Le Beau, le Bien et le Vrai (1)

publicat in Varia pe 12 Décembre 2013, 08:42

Accomplir le bien est une des aspirations du cœur de l’homme, inscrite dans sa nature à l’aube de la création. Elle est une marque, un sceau indélébile de l’image divine qui le fait tendre vers l’accomplissement de sa destinée.

Mais il y a tel bien qui élève l’homme vers le ciel, le rend bienheureux, lui fait franchir la porte étroite des béatitudes célestes en le rendant concitoyen des anges. Et il y a aussi tel autre bien, dont l’accomplissement vient en réponse aux exigences d’une vie d’échange et de partage harmonieux en société, rend la vie de l’homme conforme aux principes moraux et aux règles de sociabilité. L’accomplissement d’un tel bien qui fait tendre le cœur de l’homme, ici et maintenant, vers un désir de bonheur pour ses semblables ainsi que pour lui-même, ne constitue pas un exploit évangélique, car il est dans l’ordre de la nature du vieil-homme, dans la nature humaine déchue de la grâce, de l’accomplir. Même « violemment secoué, agité et ébranlé par le vent terrible du péché, qui souffle et pénètre toute sa nature, son âme, ses pensées, son intellect, et qui secoue tous les membres de son corps [et, bien qu’] « aucun membre du corps ne demeure libre et impassible à l’égard du péché qui habite en nous »1, la tension du cœur de l’homme vers le bien demeure un sceau indélébile imprimé dans son âme. Ainsi en est-il, de même de la tension du cœur de l’homme vers la vérité. Car la volonté humaine déchue peut accomplir le bien sans se soucier du Bien suprême et, elle peut de même, tendre vers des vérités particulières, sans que les puissances de son âme ne soient unifiées par la lumière de l’unique Vérité : le Christ.

L’image de Dieu, imprimée en l’homme, dès la Genèse, comme un sceau impérissable de sa nature (Gn 2, 7), est constamment vivifiée par le Souffle de l’Esprit, « l’haleine de vie » qui fait de l’homme « une âme vivante » (Gn 2, 7). L’Archimandrite Aimilianos du Monastère de Simonos Petra sur la Sainte Montagne de l’Athos, citant un passage du Livre des Proverbes qui assimile le souffle de l’homme (esprit-pneuma) à la lumière, exprime ce mystère en ces termes : « La lumière de Dieu c’est le souffle de l’homme, qui pénètre jusqu’au tréfonds de ses entrailles2 ». […] La lumière de Dieu est notre respiration ! […] Saisissons notre souffle et nous saisirons Dieu »3. « Dieu est Lumière » […] La lumière de sa divinité pénètre dans la plus sombre cellule. Et même quand l’air ne trouve pas d’orifice pour y entrer, ni l’eau de lézarde pour s’y glisser, la Lumière, Dieu, y pénètre et nous prend dans ses bras, il nous fait lumière, nous qui, même si nous sommes victimes de notre chute ou quand nous sommes encore au comble de nos passions, ne cessons jamais d’être membre de son Corps précieux »4.

La triade du Beau, du Vrai et du Bien sont des Noms par lesquels les théologiens célèbrent Dieu. Elle manifeste les propriétés hypostatiques de l’unité et de la simplicité de la nature divine. Cette triade est un sceau de l’image divine dont l’homme porte indéfectiblement l’empreinte. Malgré la déchéance d’Adam, l’humanité, en lien avec son Archétype, continue de porter l’empreinte du Beau, du Vrai et du Bien par laquelle il participe à la Vérité, au Beau et au Bien suressentiel, cause de son être, dans la mesure propre à chaque homme. Dieu fait rayonner dans son image imprimée en l’homme les effusions de cette source rayonnante qui jaillit de lui-même.

« Si on le nomme Beau, c’est en ce sens qu’ensemble, il contient toute beauté et surpasse toute beauté, qu’il demeure éternellement beau, d’une beauté identique à soi-même et constante, qui ne naît ni ne périt, ne croît ni ne décroît, car il n’est point beau en ceci et laid en cela, ni beau selon les points de vue, les lieux ou les façons de le considérer, mais bien plutôt d’une beauté constante, qui demeure la même en soi et pour soi, contenant d’avance en soi et de façon transcendante la source originelle de toute beauté. [...]Aussi le Beau se confond-il avec le Bien car, quelle que soit le motif qui meut les êtres, c’est toujours vers le-Beau-et-Bien qu’ils tendent, et il n’est rien qui n’est part au Beau-et-Bien »5.

« Nous donnons à Dieu, écrit saint Basile le Grand, les noms de « Vie », de « Bonté » et autres noms semblables à cause des énergies et des puissances qui représentent, qui présentent, qui manifestent sa Sur-essence »6. Le Beau, le Vrai et le Bien, sont des propriétés hypostatiques subsistantes dans la Nature divine. Elles prennent leur source de l’Hypostase du Père par mode de génération, en tant que propriétés hypostatiques du Fils et par mode de procession, en tant que propriétés hypostatiques de l’Esprit7.

Dans l’état de déficience de la nature humaine déchue, les hommes ont perdu la proximité avec le divin Créateur et la contemplation de son Visage dans le « face à face » qui caractérisait le mode de relation d’Adam avec Dieu au Paradis. Par suite de l’aveuglement de leur entendement et de l’ignorance qui en a résulté, les hommes en sont venus à accomplir le bien sans se soucier du Bien suprême. Ils en sont venus à accomplir des biens éphémères privés de la lumière de « la vérité divine », ainsi que de « l’âme de l’amour divin », car tout œuvre humaine qui n’a pas de suite dans l’éternité de la vie divine immortelle, demeure dans la sphère des vanités du monde. Le cœur épris de vérité, mais déficient dans sa tension vers le Bien, se laisse de même, aimanté par la connaissance de vérités particulières sans aucun attrait pour la Vérité première qui n’est autre que Dieu Lui-même.

Le Seigneur a voulu que l’Amour qui est fondé tout entier sur la Vérité divine et qui est l’expression de la nature de Dieu, de la vie de Dieu, descende sur la terre, « se transforme en réalité humaine », « incarnée », « charnelle ». Il a voulu que notre réalité la plus charnelle resplendisse de la lumière de l’amour, et que l’amour divin se transforme en sentiment humain, en expérience humaine et en réalité humaine »8. Il a voulu qu’il en soit de même de la Vérité, du Bien, de la Beauté et de toutes les vertus divines, dont il est venu en son Incarnation dans la lumière de ce monde, en tant que Dieu et Seigneur, jeter la semence en nos âmes.

C’est par sa descente dans le cœur de l’homme, que l’homme est rendu apte à éprouver l’amour, à faire l’expérience de l’amour. Cet amour dont témoigne l’immensité du cœur de Dieu, et qu’il nous donne de goûter dans sa vivante Présence en nos vies ne se réduit pas seulement cependant à un sentiment du cœur ni à une sensation psychique, mais par l’éveil de notre esprit, le Seigneur nous donne d’éprouver une Présence, la Présence divine, afin de nous unir plus intimement à lui. L’amour est un filet qui ramène notre cœur de son enlisement dans « le bourbier » des sensations du monde, dans la claire lumière de la Vie, afin que devenant une possession divine, à notre tour, nous possédions Dieu. « Dieu est Amour » (1 Jn 4, 8 et 16) et il en donne la sensation spirituelle à notre âme. L’esprit de l’homme voilé par les ténèbres du péché, en raison de sa déchéance, et privé de la contemplation de la gloire divine « qui est sur la face du Christ » (2 Cor 4, 6), a perdu la conscience de laréalité hypostatique du Bien, du Vrai et du Beau et, cessant de les identifier à Dieu, il en est venu – parce que cette triade manifeste des tendances concrètes et précises dans le cœur de l’homme – à les reléguer au rang d’un idéal de justice, de probité morale, etc... L’homme, même déchu, garde toujours en son âme, l’empreinte de l’Image, mais sous le voile ténébreux du péché, car les perfections divines éternelles par lesquelles rayonnent en son cœur le Visage de Dieu ont été recouvertes du voile de ténèbres des passions. Défiguré, revêtu « du vieil homme, souillé, impur ennemi de Dieu et qui ne se soumet pas à la loi de Dieu (cf. Rom. 8, 7), […] [l’homme] voit et entend de façon perverse9, étant devenu inapte et incapable, en raison de sa cécité spirituelle due au péché, de référer ces perfections divines à leur Source : l’empreinte du Visage de Dieu en son âme.

Tout le bien qu’il est au pouvoir de l’homme d’accomplir, écrit l’Apôtre Paul, fait partie « des bonnes œuvres préparées d’avance par Dieu afin que nous les pratiquions » (Eph 2, 10). L’accomplissement de toute bonne œuvre, de toute œuvre de bien, témoigne de l’adhésion de notre cœur à l’Esprit et, à partir de l’homme, du resplendissement dans le monde de la Bonté, de la Vérité et de la Justice divine. Dieu prend plaisir en de telles œuvres et les reçoit comme accomplies en notre propre nom. Elles témoignent de la Présence de Dieu en l’homme, du rayonnement de son Visage en notre cœur, par « l’Esprit qu’il nous a donné » (1Jn 3, 24), et par Lequel « nous connaissons que nous demeurons en lui et lui en nous » (1Jn 4, 13).

Note :

1. Saint Macaire le Grand, Homélies spirituelles, page 100, trad. P. Placide Deseille, Coll. Spiritualité orientale n°40, Editions Abbaye de Bellefontaine, 1984.
2. Pr 29, 27 LXX.
3. Ibid. page 305
4. Archimandrite Aimilianos, Higoumène du Saint Monastère de Simonos Petra, Catéchèses et Discours I, Le Sceau véritable, Vie Athonite et société humaine, page 299, Editions Ormylia, 1998.
5. Denys L’Aréopagite, Les Noms divins, IV, §7, Œuvres complètes, p. 101, trad. Maurice de Gandillac, Bibliothèque Philosophique, Editions Aubier, 1943.
6. Saint Basile le Grand, Lettre 189.
7. En Dieu et dans la nature humaine, c’est la personne qui est le porteur de l’essence et c’est elle qui actualise les énergies de cette essence (Cf. Mgr Athanase Jevtich, Celui qui est, le Dieu vivant et vrai de Grégoire Palamas, Etudes hésychastes, page 86, Coll La Lumière du Thabor, Editions L’Age de l’Homme, Lausanne 1995).
8. Cft Abba Justin, Commentaire des Epîtres de Saint Jean le Théologien, traduit du serbe par Jean-Louis Palierne.
9Les Homélies spirituelles de Saint Macaire, Deuxième Homélie, page 99, trad. Père Placide Deseille,
Coll. Spiritualité orientale n° 40, Abbaye de Bellefontaine, 1984.