publicat in Parole de l'Évangile pe 2 Septembre 2013, 11:11
6e Evangile de l’onction des malades (Mt 15/21-28)
Cet étonnant voyage du Christ en territoire païen et l’exorcisme qu’Il y accomplit se situent vers la fin de Sa mission terrestre, entre les deux multiplications des pains, peu de temps avant Sa montée vers Jérusalem et la première annonce de la Passion1. Seuls deux des Synoptiques nous rapportent ces évènements : Matthieu et Marc (Mc 7/24-30), qui en sont tous deux probablement des témoins oculaires (Marc est l’Evangile de Pierre).
Le Seigneur vient d’être pris à parti par « des pharisiens et des scribes venus de Jérusalem », qui lui font de vifs reproches sur Ses disciples, accusés de transgresser la Loi (en ne se lavant pas les mains avant de manger), parce qu’ils n’osent pas L’accuser, Lui, de front : Il leur clôt la bouche par Sa sagesse, puis donne un grand enseignement, public, sur la véritable impureté. La scène se passe aux alentours de Génésareth (Mt 14/34) c’est-à-dire au bord de la mer de Galilée, à environ 6 km au Sud-Ouest de Capharnaüm.
Puis le Seigneur « Se retire dans la région de Tyr et de Sidon ». St Marc nous précise qu’Il s’installe dans une maison, incognito (« voulant que personne ne le sache » -Mc 7/24). Voilà déjà quelque chose de tout à fait étonnant et intéressant. Le Christ dira un peu plus tard à la Cananéenne qu’Il n’est venu que pour sauver Israël, et pourtant Il se rend dans un territoire païen, totalement étranger au peuple juif. Le « territoire de Tyr et de Sidon » est en effet la Phénicie, appelée aussi « Syro-Phénicie », qui garde le souvenir du grand empire maritime phénicien des troisième et second millénaires av. J-C2. Bien que l’Evangile ne nous indique pas le motif de ce voyage, il est fort possible que le Christ se soit retiré là, loin du monde juif3, par fatigue intérieure, pour cesser d’entendre constamment des reproches et des critiques, et souffler un peu (plusieurs fois en effet l’Evangile nous dit qu’Il est « las »). Mais il n’en demeure pas moins que Ses pieds divins ont foulé cette terre païenne et qu’Il en a respiré l’air, de même qu’Il est allé dans d’autres territoires païens, notamment en Pérée et en Décapole. Ces voyages mystérieux, dont l’Evangile ne nous indique pas la raison, peuvent être considérés comme une prophétie de l’universalité du christianisme4.
Mais le rabbi Ieshouah ne peut pas rester longtemps caché, parce qu’Il est le personnage le plus célèbre de toute la Palestine et que la Galilée est un pays mélangé, où les juifs côtoient les païens, et qui a beaucoup de relations avec ses voisins phéniciens et syriens.
Une « femme cananéenne » découvre que le célèbre rabbi de Nazareth est en visite chez eux et elle vient Le supplier de délivrer sa fille qui est possédée. St Marc dit que « la femme était grecque, syro-phénicienne de naissance ». Pour comprendre l’étrange dialogue entre cette femme et le Christ, il faut donner quelques explications. « Cananéen » est un terme qui a d’abord désigné tous les habitants du « Pays de Canaan », avant sa conquête par les Hébreux au 13e s. av. J-C5. Mais ce pays était beaucoup plus vaste que la future Palestine : il comprenait toute la côte jusqu’à l’embouchure de l’Oronte, ainsi que la Syrie. Les Hébreux ne conquerront qu’une partie de ce territoire, qu’on appellera ensuite « Palestine » (en raison de l’invasion des Philistins au 12e s. av. J-C.). Les cananéens de Palestine seront progressivement intégrés à Israël. Les israélites utiliseront alors ce terme pour désigner les Phéniciens, qui avaient la même origine que ceux de Palestine, la même langue et la même religion (ils adoraient les mêmes dieux et avaient les mêmes pratiques religieuses). St Marc précise « grecque » parce que les Phéniciens étaient de culture grecque depuis les conquêtes d’Alexandre (4e s. av. J-C). Ces « cananéens » sont totalement païens : comme les anciens cananéens de Palestine ils adorent « Baal », dont le Christ Lui-même a dit qu’il s’agissait de Satan6, ils ont longtemps pratiqué les sacrifices humains (notamment celui des enfants7), ce qui est un critère absolu de la présence et de l’œuvre des démons, et ils pratiquent couramment la magie et la sorcellerie. Il n’est pas surprenant que la « petite fille » (Mc 7/25)de cette phénicienne hellénisée soit « tourmentée par un démon » c’est-à-dire possédée, parce que, lorsqu’on commerce avec les démons, comme c’est le cas dans la magie et la sorcellerie, ils s’incrustent et ne veulent plus partir8.
Ce qui est étonnant chez cette femme, c’est que, bien qu’étant païenne, elle s’approche du Rabbi juif et lui crie : « Aie pitié de moi, Seigneur, fils de David ». Elle fait une admirable prière (proche de notre « prière de Jésus »), probablement transmise par des Galiléens de passage, dans laquelle elle confesse que le rabbi Ieshouah de Nazareth est le Messie (« Seigneur, fils de David »). Mais Le Seigneur ne détourne pas la tête et ne répond pas. Elle ne perd pas espoir et continue à crier. Les Apôtres, excédés, disent au Maître : fais quelque chose, car on n’en peut plus. De la bouche du Verbe sort alors une parole tranchante comme une épée : « Je n’ai été envoyé qu’aux brebis perdues de la maison d’Israël ». C’est un logion divin, une révélation. Voici ce qu’il signifie : Mon Père M’a envoyé vers l’Homme pour le sauver et Je Lui obéis. Mais comment pourrait-on sauver quelqu’un qui n’a pas conscience d’être perdu ? Comment pourrait-on guérir un malade qui s’estime bien portant ? Seul Israël, par Abraham et Moïse, avait écouté Dieu et cru en Lui. Seul Israël attendait le salut par le Messie. Le Christ est venu d’abord sauver Israël. Après, Israël avait la mission de proclamer le Nom de Dieu jusqu’aux extrémités de la terre et d’annoncer le salut à tous les hommes9. Israël était un ferment dans la pâte. Ceci est attesté par un fait précis : lorsque le Christ délivra les deux possédés de Gerasa, en terre païenne (la Décapole) les habitants « eurent peur », croyant avoir affaire à un magicien plus grand que les autres, et « ils Le prièrent de partir »10. Ils ne pouvaient pas comprendre que Jésus était le Sauveur du monde : seul un juif pouvait le comprendre. Le Christ est toujours d’une exactitude parfaite : voilà pourquoi Il prononce cette phrase qui peut sembler terrible, mais qui est la vérité.
Tout être humain ayant entendu cela se serait enfui en pleurant. Mais la femme tient bon : elle se prosterne devant Lui (elle L’adore) et dit : « Seigneur, au secours ». Un deuxième logion sort de la bouche du Logos : « Il n’est pas bon de prendre le pain des enfants et de le jeter aux petits chiens ». Il est en apparence encore plus dur que le premier. Mais Celui qui est la Vérité dit la vérité. Les « enfants » sont ceux qui ont Dieu pour Père : c’est Israël. Le « pain » est la parole de Dieu. Les païens, qui ne connaissent pas Dieu, sont comme des animaux : ils n’ont pas de conscience spirituelle. Leur donner la parole de Dieu reviendrait à donner du pain à des chiens11. Or les chiens ne mangent pas de pain : ils sont carnivores. Faire cela serait contre nature : ce n’est « pas bon ».
La femme accepte cette sévère reprise spirituelle : elle ne se drape pas dans sa dignité blessée, mais réfléchit dans son cœur, en une fraction de seconde, et répond au Christ cette phrase admirable, qui est un modèle d’économie spirituelle : « Oui, Seigneur [j’accepte ce que Tu dis, et qui est la vérité], mais les petits chiens mangent les miettes qui tombent de la table de leurs maîtres ». Cela signifie : Tu as dit la vérité, mais il y a aussi l’économie. Nous ne sommes pas capables de manger la nourriture de Ta parole, nous les païens, mais permets que nous lapions les miettes, car nous sommes affamés. Ces miettes, c’est le surplus de la générosité divine, le trop plein, ce qui tombe à côté12. Et il vaut mieux que ce soit avalé par les petits chiens que perdu.
Le Christ est dans l’admiration : Il lui accorde aussitôt ce qu’elle a demandé, à cause de sa foi (« Ô femme, grande est ta foi, qu’il t’arrive comme tu veux »). St Marc précise : « …le démon est sorti de ta fille ». La femme retrouve sa petite fille « étendue sur le lit », délivrée et en paix : le démon est parti. Pourtant, dans cette circonstance, le Christ n’a fait aucun geste sacramentel ni prononcé de paroles exorcistes : son seul vouloir, divin, a expulsé l’ennemi du genre humain.
Cette femme est un modèle spirituel : elle a lutté. Elle a voulu « conquérir Dieu », comme l’avait fait le patriarche Jacob. La pédagogie du Christ ressemble à celle qu’il a eue avec la Samaritaine : Il a lancé l’hameçon et le poisson a mordu. Il a progressivement amené cette femme païenne à la perfection : elle est devenue chrétienne.
Père Noël TANAZACQ, (Paris)