publicat in Grands spirituels pe 13 Juin 2013, 10:20
« Tiens ton esprit en enfer et ne désespère pas »
Mère Siluana est invitée pour donner une conférence dans le cadre de l’Université d’été de la Métropole Orthodoxe Roumaine d’Europe Occidentale et Méridionale, qui aura lieu au centre Sainte‑Croix à Monestier, en Dordogne, du 29 août au 1er septembre 2013.
Une rencontre imprévisible
Lors d’un récent pèlerinage en Roumanie avec l’association AXIOS de la Métropole Orthodoxe Roumaine, j’ai eu la grâce de rencontrer une mère spirituelle, mère Siluana, une figure que je ne m’attendais pas à voir dans un monastère orthodoxe. L’originalité de mère Siluana a été d’oser utiliser les découvertes des sciences humaines contemporaines en psychologie, biologie et neurosciences pour les mettre au service de l’anthropologie orthodoxe philocalique.
Notre guide nous avait annoncé un entretien avec une mère spirituelle, mais je n’avais aucune idée de ce qui nous attendait.
Mère Siluana est higoumène du monastère Saint-Silouane l’Athonite à Iasi. En 2001, soutenue par un projet de la métropole d’Olténie, elle fonde un premier centre de formation à Craiova. En 2006, ce centre est devenu une ONG et en 2008 lorsque le monastère a été transféré à Iasi en Moldavie, le centre a été, lui aussi, déplacé près du monastère. Ce centre de formation est aujourd’hui sous la bénédiction de la Métropole de Moldavie et de Bucovine. L’action de Mère Siluana a été, dans un premier temps, une action sociale qu’elle a menée auprès des prisonniers et des enfants abandonnés. En vieillissant, elle s’est concentrée davantage sur le travail d’accompagnement thérapeutique au sein de l’Eglise.
Mère Siluana nous a reçu dans l’église d’une paroisse proche du monastère. Pendant deux heures, nous avons eu la joie de l’écouter nous présenter le travail qu’elle fait avec toute son équipe. Mais, tout d’abord, elle nous a raconté son parcours.
Dès sa première phrase, dans une langue dépouillée de fioritures, elle a annoncé la couleur de son engagement :
« Le vieil homme est encore vivant et il a peur, mais avec le don de Dieu, si je garde mon esprit dans l’enfer de mon cœur, alors je peux donner ma peur à Dieu et si mon courage est plein de peurs, ma peur peut devenir l’énergie de mon courage. »
Le parcours personnel de mère Siluana
Mère Siluana a vécu sous le régime communiste. Elle n’a d’abord connu que l’athéisme. Déjà toute petite, elle a rencontré l’enfer. En observant son corps qu’elle percevait comme une usine à excréments, elle s’est rendu compte que, de toutes les bonnes choses qu’elle mangeait, il ne restait que des choses sales.
Elle ne voyait dans la vie qu’une lutte contre la saleté et la putréfaction. Elle voyait les gens travailler toute la journée. Ils travaillaient pour manger et pour que « de l’autre côté » ne sortent que des excréments. Et tout ça pour quoi ? Pour mourir définitivement et puer encore plus. Devant cette dure réalité, tout son optimisme s’évanouissait.
Puis, curieuse, elle a commencé à lire, à apprendre des choses et à découvrir que la vie pouvait aussi donner de la joie. Elle s’est posé beaucoup de questions et elle est devenue philosophe. Aujourd’hui, c’est avec ironie qu’elle remercie le régime marxiste qui lui a permis de rencontrer la parole de Dieu. En effet, c’est en étudiant tout ce que le régime critiquait qu’elle a pu commencer à se tourner vers Dieu, à lire les écrits interdits sur Dieu et à découvrir la Bible. Elle découvrit qu’il y avait un choix à faire entre le Bien et le Mal et ne voulut faire que le Bien. Mais à la moindre tentation, tous ses beaux principes s’évanouissaient. Cependant, elle s’accrocha et choisit d’accepter tout ce qui lui arrivait, tout ce qu’elle avait à vivre. Ce qui finit par l’amener, en raison de la gravité des troubles de son état psychique, à faire un séjour en hôpital psychiatrique. Après un long traitement, elle connut une certaine sérénité, mais cette sérénité était très artificielle et au fil du temps elle se rendit compte que le traitement psychiatrique médicamenteux ne transformait rien. Elle décida alors d’accepter les douleurs qu’elle avait, jusque-là, fuies grâce aux médicaments et à ses constructions philosophiques et elle commença une psychothérapie. Le traitement médicamenteux avait jusqu’alors calmé le symptôme, il avait évité l’explosion psychique mais il restait intact. La psychothérapie lui permit d’être accompagnée dans la traversée de ses souffrances et de pouvoir mobiliser petit à petit ce qui jusque-là était resté figé. Une amélioration de son état psychique ne tarda pas à se faire sentir.
Les dons de Dieu
Cependant, en même temps qu’elle poursuivait sa psychothérapie, elle sentait que tout son être criait vers Dieu, elle appela au secours. Assez rapidement, la réponse est venue d’un père spirituel. Cet homme lui a dit qu’elle trouverait la réponse à toutes ses questions dans la prière :
« Seigneur Jésus-Christ Fils de Dieu aie pitié de moi, pêcheur ! »
Elle, qui s’était posé toutes sortes de questions hautement philosophiques, recevait une réponse tellement courte qu’elle tomba d’abord dans le désespoir. Mais la réponse de Dieu ne tarda pas à venir, car Dieu l’invita avec beaucoup de tendresse à entrer dans son propre enfer et elle connut Son amour et Sa lumière. C’est au cœur de l’enfer, alors qu’elle n’en pouvait plus, qu’elle était au bord de l’explosion qu’elle a entendu en elle : « Vas-y ! Explose ! ». Alors, tout à coup, la nuit a explosé et la lumière a surgi. C’est alors qu’elle comprit que son enfer avait été construit sur un don de Dieu pour pouvoir survivre jusqu’à sa rencontre avec Lui.
Elle nous témoigne également d’un autre don de Dieu, celui d’avoir été le témoin de la douleur du monde. Au moment où elle traversait une rue très large avec trois voies dans un sens et trois voies dans l’autre et qu’elle se trouvait au milieu d’un carré de fleurs, alors que les voitures roulaient à toute vitesse dans les deux sens, elle ressentit, subitement, en elle, ladouleur que Dieu ressent quand Il voit l’homme dans une telle souffrance.Cette impression sembla durer une éternité. Puis, tout s’est arrêté. Elle s’est retrouvée complètement épuisée. Cette douleur du monde était tellement puissante qu’elle crut qu’elle allait mourir. Cette « visitation » a changé quelque chose de très profond en elle, non pas dans son cerveau, mais dans les cellules de son corps, et en même temps elle vécut l’expérience d’une confiance infinie en la miséricorde divine.
Mère Siluana est donc passée de l’athéisme glacial et mortifère à la découverte du Royaume de Dieu. Ce passage s’est fait pour elle grâce aux découvertes conjointes de la prière du cœur, des pères de l’Eglise et des thérapies contemporaines. C’est dans ce creuset singulier où souffle l’esprit de notre temps que mère Siluana nous invite à entrer pour nous laisser transformer au plus profond de nos enfers.
J’ai écouté mère Siluana avec ravissement, elle jonglait si facilement entre le spirituel et le thérapeutique et avec une telle fluidité que j’en étais sidérée. Oui, il était possible d’entendre une mère spirituelle profondément orthodoxe nous parler avec simplicité à la fois des découvertes des thérapies contemporaines et des Pères de l’Eglise. L’un n’excluait pas l’autre.
C’est donc à partir de son expérience singulière que mère Siluana a construit tout son enseignement. Son expérience du monde séculaire sans Dieu n’est pas sans nous rappeler le monde dans lequel, nous occidentaux, sommes en train de vivre. L’enfer nous le voyons tous les jours sur nos écrans, dans nos journaux. Mais sommes-nous décidés à le voir au plus profond de notre cœur ? Nous ne saurons jamais la teneur de l’enfer qu’a pu vivre mère Siluana, mais son témoignage nous encourage à tenir notre « esprit en enfer et à ne pas désespérer » car le Christ s’est fait homme, Il est descendu dans l’enfer de chacun d’entre nous afin que nous puissions avec Son aide sortir de nos enfers et faire l’expérience d’une humanité transfigurée.
(à suivre)
Christine Artiga, psychothérapeute paroissienne de la paroisse Saint Joseph de Bordeaux