Qui s’ elevera, sera abaisse, et qui s’abaissera, sera eleve (Mt. 23,12) (1)

publicat in Le monde intérieur pe 8 Juin 2013, 09:55

« L’abbé Antoine a dit : « J’ai vu tous les filets de l’Ennemi tendus sur toute la terre, et je disais en gémissant : « Qui donc passera à travers ? » Et j’entendis une voix me dire : « L’humilité. »

« L’abbé Poemen a dit : « L’homme a besoin de l’humilité et de la crainte de Dieu, comme du souffle qui sort de ses narines. »

« Un possédé du démon, qui écumait affreusement, frappa un moine ermite sur la joue. Et l’ancien se retourna et lui présenta l’autre joue. Mais le démon, ne supportant pas la brûlure de l’humilité, disparut aussitôt »

« Un ancien a dit: Je préfère une défaite dans l’humilité qu’une victoire dans l’orgueil. »

(« Les chemins de Dieu dans le désert – Collection  systématique des apophtegmes », Ed. Solesmes, 1992) 

 

La morale laïque s’est appropriée un certain nombre de valeurs chrétiennes, qui privées de leur dimension divine, ont perdu leur force et leur sève vitale, semblables à des branches mortes détachées de l’arbre. Mais parmi ces vertus chrétiennes recyclées selon les normes de la morale profane, l’humilité n’a pas trouvé sa place. Bien au contraire, tous les principes éthiques de la morale laïque reposent sur un seul et même article de foi, selon lequel il n’y a aucune autre valeur, ni aucune vérité au-dessus de l’homme, et aucune autorité au-dessus de sa volonté et de son jugement – « Il n’y a aucune instance au-dessus de la raison » (S. Freud)

L’homme prétend ainsi devenir son propre créateur et le maître absolu de sa vie et de sa destinée, autrement dit il prétend prendre la place de Dieu, comme l’avait prophétisé Nietzsche : « Regardez donc, mes frères ! Ne les voyez-vous pas, l’arc-en-ciel et les ponts du surhumain ? » (« Ainsi parlait Zarathoustra »). Le soi-disant humanisme laïque n’est rien d’autre qu’une version moderne de la tentation du serpent qui a occasionné la chute d’Adam et de sa femme : « vous serez comme des dieux, connaissant le bien et le mal » (Gn.3, 5).

Nous commettons tous le même péché qu’Adam chaque fois que nous mettons notre jugement et notre volonté au-dessus du jugement et de la volonté de Dieu, attitude qui est devenue de nos jours si courante et banale que nous la considérons comme étant parfaitement normale. Nous jugeons tout et tout le monde selon nos propres idées, nous nous plaignons de tout, nous critiquons tout, nous croyons savoir mieux que quiconque ce qui est bien et ce qui est mal, qui est coupable et qui est innocent, qui est bon et qui est méchant. Bref, nous nous conduisons tous les jours, et cent fois par jour, « comme des dieux, connaissant le bien et le mal ». L’orgueil est la source de tous les péchés et de tous les malheurs de l’homme, car ce dérèglement de l’esprit, apparenté au délire, substitue la volonté de la créature mortelle à celle du Père Eternel. Or la volonté de Dieu étant le bien absolu, hors duquel aucun autre bien ne peut exister, la volonté de l’homme ne peut être que mauvaise et ne peut le conduire qu’à sa perte. Car chaque fois qu’il croit faire sa propre volonté, l’homme fait la volonté du serpent qui a causé la chute d’Adam : « Celui qui ne soumet pas à Dieu sa propre volonté, se soumet à son adversaire » (St. Isaac le Syrien – « Discours ascétiques »).

C’est en flattant l’orgueil de l’homme et en lui faisant croire qu’il pourrait être l’égal de Dieu, que le serpent a pris lui-même la place de Dieu, entraînant le malheur et la mort de la créature déchue, désormais dominée par l’esprit du mal. Croire que l’homme est la valeur suprême de l’homme, comme l’affirme l’humanisme laïque, n’est rien d’autre qu’une forme d’idolâtrie qui fait de l’homme déchu le dieu de l’homme. Malgré son apparence humaine, cette idole n’est pas l’homme mais celui qui a pris possession de son esprit, l’ennemi de l’homme et du genre humain. C’est la raison pour laquelle, l’histoire humaine – et surtout l’histoire moderne – est si riche en massacres, atrocités et crimes contre l’humanité perpétrés au nom de l’amour de l’humanité. Les plus grands « bienfaiteurs » athées de l’humanité ont été aussi les plus grands tyrans et criminels de l’histoire. Le culte de la personnalité – phénomène caractéristique et récurrent des temps modernes – est une preuve flagrante du caractère démoniaque de cette idolâtrie de l’homme à l’égard de lui-même.

Tout peut devenir de nos jours un objet de culte : notre compte en banque, notre voiture, notre ordinateur, notre smart-phone, les jeux de hasards, les relations sexuelles, la politique, le sport, l’écologie… Et n’importe qui peut devenir une idole : une star du show-business, un footballeur, un milliardaire, ma maîtresse, mon enfant, mon patron… La liste des dieux modernes est interminable – les faux dieux sont devenus un produit de consommation comme un autre –, mais au-dessus de toutes ces divinités de substitution, règne une seule idole, toujours la même, devant laquelle se prosternent tous les hommes : notre propre volonté. Ce que nous appelons ainsi n’est pas notre volonté réelle, car elle finit toujours par se retourner contre nous et donner des résultats contraires à nos désirs et à nos espoirs : « Jamais ne surgit en toi un trouble qui n’ait sa source dans la volonté propre, qu’on en soit conscient ou non. (…) Car en vérité ! si tu ne te fuis pas d’abord, alors où que tu fuies, tu trouveras toujours empêchement et trouble. Les gens qui cherchent la paix dans les choses extérieures (…) cherchent tout à fait à contresens : plus ils vont loin, moins ils trouvent ce qu’ils cherchent. Ils vont comme quelqu’un qui s’est trompé de chemin : plus il va loin, plus il s’égare » (Maître Eckhart – « Sermons »).

Cette volonté qui nous conduit chaque fois là où nous ne voulons pas aller, n’est pas celle de l’homme – car personne ne désire son propre malheur ni sa propre perte – mais la volonté de l’ennemi de l’homme et de Dieu : « Si tu retranches ta volonté propre, tu as déjà vaincu l’Ennemi et, comme prix, tu obtiendras la paix de l’âme. Mais si tu accomplis ta volonté propre, c’est toi qui es déjà vaincu par l’Ennemi, et l’abattement va oppresser ton âme » (St. Silouane – « Ecrits »).

S’il fallait définir l’homme d’aujourd’hui par un seul trait caractéristique, on pourrait dire que c’est un homme qui ne connaît jamais la paix de l’âme et ne sait même plus ce que cela veut dire : « Plus les gens s’éloignent d’un mode de vie normal et aspirent au luxe, plus augmente leur inquiétude ; et comme ils s’éloignent de plus en plus de Dieu, il est normal qu’ils ne trouvent nulle part le repos. C’est pourquoi ils errent inquiets même autour du monde – comme la courroie qui tourne autour d’une roue folle – car notre planète est insuffisante pour contenir toute leur inquiétude. (…) Lorsque nous voyons un homme rongé par une grande inquiétude, d’humeur chagrine et abattu, même s’il a tout et rien ne lui manque, nous devons savoir que c’est Dieu qui lui manque. Finalement, les hommes sont tourmentés même par la richesse, car les biens de ce monde ne peuvent les satisfaire, et ne font qu’attiser leur peine. Je connais des hommes riches qui ont tout ce qu’ils désirent, et qui vivent dans le tourment. Ils en ont assez de dormir, en ont assez de se promener, tout les ennuie et tout devient un tourment » (Père Païssios l’Agiorite – « Propos – T.1 »).

La source de ce tourment permanent ne réside pas dans les choses que l’on possède ou non – car le pauvre est tourmenté par l’absence de ces choses autant que le riche par leur surabondance – mais dans le fait que l’homme sans Dieu est dépourvu d’être : il n’existe et ne se définit que par les choses extérieures, qui ne sont pas lui et qui ne pourrons jamais remplacer son propre être. En effet, l’homme qui s’est détaché de Dieu n’est rien d’autre que ce qu’il a : il a une maison, une famille, une voiture, de l’argent, il a un nom, un visage, des bras, des jambes etc., mais il sait avec une certitude absolue qu’au moment de la mort il perdra tout ce qu’il a, car cela ne lui appartient pas en propre : « Qu’as-tu que tu n’aies reçu ? ». (1 Cor. 4, 7) Sans Dieu, le seul Etre réel de l’univers, qui donne l’être à tout ce qui existe, l’homme ne peut pas être : « Nous sommes de petits néants » (Sœur Emmanuelle). Pour avoir l’être l’homme ne peut s’appuyer sur lui-même mais seulement sur Celui qui Est.

Or la volonté propre c’est s’appuyer sur « le petit néant » que nous sommes. L’homme sans Dieu, fût-il le plus riche et le plus puissant de la terre, ne peut ignorer son néant, car il sait que tôt ou tard il va tout perdre, c’est pourquoi il ne peut jamais connaître la paix : « Dans la mesure où tu es dans la paix, tu es en Dieu, dans la mesure où tu es hors de la paix, tu es hors de Dieu » (Maître Eckhart op. cit.). Car dans la mesure où nous sommes en Dieu, nous avons l’Etre et la Vie, et dans la mesure où nous nous éloignons de Dieu, nous nous éloignons de notre propre être et de notre propre vie. Renoncer à sa volonté propre c’est renoncer au néant que nous sommes et retrouver notre véritable Etre : « Si je ne veux rien pour moi, Dieu veut à ma place. »Ainsi, la meilleure prière que l’homme puisse faire c’est « Seigneur, donne-moi uniquement ce que tu veux, et fais Seigneur ce que tu veux et comment tu le veux, de toute manière ! » (Maître Eckhart – op. cit.).

(A suivre)