son libre-arbitre. Elle fut à l’origine dotée par Dieu de ses propres attributs. Dieu l’a rendue « semblable à Lui, faisant d’elle une copie très claire de Sa propre bonté ; celle-ci, en tout la même que celle-là : pacifique, irénique, sans agitation, ancrée en Dieu et en elle-même par l’amour en lequel nous nous attachons à Dieu et aux autres avec compassion. »9 La nature de l’homme « avait la liberté de demeurer dans le bien et d’y progresser soutenue par la grâce divine, ou de quitter le bien, d’aller au mal en se séparant de Dieu, par choix délibéré »10. Aussi, devons-nous comprendre que la discipline ascétique de l’Église, « l’ascèse et ses épreuves ne sont pas conçues pour accroître une vertu importée du dehors, mais pour rejeter le mal et la contre-nature importés ; la rouille du fer, de même, ne lui est pas naturelle, mais vient de la négligence ; avec un peu de peine, nous l’enlevons et mettons à jour l’éclat naturel du fer »11.

Ceux en qui l’Esprit-Saint réalise la participation à la vie divine, par une régénération de leur être, corps, âme et esprit,  par le déliement du lien de leurs péchés, par « la résurrection de leur âme d’entre les morts », sont ceux qu’engendre spirituellement le Père, par le Fils, dans l’Esprit (Jn 1, 12-13). Saint Paul présente dans sa deuxième Epître aux Corinthiens cet état bienheureux que réalise dans la vie sanctifiée par la grâce, la crucifixion des désirs de la chair en ces termes :

« Nous portons partout et toujours en notre corps les souffrances de mort de Jésus, pour que la vie de Jésus soit, elle aussi soit manifestée en notre corps. Quoique vivants en effet, nous sommes continuellement livrés à la mort à cause de Jésus, pour que la vie de Jésus soit elle-aussi manifestée dans notre chair mortelle (2 Cor 4, 10-11). […] Aussi, gémissons-nous dans cet état, ardemment désireux de revêtir par-dessus l’autre notre habitation céleste, si toutefois nous devons être trouvés vêtus, et non pas nus. Oui, nous qui sommes dans cette tente, nous gémissons accablés ; nous ne voudrions pas en effet nous dévêtir, mais nous revêtir par-dessus, afin que ce qui est mortel soit englouti par la vie. » (2 Cor 5, 2-4)

La Croix est le couronnement de la liberté de l’homme, lorsque, brûlant d’un désir inextinguible d’amour pour le Christ, l’homme fait de sa vie une offrande d’amour pour Lui ; lorsqu’il consent par la crucifixion de sa volonté et de son intelligence, à rassembler toutes ses puissances spirituelles dans la contemplation du mystère du monde à venir. Que Notre Seigneur, l’Unique Souverain des siècles, le Dieu d’amour, le seul miséricordieux, plein de compassion, et Sauveur de nos âmes, embrase notre désir de la quête de l’unique nécessaire, afin que l’ardeur de notre soif de sa présence au cœur de nos vies, exprimée par cette admirable prière de saint Isaac le Syrien, intensifie l’élan de notre désir :

« Rends-moi digne, Seigneur, de te connaître et de t’aimer, mais non point de cette connaissance que l’on acquiert par l’étude et qui disperse l’intellect ; rends-moi digne de cette connaissance dans laquelle l’intellect, en te contemplant glorifie ta nature, ravi dans cette contemplation qui lui enlève la sensation du monde. Rends-moi digne d’être élevé au-dessus de cette vision qui dépend de la volonté et engendre les imaginations, et de te voir de cette vision qui est le second mode de crucifixion, la crucifixion de l’intellect, par laquelle une contemplation incessante, supérieure à la nature, nous libère des pensées en faisant cesser leurs opérations. Augmente en moi ton amour (agapè) pour toi, afin que, attiré par cet amour passionné (éros), je sorte de ce monde. Donne-moi de comprendre ton humilité, cette humilité en laquelle tu as vécu ici-bas, dans cette demeure composée de membres semblables aux nôtres, par la médiation de la Vierge sainte, afin que, gardant un souvenir continuel et indéfectible de tout cela, j’accepte avec délices l’humilité de ma propre nature. »12

Notes :


1. [le] feu éprouvera la qualité de l’œuvre de chacun. Si l’œuvre bâti sur le fondement subsiste, l’ouvrier recevra une récompense. Si son œuvre est consumée, il en subira la perte ; quant à lui, il sera sauvé comme à travers le feu. (1Cor 3, 13-15)
2. Saint Jean de Cronstadt, Ma vie en Christ, page 124, Spiritualité orientale, n° 27, Editions Abbaye de Bellefontaine, 1979
3. Alexis Carrel, L’homme, cet inconnu, p. 228, Plon Editions, 1935.
4. cft Maxime le Confesseur, Lettres, X, p. 114, trad. E. Ponsoye, Coll. Sagesses chrétiennes, Editions du Cerf, 1998 
5. Maxime le Confesseur, Questions à Thalassios, 63, cité dans La divinisation de l’homme selon saint Maxime le Confesseur, J.-C. Larchet, p. 191, Les Edition du Cerf, 1996.
6. « L’intelligence n’est plus une captive menée vers les Assyriens hors de Jérusalem, mais un changement bien  meilleur la ramène de Babylone en Sion, et elle peut dire, elle aussi avec le Prophète : « A toi, Dieu, revient l’hymne en Sion, et à toi est portée la prière en Jérusalem. (Ps 64 (65), 2.» Grégoire le Sinaïte, De l’hésychia et des deux modes de prières, Philocalie des Pères neptiques, fascicule 10, trad. Jacques Touraille, Abbaye de Bellefontaine, 1990.
7. Père Placide Deseille, Nous avons vu la vraie lumière, La vie monastique, son esprit et ses textes fondamentaux, page 15, Editions L’Age de l’Homme, 1990
8. Grégoire Palamas, op. cit, p. 30
9. Saint Maxime le Confesseur, Lettres, III, p. 91, op. cit.
10. Jean Damascène, op. cit. Livre II, chap. XII, page 69.
11. Ibid.
12. Isaac le Syrien, Discours ascétiques, 16, 3, p. 136, trad. R.-P. Placide Deseille, Editions Monastère Saint-Antoine-le-Grand et monastère de Solan, 2006.