Sur la sincérité

publicat in Varia pe 12 Janvier 2014, 04:33

« Il n'y a qu'un seul homme vraiment riche : celui qui a la ca­pacité de s'offrir entièrement. Ce dévouement/sacrifice n'est pas une action, une obligation, il se produit tout naturellement sous l'ef­fet naturel et spontané de l'amour. En l'absence de l'amour, on ne pense même pas au fait que l'on pourrait s'offrir. Dieu donne à ceux qui donnent(à leur tour). Dieu s'offre à ceux qui s'offrent eux-mêmes, précisément parce qu'Il est Amour. C'est un long chemin pour y parvenir, et l'un des arrêts obligatoires est de ne pas se faire soi-même justice ».1

L'homme ne peut pas s'offrir d'une ma­nière authentique à Dieu ni aux autres sans cette sincérité. Mais qu'est-ce que la sincérité? Dieu dit de Lui-même qu'Il est la Parole. Mais Il est en même temps Personne et Vérité. Si la Personne Suprême est Parole, alors « ce qu'el­le dit est la Vérité Suprême. »2 En d'autres termes, ce qu'elle dit est la Vérité absolue. « Je suis la Vérité »3 et

« Ma parole est la Vérité »4. La sincérité est donc étroitement liée à la Vé­rité. On ne peut ni mentir honnêtement, ni agir par ruse, ni tromper sincèrement. Ce sont des termes totalement incompatibles. L'hom­me, quand il parle, c'est à partir de lui-même qu'il parle, et ses fruits sont conformes à sa personne: « Pour avoir du bon fruit, vous de­vez avoir un bon arbre; si vous avez un mau­vais arbre, vous aurez du mauvais fruit. Car on reconnaît un arbre au genre de fruit qu'il produit... Car la bouche exprime ce dont le cœur est plein. »5

Ces « fruits » peuvent influencer pas seu­lement nos vies, mais aussi la vie de ceux qui nous entourent, d'une manière positive ou négative, selon leur qualité, car leur « fruit » peut être notre salut même. Si Adam avait été sincère et qu'il ait assumé sa faute devant Dieu pour sa désobéissance, l'histoire du Salut de l'homme aurait été différente. Mais la répon­se d'Adam est une absence de la reconnais­sance de ses actes. Il n'assume rien et il rejet­te la faute sur Eve. Elle, à son tour, accuse le serpent. C'est pareil avec les offrandes de Caïn et Abel: elles ne sont qu'une image extérieu­re du sacrifice de leurs cœurs : l'une est bien reçue, l'autre pas. Leurs sacrifices ont été se­lon leurs âmes.6

« Qu'il te donne ce que ton cœur dési­re »7. Cela vient soutenir l'affirmation que la bénédiction de Dieu ou le manque de cette bénédiction dépendent seulement de notre âme: sincère ou pas. « Tu fais périr les men­teurs ; tu as horreur, Seigneur, de ceux qui pra­tiquent le meurtre et la fraude »8, ajoute le psalmiste David. Ne pas être sincère peut aus­si bien être assimilé avec le péché de vol, bien que je le trouve beaucoup plus grave que ce dernier, car le « préjudice » est beaucoup plus grand et plus douloureux, parce qu'il touche l'être humain dans ce qu'il a de plus profond: on nous vole la confiance, l'amour, le temps même. Esquiver d'être sincère avec soi-mê­me, avec Dieu et avec ceux qui nous entou­rent, tout cela ne bénéficie d'aucun soutien spirituel et, en outre, c'est une preuve de lâ­cheté. Mais si nous évoquons la souffrance et la vulnérabilité auxquelles la sincérité peut nous exposer, nous devons dire qu'elle de­mande du courage: « Sans le courage, la vie n'est qu'un ersatz de vie. Sans le courage, pour­rions-nous nous abandonner? Les risques ont leur propre beauté. Les transformations radi­cales se produisent lorsqu'on a pénétré dans une dimension sans rien programmer!!! Lorsqu'on s'engage sur un chemin, on ne doit absolument pas être préparé d'une manière parfaite, mail il faut d'abord avoir du courage. De toute façon, l'esprit nous dira qu'on n'est pas encore prêt. D'autre part, au pôle opposé au combat spirituel, il y a le péché qui mêle l'audace avec la lâcheté. Sur la voie du péchéon ose avec insolence et on capitule avec mesquinerie. »9

C'est pourquoi, dans la vie on doit assu­mer aussi les « injustices », comme Dieu a assumé toutes les injustices que l'homme lui a faites : « le Seigneur lui a fait subir les consé­quences de nos fautes à tous. Il s'est laissé mal­traiter sans protester, sans rien dire, comme un agneau qu'on mène à l'abattoir, comme une brebis devant ceux qui la tondent »10. L'injustice assumée au nom de Dieu donne sa noblesse à l'âme humaine. En tentant de se justifier, l'homme ne fait que se tourmenter. En assumant ses actes, il met toute sa confian­ce en Dieu et en Son aide. Ainsi il se repose. La souffrance se perd dans les profondeurs de la bonté, de l'amour et de la providence divi­ne: « Je peux faire face à toutes ces situations grâce au Christ qui me fortifie. »11 Gardez Dieu dans votre esprit, nous conseille la Philocalie,« priant pour tous et pour tout, et marchez avec détermination sur vos voies. Ne cherchez pas à plaire aux hommes et vous re­cevrez la grâce de Dieu. Car ceux qui cher­chent à plaire aux autres sont loin de Dieu et l'Esprit divin n'est pas dans leurs âmes. Laissez l'Esprit divin envahir vos âmes et Il vous ap­prendra tout ce qui est droiture, car sans Lui vous ne réussirez rien. »12 La sincérité facili­te à l'homme la prise de conscience de ses propres péchés et c'est une chose bien plus grande que de ressusciter les morts.13 «Voir ses péchés », nous dit père Staniloae, « ne si­gnifie pas comptabiliser toutes ses fautes, mais se sentir étouffé, accablé, perdu, en se débat­tant vainement dans cet état de dégradation, et comprendre qu'on a trahi l Amour, et se mé­priser soi-même ».14 Tout ce qu'on assume devant Dieu se transforme en amour. Et c'est dans cette direction que nous sommes appe­lés : devenir des fils dignes de Dieu, remplir nos âmes de l'amour de la vie en Dieu. Car le but suprême du combat spirituel n'est que le dialogue en amour avec Dieu, et cela n'est pos­sible que si l'on est vraiment sincère.

Iuliana Tranca, Paris

Notes :


1. Vladimir Ghika, Gânduri pentru zilele ce vin, Ed. Dacia, Cluj-Napoca, 1995, p. 66.
2. P. Dumitru Staniloae, Teologia Dogmatică, Ed. Institutului Biblic și de Misiune al BOR, București, vol. I, p. 152.
3. Jean 14, 6.
4. Jean 17, 17.
5. Mathieu 12, 33-34.
6. Genèse 4, 4-7 : « Le Seigneur accueillit favo­rablement Abel et son offrande, mais non pas Caïn et son offrande. Caïn en éprouva un pro­fond dépit ; il faisait triste mine. Le Seigneur lui dit : « A quoi bon te fâcher et faire si triste mine ? Si tu réagis comme il faut, tu repren­dras le dessus ; sinon le péché est comme un monstre tapi à ta porte. Il désire te dominer, mais c'est à toi d'en être le maître ».
7. Psaume 19, 4.
8. Psaume 5, 6.
9. Vladimir Ghika, Gânduri pentru zilele ce vin, ed. cit., p. 74.
10. Esaïe 53, 6-7.
11Filocalia XI, p. 694.
12. La sagesse philocalique.
13. P. Dumitru Staniloae, Spiritualitate si comuniune în liturghia ortodoxâ, Ed. Institutului Biblic și de Misiune al BOR, București, pp. 79-80.