publicat in Fragments neptiques pe 6 Septembre 2013, 15:15
Marius Iordàchioaia, Un chrétien
L’amour est toujours une préférence. Et le Christ a une préférence pour chacun. Pour lui, chacun d’entre nous est un absolu. Un absolu n’est pas une partie de quoi que ce soit : il englobe tout… Dieu aime chacun d’entre nous, y compris celui qui est le plus détruit, épuisé, accablé, et d’autant plus qu’il est ainsi. Dieu aime l’homme ici et maintenant, dans sa banalité, dans sa lâcheté, dans sa solitude, dans son péché.
L’ascèse de la vigilance ouvre en nous l’œil du cœur qui participe à la vision de Dieu. Alors nous nous mettons « à la place » d’autrui et nous pouvons ressentir comme de l’intérieur ce qu’il ressent. Autrui devient pour nous l’image de Dieu : non pour notre délectation, mais pour une tension ascétique plus forte, car cette image est toujours plus défigurée par les puissances du mal, contre lesquelles il faut que nous luttions désormais avec les armes du discernement, de l’amour et de la prière. Surtout de la prière ! Car l’amour est le fruit de la prière. Il purifie le cœur des passions et l’ouvre à la dilatation trinitaire. La prière nous libère de l’indifférence et de l’opacité, elle nous rend vulnérables à la révélation d’autrui, à autrui comme révélation.
Bartholomée I, Vérité et liberté
Quelqu’un peut-il être trop sage – trop raisonnable ? Oui, si la source d’une telle sagesse n’est pas le sacrifice de l’obéissance, discipline auto-imposée de l’oubli de soi, reconnaissance d’une autorité souveraine. La sagesse peut être également une aliénation obtuse, un manque d’imagination et de courage.
Le frère le plus jeune (dans la parabole du Fils prodigue) a rencontré, dans le vertige de sa prodigalité, la pauvreté concrète, une pénurie drastique des moyens de subsistance. Le grand frère toutefois, lui aussi, d’une autre façon, fait l’expérience de la pauvreté : il est dans la situation de dévoiler la petitesse de son âme, sa pauvreté intérieure. Sa sagesse – son comportement raisonnable – tient du ressentiment et de la revendication. Il l’utilise comme preuve de sa supériorité morale, il se plaint que sa vertu n’a pas été récompensée et il accuse le père d’injustice, de partialité coupable. Le corollaire de son ingratitude est l’incapacité à se réjouir, le refus vexé d’entrer dans la fête, et la rancune. Nous avons, par conséquent, d’un côté, la suspension morale du fils prodigue et, d’autre part, la suffisance morale de son frère.
Le père de la Parabole n’est pas trop heureux : il a deux fils différents, qui toutefois, au bout du compte, se ressemblent. Les deux se comportent comme des rebelles, ils entrent en conflit avec l’autorité paternelle, ils sabotent l’avoir et le statut de leur père. Chacun faute à sa manière, mais les deux bénéficient, sans discrimination, de l’amour pardonnant de leur père…
Dans le monde de l’Ancien Testament, le fils désobéissant et entêté est conduit par ses parents devant les anciens de la ville et, châtiment immédiat, tué à coups de pierres (Deutéronome XXI, 18-21). La question du pardon ne se pose pas… Étrangère également à la coutume est la façon dont le père rencontre le fils prodigue : il court, il tombe à ses genoux, et l’embrasse, avant que le coupable ne puisse prononcer le discours préparé à l’avance. Les historiens nous disent que dans la culture sémitique, un homme honorable ne court jamais. Le costume de l’époque était de telle nature qu’on ne pouvait s’élancer sans soulever sa robe, ce qui impliquait un dévoilement – jugé impudique – des pieds. Le père accepte, par conséquent, par compassion, un comportement indigne, par désir d’une définitive (et spontanée) réconciliation…
En résumé, le père, loin de se contenter du pur et simple pardon, pardonne au-delà de la mesure : il ajoute au pardon courant la surabondance de la grâce. Non seulement il reçoit chez lui celui qui était perdu, mais il sort à sa rencontre. La rencontre équivaut, dans le cas du fils, à une « résurrection », par conséquent un renouveau radical de sa vie et de son être.
Alors que le fils cadet, parti au loin, est conduit tout près, le fils aîné, resté tout près, se révèle être et demeurer loin. Il ne s’adresse jamais à son père en l’appelant « père » ; il parle de son frère avec une distance méprisante (« ton fils ») et il décrit la participation de celui-ci à l’économie familiale comme un emploi à perte. Mais, comme dans le cas du cadet, le père aime de façon inconditionnelle. Aucune prodigalité du mal ne résiste à sa prodigalité dans le bien. Le pardon ne s’accorde pas selon des règles fixes, il n’est pas l’effet d’une idéologie qui conclut des marchés. Il ne récompense pas les mérites (aucun des deux fils n’est récompensé pour ses « qualités »), mais il se déverse miraculeusement sur tous, comme une pluie fertile, qui ne choisit pas entre les bons et les mauvais…
Le métabolisme du pardon divin ne peut être « systématisé » suivant les critères du jugement humain. Et la « sagesse » raisonnable, musculature morale ostentatoire, qui en vient à mépriser l’échec des autres et à sanctionner, avec arrogance, la bonté du pardonnant, disposé, lui, à accorder une chance à ceux qui sont perdus, n’est pas la bonne voie. En dépit de son style présomptueux ! Et ce qui est important toutefois, est que le pardon véritable soit producteur de « résurrection ». Le péché est annulé, tout peut être repris au début, aucune touche sombre de déviation ne demeure non purifiée. Le pardon rétablit le monde et l’homme dans leur état originel. Le pardon, comme prodigalité de la tendresse, rectifie les effets de toute prodigalité maléfique. Écrasant la prodigalité par la prodigalité.
Andrei Plesu, Les paraboles de Jésus
L’homme est la seule créature qui ne sache pas vivre. Ou, pour mieux dire, qui ne sache plus vivre.
La vie est une liturgie. La liturgie est la transformation de la vie entière de son caractère contingent, archaïque et pécheur, en vie soumise au rythme, à l’harmonie de Dieu. Elle est la découverte concrète que chacun d’entre nous est un temple, une Église de l’Esprit Saint. C’est l’état de tension de la conscience qui comprend que nous ne pouvons pas rester un temple stérile. La vie du chrétien est à l’intersection entre le déclin des premiers temps de la révélation et l’aurore des temps derniers de la Fin.
Daniil Tudor, Dieu - Amour