La vie humaine n’est qu’une longue tentation (Saint Augustin) (II)

publicat in Le monde intérieur pe 10 Mars 2014, 19:51

« Dans son voyage ici-bas, notre vie ne peut pas échapper à l’épreuve de la tentation, car notre progrès se réalise par notre épreuve ; personne ne se connaît soi-même sans avoir été éprouvé, ne peut être couronné sans avoir vaincu, ne peut vaincre sans avoir combattu, et ne peut combattre s‘il n’a pas rencontré l’ennemi et les tentations. (...)

On lit dans l’évangile que le Seigneur Jésus Christ, au désert, a été tenté par le diable. (...) Dans le Christ, c’est toi qui étais tenté, parce que le Christ tenait de toi sa chair, pour te donner le salut ; tenait de toi la mort, pour te donner la vie ; tenait de toi les outrages, pour te donner les honneurs ; donc il tenait de toi la tentation, pour te donner la victoire. Si c’est en lui que nous sommes tentés, c’est en lui que nous dominons le diable »

(Saint Augustin, « Sur le psaume 60 »). 

 

Tout ce qui existe ici-bas, aussi bien dans le monde, qu’au-dedans de nous, peut être un moyen de nous rapprocher de Dieu ou une occasion de nous en détourner : « L’oeil t’a été donné afin qu’en regardant la création, tu glorifies le Créateur et le Maître ; mais si tu ne te sers pas bien de ton œil, il devient pour toi le pourvoyeur de l’adultère. La langue t’a été donnée, pour que tu loues, pour que tu chantes le Créateur ; mais si tu n’es pas assez attentif, elle devient pour toi cause de blasphème. Les mains t’ont été données pour que tu les élèves pour les prières ; mais si tu n’es pas vigilant, tu les tends pour la convoitise. Les pieds t’ont été donnés pour que tu coures accomplir de belles œuvres ; mais si tu es insouciant, tu en feras les instruments des actions mauvaises » (St. Jean Chrysostome, « L’impuissance du diable »). Le diable ne peut pas agir sur l’homme par la force mais seulement par la ruse et par la tentation, car il n’a aucun pouvoir sur nous sans notre consentement. Ce n’est donc pas lui la véritable cause du mal mais la volonté de l’homme qui a choisi de lui obéir : « Partout, en effet, c’est le choix qui est responsable, partout c’est la décision qui est souveraine » (St. Jean Chrysostome, op. cit.).

Considéré dans une perspective spirituelle, chaque instant de notre vie est un combat, dans la mesure où à chaque instant, dans les petites choses comme dans les grandes, nous avons à faire un choix entre les bonnes et les mauvaises tendances de notre âme et de notre volonté : « L’âme se donne à elle-même des ordres, et elle se heurte à des résistances. (...) D’où vient ce prodige ? Quelle en est la cause ? (...) C’est qu’elle ne veut pas d’un vouloir total, et ainsi elle ne commande pas totalement. (...) Car si elle était dans sa plénitude, elle ne se commanderait pas d’être, elle serait déjà. Ce n’est donc pas un prodige de vouloir partiellement et partiellement de ne pas vouloir : c’est une maladie de l’âme » (St. Augustin, « Les confessions »).

Cette division de la conscience humaine entre deux volontés contraires, est la conséquence de la chute d’Adam, qui ayant transgressé la volonté de Dieu, a brisé l’unité initiale de l’homme et de la création. L’ennemi du Créateur étant à la fois l’ennemi de la créature et de la création, l’homme déchu devient l’instrument de cette volonté ennemie qui se manifeste par sa propre volonté : « L’ennemi était maître de mon vouloir, et il en avait forgé une chaîne, par où il m’avait asservi » (St. Augustin, op. cit.).

La volonté de Dieu nous a donné la vie – « Moi, je suis la résurrection et la vie » (Jn. 11, 25) – la volonté de Son ennemi nous donne la mort : « Il a été meurtrier dès le commencement » (Jn. 8, 44). Le monde naturel lui-même est un reflet de cette double volonté et de cette guerre incessante entre les forces de la vie et les forces de la mort. Le combat entre les espèces et la destruction de tous les êtres vivants sont inscrits dans les lois de la nature, qui nous donnent à la fois la vie et la mort. La maladie de l’âme humaine est donc la maladie de toute la création et de la vie elle-même, désormais indissociable de la mort. Les lois de la nature, qui condamnent à mort toutes les créatures, ne sont donc pas l’œuvre de Dieu, car « Dieu n’est pas le Dieu des morts mais des vivants » (Mt. 22, 32). Le mal, la souffrance et la mort n’ont pas d’existence ontologique, n’ayant pas été faits par Dieu. La volonté de Dieu n’a créé que le Bien : « Dieu vit tout ce qu’il avait fait et voici, cela était très bon » (Gen. 1,31). Le mal et la mort sont entrés dans le monde par la volonté de l’homme, qui s’étant détourné de Dieu, source unique du Bien et de la Vérité, ne pouvait produire que le mal et le mensonge. N’ayant pas été créé par Dieu, le diable est lui-même mensonge et père du mensonge (Jn, 8, 44). Si Dieu est l’Être absolu, son ennemi est le néant absolu, qui ne peut exister et s’introduire dans le monde qu’en prenant possession de l’esprit humain, à la façon d’une maladie qui n’a pas d’existence propre mais ne peut exister et agir qu’à travers les êtres vivants. De même que la maladie se sert des mécanismes de la vie pour détruire la vie, le diable se sert de l’esprit de l’homme pour détruire l’homme. La destruction n’est que néant sans un objet à détruire, de même, sans l’homme, le diable retournerait au néant. Le mal et le mensonge sont une seule et même chose : un néant qui prend l’apparence de ce qui existe, à la manière d’un mirage ou d’un rêve. Le mal absolu serait le néant absolu. Ainsi, le simple fait qu’une chose existe, est la preuve qu’elle n’est pas entièrement mauvaise, sans quoi elle n’existerait pas du tout : « Tout ce qui est, est bon, étant l’œuvre de Dieu. Il me fut évident que les choses qui se corrompent ont quelque bonté. Si elles étaient souverainement bonnes, elles ne pourraient se corrompre (...) Donc (...) – et c’est là une certitude absolue – tout ce qui se corrompt est privé d’un bien. Et qu’une chose vienne à être privée de tout bien, ce sera le néant. (...) Donc aussi longtemps que les choses sont, elles sont bonnes. Donc tout ce qui est, est bon ; et le mal, dont je cherchais l’origine, n’est pas une substance, car s’il était une substance, il serait bon. (...) Ainsi je vis, et ce fut pour moi une vérité évidente, que toutes vos œuvres sont bonnes (...) car notre Dieu a créé « toutes choses très bonnes » (Gen. 1, 31) (St. Augustin, « Les confessions »).

Aucune chose de ce monde n’est un mal par elle-même mais seulement lorsqu’elle devient un objet de convoitise et de foi qui remplace Dieu dans notre esprit et dans notre cœur, donc seulement au moment où elle devient mensonge. Croire que ce monde ci, dominé par la souffrance, l’injustice, le mal et la mort est le seul réel et que notre vie sur terre est la seule vie, c’est là la tentation suprême, d’où dérivent toutes les autres : « Ce monde – ci est pour nous ce qu’a été pour Adam l’arbre défendu, il est là pour nous induire en tentation : car vers qui notre cœur se dirigera-t-il, vers Dieu ou vers le monde ? » « Ô, monde, monde, vallée des larmes ! Monde, monde plein de chagrin, d’affliction, de fardeaux et de peines ! Combien tu es amer, et pourtant presque tous t’aiment. (...) Que trouve-t-on dans le monde hormis des adversités, des déboires, des peines, du chagrin ? Que trouve-t-on sur la mer hormis du vent, des vagues et des tempêtes ? Même ce qui semble doux est mêlé d’amertume, et ce qui est agréable, au-dedans est pourri ! Ô, notre malheur ! Ô, l’aveuglement de notre esprit ! Où est notre intelligence, où est notre foi, chrétiens ? Où est la parole de Dieu qui nous promet des choses grandioses, merveilleuses et redoutables : « Ce que l’œil n’a pas vu, ce que l’oreille n’a pas entendu et ce qui n’est pas monté au cœur de l’homme ? » (I Cor. 2, 9) (St. Tikhon de Zadonsk, « Lettres de sa cellule »).

La tentation ne survient que dans la mesure où notre foi est imparfaite et chancelante, et notre volonté divisée, tel un organisme malade, entre les forces de la vie et les forces de la mort. La volonté de Dieu est la seule volonté parfaitement bonne et la seule utile à l’homme. Tant qu’il n’aura pas rétabli l’unité parfaite entre la volonté de Dieu et sa propre volonté, l’homme déchu ne pourra jamais guérir son âme par ses propres moyens. La crise spirituelle et morale que traverse l’humanité moderne provient précisément du fait que l’homme malade prétend être son propre médecin, et ne sachant plus faire la différence entre la maladie et la bonne santé de l’âme, aggrave son mal en voulant le soigner par des moyens humains: « Ces hommes, voulant être lumière non dans le Seigneur, mais en eux-mêmes, se figurent que la nature de l’âme se confond avec celle de Dieu ; et ainsi ils se sont enténébrés d’avantage, puisque dans leur affreuse arrogance, ils se sont encore éloignés de vous, de vous la vraie lumière qui illumine « tout homme venant en ce monde » (Jn. 1, 9) (St. Augustin, « Les confessions »). On ne peut pas faire à la fois la volonté de l’homme déchu et celle de Dieu, pas plus qu’on ne peut pas être à la fois malade et bien portant. On ne peut pas non plus hésiter indéfiniment entre les deux, tel un malade qui connaît son mal et la manière de le combattre, mais qui par indolence et paresse spirituelle – qui sont elles-mêmes des symptômes de sa maladie – remet toujours à plus tard le traitement nécessaire pour en guérir : « Lorsque partout vous me montriez la vérité de vos paroles, je ne trouvais à répondre, convaincu que j’étais de cette vérité, que des mots d’apathie et de sommeil : « Tout à l’heure ! A l’instant ! Attendez un moment ! » Mais le « tout à l’heure » était sans fin, et le « moment » traînait en longueur. (...) Combien de temps, combien de temps, dirai-je demain et encore demain ? » (St. Augustin, op. cit.).

Les tentations elles-mêmes, aussi nombreuses que nos désirs et qui se renouvellent sans arrêt notre vie durant, comme les mirages dans le désert, sont la preuve que ce dont notre âme a soif et faim, rien en ce monde ne peut nous le donner : « L’esprit est immortel, c’est pourquoi la matière corruptible et périssable ne peut le satisfaire, mais seulement la divinité vivante et éternelle » (St. Tikhon de Zadonsk, « Lettres de sa cellule »).