Les souffrances et les peines passagères – signes du choix divin vers les joies futures et éternelles

publicat in Homélies et sermons pe 17 Avril 2013, 06:16

Toute la spiritualité orthodoxe nous apprend que porter les difficultés avec patience et espoir en l’aide de Dieu est une voie privilégiée, choisie pour l’obtention du salut que seulement peu d’entre nous parcourent jusqu’au bout et avec une réelle utilité, tout comme les difficultés constituent la voie la plus courte, le salut raccourci. C’est la voie que les justes du Vieux Testament ont parcourue et Job en est l’exemple le plus probant, puis les Apôtres, les martyres, les confesseurs, les saints de la foi chrétienne. Porter les difficultés de la vie c’est suivre le Christ, c’est rechercher la sainteté. Les souffrances représentent la voie étroite et difficile, mais beaucoup plus courte, par laquelle l’homme peut obtenir le salut de son âme, « le chemin à travers la souffrance avec le Christ, vers la résurrection avec Lui »1.

La plupart du temps, l’homme est tenté de vivre sa vie à fond, par tous les pores de son être, de goûter pleinement tous les plaisirs que la vie et le monde peuvent lui offrir et souvent la manière dont il entend faire cela n’est pas la plus vertueuse. De nombreux plaisirs offerts par le corps et le monde portent en eux le poison du péché, dont l’homme goûte de plus en plus souvent, proportionnellement à la multitude de ses péchés.

Parlant de péchés et d’épreuves, de péchés et de vertus, les Pères spirituels de la Spiritualité orientale nous apprennent que tant le péché que la vertu portent en eux un mélange proportionnel de douleur et de plaisir. C’est la conséquence du péché originel qui a introduit dans la vie de l’homme déchu ce cercle vicieux, l’alternance entre le plaisir tellement recherché et la douleur retrouvée.

Ainsi, le plaisir illusoire et en fin de compte la douceur amère du péché imprégnée de « l’aiguillon » des remords sont acquis à travers des larmes cachées et des soupirs muets de l’âme. Le plus souvent, ce qui procure du plaisir au corps s’obtient en ignorant et même en niant l’âme. Satisfaire les désirs de la chair donne souvent lieu, par manque de tempérance et à cause de leur exacerbation, à des occasions de souffrance pour le corps. De la même manière, les vraies joies de l’âme, pures et élevées, s’obtiennent par d’âpres ascèses corporelles et par un effort soutenu ; car, selon les Pères de l’Eglise, après la chute de l’homme, il y a une « loi du corps » et une « loi de l’âme » qui se sont installées et qui se confrontent sans cesse, chacune cherchant à soumettre l’autre, même au prix de l’unité de l’être humain.

La vraie vie chrétienne est une vie éprouvée par de nombreuses et de plus en plus puissantes difficultés. Les accepter et les surmonter constituent une preuve de l’attachement de l’âme à Dieu, de Qui viennent le confort, la consolation et la récompense ou, au contraire aux plaisirs illusoires du monde et de la vie présente. Parlant du « feu des tentations »2 comme d’une forme de retrait guidéde la grâce, de l’aide divine, saint Nicétas Stéthatospense que, à travers celles-ci, Dieu vérifie « le penchant de l’âme »3, Il observe « à qui elle se donne davantage: à Lui, son Créateur et son Bienfaiteur ou au monde et les plaisirs de celui-ci »4 ? Et en fonction du choix fait par l’homme, Dieu « soit multiplie la grâce pour ceux qui grandissent dans l’amour envers Lui, soit fustige les autres avec ces tentations et ces difficultés jusqu’à ce qu’ils gagnent la haine envers les choses visibles et éphémères et lavent par leurs larmes l’amertume provenant du plaisir apporté par celles-ci. »5

Le drame de l’homme c’est qu’il se sent trop attaché et ancré dans la vie présente et se rapporte presque exclusivement à ses réalités, en négligeant le fait que c’est seulement un fragment de son existence dont la partie la plus importante est représentée par la vie éternelle. Et à cause de cette ignorance, il considère comme essentielles les expériences de la vie présente, donne une valeur absolue aux moments de joie présente et pense ainsi avoir découvert le vrai bonheur, tandis que toute expérience négative ou triste est perçue par lui comme une vraie malédiction, comme une condamnation.

Ce que l’homme devrait pouvoir faire c’est élaborer et respecter une hiérarchie morale authentique. Qu’il remplace les biens matériels et éphémères par les biens spirituels et éternels que, selon la parole de Jésus-Christ, ni les mites, ni les vers ni les voleurs ne peuvent faire disparaître ou dérober (Matthieu 6, 19); et qu’il ne vive pas la vie présente dans la perspective du moment qu’il cherche à dilater en le remplissantavec le plus de convoitises et de voluptés, mais dans la perspective de l’éternité. La plupart des erreurs et des péchés que l’homme commet, source des souffrances et des maladies futures, sont dus à son manque de réflexion sur l’éternité et sur ce qu’il y vivra.

L’homme veut vivre pleinement cette vie, on dirait dans un déni total de celle future, et la manière dont il le fait – en péchant ou trop passionnellement – le fait découvrir plus tard qu’il l’a gaspillée, l’a usurpée ou l’a perdue car, tôt ou tard, il arrive lui-même à constater l’illusion et le mensonge du péché. Celui-ci lui avait promis de lui offrir tout mais une fois satisfaite, l’âme découvre le mensonge du péché et arrive à vivre le sentiment de l’échec et du vide spirituel, comme quelqu’un qui s’est lancé et s’est agité pour son accomplissement mais qui est resté à la fin avec un goût amer et un sentiment de futilité, en raison de l’écart entre ce qu’il avait espéré gagner et ce qu’il a réellement reçu. Vivre dans ce piètre registre des plaisirs physiques, en ignorant les joies élevées et supérieures mène au gaspillage et à l’appauvrissement de la vie présente et, si jusqu’à la fin de celle-ci l’homme ne se convertit et ne se repent pas, il perdra aussi la vie future.

En réalité, l’homme devrait vivre sa vie exactement de façon inverse : vivant dans la perspective de la vie future, s’efforçant d’accomplir les exigences morales - ce qui lui offrirait une éternité heureuse -, il découvrira la nature éphémère et le manque de réelle consistance des plaisirs et joies passagers et cherchera à cultiver le spirituel.

Dans le premier cas l’homme prépare, même sans s’en rendre compte, et vit son enfer sur la terre, avant même de découvrir l’enfer authentique, alors que dans la deuxième situation, l’âme vit, ici et maintenant, comme des éclairs ou des anticipations, comme des préfigurations, ce que seront les joies futures.

Ce qui semble bien à l’homme pour cette vie ne l’est pas nécessairement aussi dans la perspective de la vie éternelle ; en revanche, les choses que l’homme ne chérit et ne cultive pas, en ne s’apercevant pas de leur vraie valeur, pourraient lui fournir des joies intarissables s’il les cultivait. Souvent si l’on ne vit pas les joies présentes d’une façon pure et élevée, elles deviennent des sources d’épreuves et de peines futures; de la même manière si l’on vit les difficultés et les souffrances actuelles de façon spirituelle, avec gratitude, patience, dignité et noblesse d’âme, elles deviendront des sources inépuisables de joie pure et élevée menant au bonheur éternel.

Saint Isaac le Syrien, celui qui a présenté comme personne d’autre ne l’a fait dans la spiritualité chrétienne le sens des labeurs ascétiques dans la montée spirituelle et dans la lutte pour l’obtention de la perfection, parle de toutes ces épreuves comme étant « le bâton des tentations »6 ou « le bâton du Juge »7 et nous apprend que celles-ci constituent la voie la plus courte et la plus sûre vers Dieu. Leur absence totale de la vie de l’homme fait que celui-ci ressemble à « un trésor sans surveillance et à un combattant désarmé, à une barque sans rames et à un paradis dont la source a tari »8, alors que, loin d’être desprocédés qui visent l’affaiblissement des réalisations du corps, elles sont un moyen d’exercice spirituel et de victoire sur le plan spirituel. En fait la signification fondamentale que la foi orthodoxe en donne est celle-ci :les tentations sont des moyens efficients et des voies courtes ou concentrées d’amélioration de la façon de vivre, d’effacement des péchés et de délivrance de leur esclavage, lorsque ceux-ci ont caractérisé la vie de l’homme, jusqu’à leur expérimentation ou bien de récompense cent fois multipliée par Dieu, lorsque la personne éprouvée est un ascète rigoureux, habitué et endurci dans la lutte contre le mal et le péché.

L’élément fondamental que le christianisme apporte dans l’approche de ce problème d’importance primordiale tant pour la vie présente que pour la vie future c’est la valorisation des épreuves, la découverte ou l’exploitation de leurs significations positives et salutaires.

P. Ion C. TESU, Faculté de Théologie Orthodoxe "D. Stăniloae", Iasi

Notes:

1. Diac. Prof. N. Balca, Sensul suferinţei în creştinism, in „Studii Teologice”, année IX (1957), nr. 3-4, p. 176.
2. Saint Nicétas Stéthatos, « Cele 300 de capete despre făptuire, despre fire şi despre cunoştinţă. Suta a doua a capetelor naturale, despre curăţirea minţii », in Filocalia sau culegere din scrierile Sfinţilor Părinţi care arată cum se poate omul curăţi, lumina şi desăvârşi, traduction, introductions et notes par Pr. Prof. Dr. Dumitru Stăniloae, vol. VI, EIBMBOR, Bucaresti, 1977, p. 261.
3Ibidem.
4Ibidem.
5Ibidem.
6. Saint Isaac le Syrien, « Cuvinte despre nevoinţă. Cuvântul L: Despre aceeaşi temă şi despre rugăciune », in Filocalia românească, vol. X, p. 262.
7. Idem, « Cuvântul LXXI: Despre cele prin care poate dobândi cineva schimbarea înţelesurilor ascunse împreună cu schimbarea vieţuirii celei din afară », in op. cit., p. 359.
8. Idem, « Cuvântul LXXXV: Despre felurite teme. Prin întrebări şi răspunsuri », in op. cit., p. 426.