publicat in Varia pe 18 Juin 2013, 10:47
Histoire dans l’histoire des Frères Karamazov, la légende du Grand Inquisiteur est en fait le testament littéraire de Dostoïevski.
C’est son « dernier mot ». Un dernier mot dans lequel il accuse la trahison de l’église catholique qui aurait abandonné sa destination spirituelle.
La dissolution dans le social de l’église catholique constitue en fait une double trahison : théologique et historique.
Dostoïevski est visionnaire – il anticipe et prévoit les conséquences de cette trahison. Le communisme russe, conçu en Occident et concrétisé en Russie, naissant à son époque avec ses premiers terroristes « possédés », Bakounine et Netchaïev, est en fait l’issue logique de l’abandon du spirituel, de l’obsession sociale, de la fascination égalitaire.
Lénine, Trotski et Staline sont les enfants du Grand Inquisiteur.
La solution pour sortir de ce cauchemar et pour éviter de nouvelles catastrophes, se trouve aussi dans l’œuvre dostoïevskienne : il s’agit d’un chemin intérieur, qui part en quelque sorte du Mont Athos.
* * *
Le « poème » du Grand Inquisiteur (Ivan Karamazov l’appelle poème et non légende ou histoire) se passe à Séville au XVIème siècle, à l’époque des bûchers de l’Inquisition.
Le Christ choisit de revenir parmi les hommes là-bas et ce choix n’est évidemment pas fortuit.
Son apparition est à la fois humble et majestueuse, avec « un sourire d’infinie compassion » : malgré sa discrétion, tous le reconnaissent d’emblée et lorsqu’il ressuscite une fillette sur le parvis de la cathédrale en prononçant pour la seconde fois « Talitha koumi », il n’y a plus de doute : c’est Lui.
Le Grand Inquisiteur voit et comprend tout de suite de qui il s’agit. Il arrête le Christ et le jette en prison. Comme seize siècles plutôt.
A la tombée de la nuit, il visite le prisonnier et lui reproche sa venue.
« Pourquoi es-tu venu nous déranger ? Car tu nous dérange, tu le sais bien. »
Le Christ écoute en silence, jusqu’à la fin, le plaidoyer du Grand Inquisiteur.
La trahison théologique
« Nous avons corrigé ton œuvre en la fondant sur le miracle, le mystère, l’autorité » - voilà le secret du Grand Inquisiteur.
La liberté est écartée au détriment de l’autorité, alors que tout l’enseignement du Christ et des Evangiles est fondé sur la liberté de choix.
« Tu voulais que les hommes te donnent librement leur amour » dit le Grand Inquisiteur. Nous avons choisi de les priver de la liberté de choix, car l’homme préfère la paix et même la mort à la liberté de discerner le bien et le mal ».
La notion de liberté doit être comprise ici dans son sens originel, grec : prohairesis, liberté de choix (Aristote dans l’Ethique à Nicomaque).
Le Grand Inquisiteur est compassionnel : son amour pour les hommes et son obstination de les rendre heureux sont indiscutables. Ce bonheur a toutefois un prix : la liberté.
Nicolas Berdiaev a parfaitement analysé le pari du Grand Inquisiteur :
« L’homme ne peut supporter sa propre souffrance, ni celle des autres, mais sans souffrance la liberté est impossible, et impossible aussi la distinction entre le bien et le mal. L’homme se trouve face à un dilemme – d’un côté la liberté, de l’autre le bonheur, le bien être, l’organisation rationnelle de la vie ».
Berdiaev résume parfaitement ce choix : « la liberté avec la souffrance ou le bonheur sans la liberté ».
Pour le Grand Inquisiteur la liberté est donc un fardeau maudit et insupportable.
La sincérité et l’honnêteté du Grand Inquisiteur sont évidentes et son effort pour le bonheur de tous est presque touchant… Comme tant d’autres, le Grand Inquisiteur veut sincèrement le bien et le bonheur de l’humanité. De toute l’humanité. Un bonheur égal et également partagé, ici et maintenant. Hic et nunc. En ce sens il est… socialiste.
« Tu es fier de tes élus, mais ce n’est qu’une élite… tandis que nous, nous donnerons le bonheur à tous. »
Il sait parfaitement et il le dit : la liberté est incompatible avec le bonheur. Elle est aristocratique, elle n’existe que pour quelques-uns.
Faut-il rappeler que le désir d’égalité est, selon Saint Grégoire de Nazianze, ce qui a provoqué la chute de Lucifer. Nicolas Steinhardt parlera, quant à lui, de la difficulté, de l’effort permanent d’être chrétien, de « l’aristocratie du christianisme ».
A ce stade, on peut légitimement se demander quel est le fondement théologique du raisonnement du Grand Inquisiteur et pourquoi son pari constitue en fait une trahison.
La réponse la plus pertinente a été donnée par Nae Ionescu dans son célèbre cours de Philosophie de la Religion (Université de Bucarest, 1925).
« Tu aimeras le Seigneur ton Dieu de tout ton cœur, de toute ton âme, de tout ton esprit, de toute ta force. Tu aimeras ton prochain comme toi-même. »
La pensée catholique, au départ à travers Saint Augustin, aurait établit une sorte d’équivalence entre les deux commandements.
Pour Nae Ionescu, il s’agit là d’une erreur tragique de l’Occident chrétien. Le commandement « Aime Dieu… » est absolu, total, sans limite et sans ambiguïté.
En revanche, le commandement « Aime ton prochain… » est limité : comme toi-même. Pas moins. Mais pas plus.
Et Nae Ionescu interroge : « Mais qui a dit et où est-il dit que je dois m’aimer moi-même ? Nulle part …»
En partant de cette erreur d’interprétation, l’Occident a accentué, sans fondement sérieux selon Nae Ionescu, l’amour du prochain. Cette obsession de l’amour du prochain, équivalente à l’amour pour Dieu est la source de la trahison théologique. D’autant plus s’il s’agit d’un Dieu lointain, qui n’intervient plus.
Le Grand Inquisiteur est donc conséquent avec cette passion obsessionnelle du prochain - sa préoccupation est exclusivement « sociale » : le bonheur égal de tous, le pain… C’est un discours presque léniniste. La logique est à la fois séduisante et implacable, mais elle a un prix : la liberté.
Or la liberté est pour les Pères « intrinsèque à l’intention même de Dieu vis-à-vis de sa créature ». En l’annulant, le Grand Inquisiteur défigure et viole la face divine qui est dans chaque homme, ce « microthéos » selon la formule de Paul Evdokimov. Il s’agit bien du « risque » pris par Dieu dans l’acte de création : Il a créé l’homme libre, libre de pêcher, libre de choisir le Mal.
La trahison est théologique parce elle est en fait une trahison contre le Saint Esprit : en enlevant la liberté, en prétendant corriger et accomplir l’œuvre du Christ, le Grand Inquisiteur se substitue au Saint Esprit.
La trahison historique est une conséquence immédiate de la trahison théologique.
Le Grand Inquisiteur reproche au Christ de ne pas avoir accepté « la pourpre de César, d’avoir refusé l’empire universel et la paix du monde. »
Nous avons accepté Rome et le glaive du César… Nous atteindrons notre but et nous songerons au bonheur universel »
L’Inquisition suppose le pouvoir temporel de l’Eglise, c’est-à-dire le renoncement à son destin spirituel.
Le projet du Grand Inquisiteur est à la fois socialiste et mondialiste puisqu’il s’agit de créer concrètement le paradis sur l’ensemble de la terre.
« L’humanité a toujours tendu à s’organiser sur une base universelle ». Il nous revient donc « d’accepter la pourpre du César, pour fonder l’empire universel et donner la paix au monde ».
Ce projet est en fait satanique. Le Grand Inquisiteur le sait :
« Nous t’avons abandonné pour le suivre ».
Il est intéressant de souligner que pour Dostoïevski la filiation entre le catholicisme et le socialisme est évidente. Tout comme Lénine et Staline, le Grand Inquisiteur organise la vie sociale jusque dans le moindre détail : « Certes nous les astreindrons au travail, mais aux heures de loisirs, nous organiserons leur vie comme un jeu d’enfant, avec chants, des chœurs, des danses innocentes. Oh ! nous leur permettrons même de pêcher, car ils sont faibles… Nous leur dirons que tout pêché sera racheté, s’il est commis avec notre permission ».
On se croirait non plus à Séville au XVIème siècle, mais en URSS sous Staline ou en Chine à l’époque de Mao : « Ils n’auront nuls secrets pour nous. Suivant leur degré d’obéissance, nous leur permettrons de vivre avec leurs femmes ou leurs maîtresses, d’avoir des enfants ou de ne pas en avoir… »
La tentation de créer un état socialement pur et parfait est évidemment aussi ancienne que la République de Platon. En revanche, le faire au nom du Christ, qui enseigne de rendre à César ce qui appartient à César, est une trahison spécifique à l’Occident. Et pas seulement à l’Inquisition catholique.
Le protestantisme a connu avec Calvin la même tentation. En bon disciple du Grand Inquisiteur, Calvin aussi organise une sorte de théocratie à Genève, basée sur le refus de liberté :
« La discipline, dit Calvin, règne dans l’Etat comme dans l’Eglise… Combattons pour la sainte discipline ».
Pour Calvin, l’Etat et l’Eglise doivent se confondre, afin de forger une « sainteté commune ».
Comme dans le Judaïsme et dans l’Islam, le calvinisme est non seulement une religion, mais aussi un code civil. Selon Dimitri Merejkovski dans son livre « Calvin », à Genève il fallait mettre aux arrêts les gens qui mangeaient plus que deux plats autorisés par la loi : un plat de viande et un plat de légumes…
La trahison historique de l’église catholique aboutit in fine à une imposture athée : « Les expériences d’un paradis terrestre ont toujours abouti à un enfer, à la haine, à l’extermination mutuelle, la violence et à l’orgie » observe Nicolas Berdiaev.
On peut situer dans le temps le glissement d’une certaine forme de catholicisme vers l’organisation du « royaume universel », vers la socialisation du bonheur.
Pour Mircea Vulcanescu, le christianisme est d’une manière générale une religion ayant un permanent sentiment d’attente de la fin des temps. Or, cet espoir est déçu à partir du onzième siècle. La chute tragique de l’Empire Byzantin, par la suite, donne le coup de grâce au Moyen Age. Avec la fin du Moyen Age nous perdons le sentiment permanent de la transcendance. L’au-delà est abandonné au profit de l’immédiat. L’immédiat devient le terrain de jeu. La Renaissance inaugure les temps modernes où l’homme prétend se sauver par lui-même.
Le bonheur terrestre devient une obligation, comme dans l’intuition du Grand Inquisiteur.
Le salut doit se faire ici-bas et il se fait par l’action. C’est le triomphe de « homo faber ».
Alors que faire ?
Comment retrouver le sens originel du christianisme dans le monde d’aujourd’hui qui semble issu tout droit du projet du Grand Inquisiteur, revu par Rousseau, Robespierre et Lénine.
On a parfois affirmé que l’univers dostoïevskien est un monde sans solution, préfigurant la littérature absurde et la souffrance gratuite.
C’est faux.
Sonia Marmeladova transfigure son pêché par une immense humilité chrétienne. Le prince Miskin, en dépit de son infirmité, est un être séraphique et Aliocha, bien qu’un Karamazov, est la clé céleste du dernier roman de Dostoïevski. Mais surtout deux personnages, volontairement en arrière-plan, portent la solution dostoïevskienne. Il s’agit du starets Zosima dans les Frères Karamazov et de l’évêque Tikhon dans les Possédés.
Dostoïevski a fréquenté le monastère d’Optina, centre de l’orthodoxie russe et foyer du renouvellement de l’hésychasme à travers la Philocalie.
Saint Paisius Velicicovski est, au XVIIIème siècle, le véritable pont entre le Mont Athos et la Russie. Il ramène d’Athos les textes de la Philocalie, les traduit en russe et surtout il ravive l’hésychia, ce grand mystère de l’orthodoxie qui communique la lumière divine.
Dostoievsky connaissait les écrits de Saint Paisius Velicicovski et était familier du Monastère d’Optina. En 1878, un an avant la parution des Karamazov, Dostoïevski se rend au Monastère d’Optina où il s’entretient avec le starets Ambroise qui deviendra le starets Zosima du roman.
Ses personnages, l’évêque Tikhon et surtout le starets Zosima ont la réponse au défi du Grand Inquisiteur : la seule solution conforme à la dignité de l’homme est hors de l’histoire.
Il est vain de chercher le bonheur dans l’histoire – après les désastres du XXème siècle nous sommes bien placés pour savoir que cette tentation finit inéluctablement dans l’enfer des génocides et des camps de concentration.
Le bonheur ne peut être qu’un état intérieur : c’est une grâce.
Le chrétien vit par définition avec un pied dans la tombe : son salut se joue ici, mais son objectif est l’autre monde.
Faut-il alors sortir de l’histoire, sortir du monde ?
Le monastère est-il notre destin à tous ?
Ni Dostoievschi à travers ses personnages « théophores » (au contraire même : le starets Zosima envoie Aliocha dans le monde…), ni la tradition orthodoxe ne l’affirment.
Pour Paul Evdokimov « les réformes économiques ne sauraient établir le paradis sur la terre, leur tâche se limitant à l’empêcher de se transformer en enfer. »
Dans cet effort, avec la conscience aiguë du provisoire – « memento mori » – nous ne sommes pas abandonnés. Toute la tradition orthodoxe témoigne de l’immanence divine dans l’Histoire et dans l’Homme.
Le pêché sans appel du Grand Inquisiteur c’est qu’il se substitue au Saint-Esprit, dont il nie l’efficacité. En ce sens, il fait un choix irréversible : il sert désormais l’Autre…
Or nous savons que l’Esprit a sa propre existence et un rôle majeur dans l’économie du salut.
C’est par une prière au Saint Esprit que commencent tous les services liturgiques de l’église orthodoxe.
Quelques indications bibliographiques :