publicat in Parole de l'Évangile pe 4 Janvier 2014, 17:01
Il y a parfois des bizarreries dans la vie liturgique de l’Eglise : certains évènements divins sont bien mis en évidence et fêtés (tous les principaux évènements, heureusement !) et d’autres sont pratiquement oubliés. C’est le cas pour l’Enfant-Jésus au Temple parmi les Docteurs. Cette fête est ignorée du rite byzantin en tant que telle, mais, curieusement, sa péricope est lue le 1er janvier avec celle de la Circoncision, alors que les deux évènements n’ont aucun rapport (à la Circoncision Jésus avait 8 jours et au Temple parmi les Docteurs, il avait 12 ans !). Mais l’icône de la fête existe, même si elle n’est pas très répandue. L’Eglise de Rome ne l’ignore pas complètement, puisqu’elle lit cette péricope le dimanche qui suit l’Epiphanie1, mais elle n’a pas vu sa véritable signification théologique, en créant artificiellement (et « récemment ») une fête de la « sainte famille »2, qui est une vision morale et sociale, dénaturant profondément la fête. En fait, elle n’est célébrée comme telle que dans l’Orthodoxie de rite occidental, le dimanche qui tombe entre la Circoncision et l’Epiphanie1 s’il y en a un, ou le 4 janvier, ce qui est bien situé dans l’année liturgique puisqu’il s’agit d’une théophanie3.
Et pourtant il s’agit d’un évènement très important, le seul qui nous soit révélé de l’enfance du Christ, entre Sa présentation au Temple à 40 jours (Sainte Rencontre) et Son baptême par Jean à 30 ans (Théophanie), et qui est d’une grande richesse théologique.
Cet Evangile commence par une remarque importante : « Les parents de Jésus allaient chaque année à Jérusalem, à la fête de Pâque ». Marie et Joseph, qui avaient les apparences sociales d’être les « parents de Jésus » étaient des juifs pieux, qui accomplissaient avec sérieux tous les préceptes de la Loi : ainsi ils allaient en pèlerinage à Jérusalem4 pour la Pâque tous les ans. Ils transmettaient à Jésus, en tant qu’homme, les préceptes de Moïse et l’élevaient dans la Loi de Dieu, cette loi qu’Il avait donnée Lui-même, en tant que Dieu, à Moïse sur le Mont Sinaï, par le Saint-Esprit. Nous touchons du doigt une grande vérité théologique, exprimée avec force par le 4e concile œcuménique (451, Chalcédoine) : comme homme, Il ne savait pas et avait besoin d’apprendre, et comme Dieu, Il savait tout et parfaitement.
« Lorsqu’Il eût 12 ans »….C’est la première fois que l’Evangile nous parle de Jésus après Sa naissance (et les rites afférents) et c’est aussi la dernière avant qu’Il ne devienne adulte. Cet âge n’est donc pas anodin. Tous les médecins et psychologues en conviennent : c’est un âge charnière, un « passage » où le corps et l’âme changent. C’est l’entrée dans l’adolescence, période capitale et difficile de mutation : on n’est plus vraiment un enfant et on n’est pas encore un adulte. C’est le début de la puberté, où les caractères sexuels s’affirment (« bourses » pour les garçons et « règles » pour les filles), où l’âme commence à être agitée par les sentiments amoureux et où il y a une certaine forme de rejet de l’autorité, surtout parentale. Les adolescents ressemblent aux oisillons qui percent la coque de l’œuf et veulent exister par eux-mêmes. Dans beaucoup de civilisations traditionnelles, il y a vers 12 ans des rites de « passage », initiatiques. Or Jésus est simultanément le Fils de Dieu et un enfant comme les autres : il est intéressant que l’Evangile nous parle de Lui à cet âge-là précisément. Ses « parents » se rendent donc à Jérusalem pour la fête de Pâques, comme tous les ans : là, ils montent au Temple et participent aux solennités de la Pâque juive : Joseph et Jésus dans le « parvis des Israélites »5, Marie dans le parvis des femmes5. On rend grâce à Dieu en se remémorant la première Pâque (la préservation des premiers nés des Hébreux, le passage de la Mer rouge à pieds secs) et on Lui offre des sacrifices (et notamment l’agneau pascal, qu’on immole) et de l’encens, au chant des psaumes... En tant que Dieu, Jésus est le donateur de la Loi, et en tant qu’homme – petit, adolescent – Il apprend à la respecter.
Puis, au bout de quelques jours, lorsque les cérémonies sont terminées, la caravane qui rentre en Galilée, et qui compte probablement des centaines de personnes sinon des milliers, se met en route. Au bout d’une journée6, Marie et Joseph se rendent compte que Jésus n’est pas dans la caravane6 (ils s’en sont enquis auprès de « leurs parents et leurs connaissances »). La vie juive était une vie « tribale » centrée sur la famille au sens large (parents proches et éloignés, amis, connaissances) et non pas strictement biologique, comme c’est le cas de nos jours (dans une certaine mesure, cela préfigurait l’Eglise, qui privilégie les liens spirituels sur les liens biologiques). Cet incident nous montre que les parents terrestres de Jésus Lui laissaient une grande liberté : leur autorité parentale n’était pas tatillonne. Les enfants -surtout à partir de l’adolescence- pouvaient se retrouver entre eux7 ou suivre d’autres membres de la famille élargie. Alors, à ce moment-là seulement, ils s’inquiètent et rebroussent chemin, car ils sont de bons parents, aimant leur fils plus que tout : ils quittent la caravane et, seuls, reviennent à Jérusalem. Là, ils cherchent Jésus pendant 3 jours8, ce qui leur cause une grande angoisse : c’est une prophétie des 3 jours du Christ dans le tombeau, où l’humanité Le « perdra ». C’est aussi un enseignement théologique important : Marie et Joseph savent tous deux, mais par des voies différentes, que Jésus n’est pas un enfant comme les autres. Pourtant il est clair, d’après l’Evangile, qu’Il a la même apparence et le même comportement que les autres enfants. C’est un mystère difficile à comprendre et à vivre pour Ses parents terrestres.
Enfin « au bout de 3 jours, ils Le trouvèrent dans le Temple, assis au milieu des Docteurs, les écoutant et les interrogeant ». Mais Il leur parle aussi, car « tous ceux qui L’entendaient étaient frappés par Son intelligence et par Ses réponses ». En fait, Il dialogue, d’égal à égal, avec les Docteurs d’Israël. C’est une véritable théophanie, une révélation de Dieu dans le monde. Que représentent le Temple et les Docteurs ?
Jésus est dans le Temple. Le Temple de Jérusalem a succédé à la « tente du témoignage » (le « tabernacle ») confectionné par Moïse au pied du Sinaï sur l’ordre de Dieu9, maison sacrée itinérante – faite de toile-rappelant à Israël son alliance avec Dieu. Après la conquête de la terre promise, le Seigneur avait révélé à David le lieu où Il voulait que le temple soit construit9 : à Jérusalem, sur la mont Moriyya, là où Abraham avait accepté d’offrir son fils unique Isaac en holocauste – préfigure du sacrifice du Christ –, mais c’est Salomon9, son fils, qui l’avait fait construire, avec magnificence. Le centre du Temple était le « sanctuaire », composé d’un « lieu saint » où les prêtres offraient à Dieu quotidiennement de l’encens et des pains dits « de proposition » et d’un « lieu très saint » (ou « saint des saints ») où l’on conservait dans un coffre de bois doré (l’Arche) les tables de la Loi, données par Dieu à Moïse sur le mont Sinaï et qui annonçaient l’Evangile, des reliques de la « manne », préfigure de l’Eucharistie, et la « verge d’Aaron qui avait fleuri », préfigure de la virginité-maternité de Marie. Seul le « grand-prêtre » y pénétrait, une fois par an, et aspergeait le dessus de l’arche (le « propitiatoire ») avec le sang des animaux sacrifiés (c’est çà dire « offerts » à Dieu). Les sacrifices se faisaient à l’extérieur, sur « l’autel des holocaustes ». Lorsque la « gloire de Dieu » (la « Chekhinah ») descendait dans le temple, personne ne pouvait plus s’y tenir, car elle remplissait tout (2 Chro 5/13-14) : il s’agissait en fait des énergies divines incréées, qui seront révélées par le Christ lors de la Transfiguration10.
A l’époque du Christ, il s’agissait du « second temple », construit par Hérode9, encore plus grand et plus beau que le premier, mais le saint des saints était vide, depuis la destruction du 1er temple par les Babyloniens en 586 av.J-C9. Le Temple représentait l’habitation de Dieu avec les hommes, c’est-à-dire le Royaume de Dieu sur la terre. Ce temple a été construit pour le Messie, pour accueillir le Christ, qui est Lui-même le Temple vivant, unissant pour toujours Dieu et l’Homme11. Mais comme le clergé juif rejettera Jésus, Le condamnera à mort et Le livrera aux païens romains pour exécuter la sentence, le Temple deviendra inutile et sera détruit en 70 apr. J-C, conformément à la prophétie du Christ (Mt 24/1-2, Mc 13/1-2, Lc 21/5-6).
Jésus, enfant (adolescent) est dans le Temple12, assis au milieu des Docteurs. Les Docteurs13 d’Israël sont les « rabbis », les maîtres en Ecriture sainte, des «scribes » enseignants, qui sont souvent des Pharisiens. Ce sont les théologiens d’Israël, les « Docteurs de la Loi ». Jésus est « assis » au milieu d’eaux parce qu’Il est « Docteur » : Il est même l’unique Docteur (Il a dit : « vous n’avez qu’un Docteur : le Christ »14 ). Il est Le Docteur, au milieu des docteurs. Il est clair qu’ici Il manifeste Sa divinité : Il manifeste que c’est Lui qui a donné la Loi à Moïse sur le mont Sinaï, par le Saint-Esprit. Il dialogue avec eux : l’Evangile nous dit qu’Il les écoute (sans prétention de Sa part) qu’Il les interroge (comme un juif pieux et obéissant), mais aussi qu’Il leur parle et qu’Il les enseigne. Ce qu’Il dit est tellement extraordinaire que « tous ceux qui L’entendaient étaient frappés par Son intelligence et par Ses réponses ». Il Se révèle ici en tant que Sagesse divine, Verbe qui exprime les pensées du Père. Il se révèle comme Messie, mais sans le dire explicitement (sinon, l’Evangile en aurait témoigné) parce que « Son heure n’était pas encore venue » (Jn 2/4 ; elle viendra 18 ans plus tard, selon la décision de Son Père céleste) : Il donne un signe aux sages d’Israël, aux Docteurs de la Loi, pour qu’ils puissent comprendre – s’ils le veulent – que le Messie est venu dans le monde. Mais, apparemment cela sera sans suite : toutefois nous n’en savons rien (peut-être Nicodème le Myrrhophore15 était-il parmi eux ?). Ce fait annonce Sa mission, car Il viendra souvent prêcher dans le Temple.
Le Seigneur nous donne aussi un enseignement plus général : en manifestant Sa divinité à cet âge-là, Il restaure l’enfance et témoigne du fait que c’est Lui, le Christ, qui nous fait passer de l’enfantillage du péché à la stature parfaite de l’Homme spirituel, qui est le véritable âge adulte. Il montre que l’on peut vivre spirituellement le « passage » de l’adolescence, et surtout qu’il n’y a pas d’âge pour servir Dieu. Nous savons bien que, déjà au plan purement humain, naturel, il existe des enfants-prodiges16 (tel Mozart, en musique, mais aussi en mathématiques, en informatique et dans d’autres domaines…), mais il y a plus : un enfant peut aussi avoir une révélation du Saint-Esprit et être investi d’une mission divine (cela se verra pendant les persécutions : certains enfants-martyrs parleront avec une sagesse d’adultes) : on peut être parfait (ressemblant à Dieu) à tout âge. Le Christ restaure tout.
Ses parents humains, sociaux, sont dans un grand étonnement. Sa mère le reprend, comme une maman (Pourquoi as-Tu fait cela… ? Nous étions « Ton père et moi » dans l’angoisse…). C’est le deuxième enseignement de cet évènement. Marie et Joseph, et surtout Marie, savent que Jésus est le Messie, le Fils de Dieu, mais cette réalité divine dépasse l’intelligence humaine. Face à un évènement déconcertant, ils réagissent humainement, psychologiquement, socialement.
La réponse de l’Adolescent divin est redoutable, parce qu’ « Il est La vérité » : « Pourquoi Me cherchiez-vous ? Ne saviez-vous pas qu’il faut que Je M’occupe des affaires de Mon Père ? ». Il remet les choses à leur place, en rappelant à Ses parents humains qu’Il est le Fils de Dieu et qu’Il obéit d’abord à Son Père céleste. C’est une belle leçon spirituelle qui vaut pour tous les chrétiens. Chaque enfant (et chaque être humain) se doit d’abord à Dieu : il doit d’abord et avant tout obéir à Dieu. Peu de parents, même chrétiens, comprennent ce mystère. Ils oublient que leurs enfants ne leur appartiennent pas : ils leur sont confiés par Dieu, mais ils appartiennent à Dieu. L’Evangile reconnaît avec véracité que Marie et Joseph n’ont pas compris. Nous sommes comme eux : souvent nous ne comprenons pas les pensées ni les oeuvres de Dieu ; nous sommes limités. Mais aussitôt après avoir repris sévèrement Ses parents, l’Adolescent Jésus laisse les Docteurs, quitte le Temple et les suit humblement : toute la famille rentre à Nazareth. L’Evangile précise « et Il leur était soumis ».
Jésus est toujours dans une antinomie spirituelle parfaite, symbolisée par le « et » : Il est d’abord obéissant à Son Père céleste et Il est soumis à Ses parents humains. Il est exact comme Dieu et comme homme, mais dans le respect de la hiérarchie des valeurs : Sa nature divine prime. Cela se traduit, pour nous, hommes, par : « Dieu premier servi ».
Le verset final et conclusif est aussi un enseignement théologique : « Jésus croissait en sagesse, en stature et en grâce devant Dieu et devant les hommes ». Comme Dieu Il est parfait, sait tout et connaît tout. Mais comme homme, Il a besoin de grandir et de se développer physiquement (stature), psychiquement (Sagesse) et spirituellement (la grâce). L’Evangile ne nous dira plus rien sur Jésus avant Sa révélation comme Messie lors de Son baptême, à la Théophanie. Il Se prépare à Sa mission pendant 30 ans dans le silence, la prière et le travail. Mais Il va aussi, par Sa discrétion et Son humilité, endormir les soupçons de Satan, qui n’avait rien vu à Sa naissance : le diable ne commencera à s’inquiéter qu’à partir du baptême de Jésus.
Notes :