Moi, je suis la resurrection et la vie (Jean 11, 25) (1)

publicat in Le monde intérieur pe 10 Avril 2013, 22:10

« La mort n’est pas simplement un événement lointain qui viendrait conclure notre existence terrestre ; c’est une réalité bien présente, qui se poursuit sans cesse autour de nous et en nous. (…) Tout ce qui vit est une forme de mort, nous mourons tout le temps. Mais dans cette expérience quotidienne de la mort, chaque mort est suivie d’une nouvelle naissance : toute mort est aussi une forme de vie. La vie et la mort ne sont pas contraires ; elles ne s’excluent pas mutuellement, mais elles s’entrelacent. Toute notre existence humaine est un mélange de mort et de résurrection. (…) Notre voyage sur cette terre est une Pâque incessante, une traversée continuelle de la mort vers une nouvelle vie »

(Evêque Kallistos Ware – « Le royaume intérieur »). 

 

Pour l'homme qui s'est detourne de Dieu, « la mort, c’est ce que la vie a invente de plus solide» : « J’ai voulu aimer la terre et le ciel, leurs exploits et leurs fievres, – et n’y ai rien trouve qui ne me rappelât la mort» (E. Cioran, « Precis de decomposition »).

Partout presente et a chaque instant, la mort apparaît en effet aux yeux de l'incroyant plus forte et plus reelle que la vie, puisque tout ce qui existe cessera tot ou tard d'exister : « Si toute la terre s’use et fond, cela viendra, si tous les univers eclatent, ils eclateront, que ce soit demain ou dans les siecles des siecles, c'est la meme chose. Ce qui doit finir, est deja fini» (E. Ionesco – « Le Roi se meurt »). Reduit a sa seule dimension materielle et temporelle, l'homme est une creature tout aussi insignifiante qu'une mouche ou une fourmi, mais infiniment plus malheureuse car etant dote de conscience, il sait qu'il sera tot ou tard ecrase sous le talon implacable de mort. Creature a la fois tragique et ridicule, car cette espece d'insecte pensant se prend pour le roi de l'univers, et ne decouvre qu'au moment de la mort son impuissance et son neant : « LE ROI: J’aipeur, je m’enfonce, je m’engloutis, je ne saisplus rien, je n’ai pas ete. Je meurs» (E. Ionesco, op. cit. ).

La mort est la verite supreme de l'homme sans Dieu, verite mathematique, scientifique, qui n'admet aucune objection, ni aucune exception : « En donnant satisfaction aux besoins de notre nature animale, nous trouvons en fin de compte la mort; en satisfaisant les besoins de notre intelligence et en connaissant tout ce qui existe, nous apprenons que le veritable terme de tout existence est la mort, que l'univers entier n’est que le royaume de la mort. Aspirant a la vie, nous mourons, et desirant connaître la vie, nous connaissons la mort » (Vladimir Soloviev, « Les Fondements spirituels de la Vie »)

Pourtant la certitude de la mort, qui nous attend au bout de tous nos chemins terrestres, n'est jamais parvenue a etouffer le cri de re­volte du creur humain, qui s'oppose de toutes ses forces a la loi implacable et tyrannique de la mort : « Je ne veux pas mourir, non, je ne le veux pas, ni ne veux le vouloir; je veux vivre toujours, toujours; et vivre moi, ce pauvre moi que je suis et que je me sens etre aujourd’hui et ici, et c’est pour cela que me torture le probleme de la duree de mon âme, de la mienne propre. Je suis le centre de mon univers, le centre de l'univers (...) » (Miguel Unamuno, « Le sentiment tragique de l'existence »).

La conscience humaine est en effet ecartelee entre deux mondes et deux realites diametralement opposes, qui coexistent pourtant en chacun de nous, dedoublement propre a la condition humaine, que resume cet adage de la sagesse orientale : « Tout ce qui est a l'exterieur de moi, me persuade que je ne suis rien. Tout ce qui est au-dedans de moi, me persuade que je suis tout ».

Cette division entre le monde exterieur et l'etre interieur de l'homme n'a pas ete voulue par Dieu et n'existait pas au debut de la Creation. Tout ce que Dieu avait fait formait une unite, dont toutes les parties et tous les elements etaient reunis par la presence du Saint Esprit. En transgressant la volonte de Dieu, l'homme a brise cette unite. En effet, apres avoir succombe a la tentation, Adam et sa femme qui ne s'appelait pas encore Eve portent sur eux-memes un regard exterieur, ope­rant une division entre leur apparence
corporelle et leur etre interieur : « ils connurent qu’ils etaientnus, et ayant cousu des feuilles de figuier, ils s’en firent des ceintures». Apres quoi, « l’homme et sa femme se cacherent loin de la face de l'Eternel Dieu, au milieu des arbres du jardin» (Gen. 3, 7-8).

La transgression d'Adam entraîne une tri­ple division : entre l'homme et Dieu, entre l'homme et le monde, et entre l'homme et lui-meme. Cette division constitue la source de toutes les autres divisions et oppositions qui constituent le monde dechu : division entre la terre et le ciel, entre la vie et la mort, entre la chair et l'esprit, entre l'homme et la nature, et entre l'homme et ses semblables : « L’essence du mal dans le monde consiste en ce que les etres se sentent etrangers les uns par rapport aux autres, sont livres a la discorde, aux contradictions et aux antipathies. Or, c’est en celaprecisement que consis­te l’existence du monde, existence absurde, irrationnelle» (Vladimir Soloviev, op. cit.)

Depuis la chute d'Adam, tout ce qui exis­te en ce monde est soumis a la loi de la divi­sion et de la decomposition qui n'est pas la loi de Dieu mais la loi de la mort. Car sans Dieu tout est poussiere et retournera dans la poussiere. En effet, comment la nature creee pourrait-elle « se defaire de sa propriete d’etre constituee d'âements et de retourner a ceux-ci, ou d’etre entierement aneantie ? Car la nature composee est un debut de lutte, et la lutte est un debut de dissension, et la dissension un debut de destruction, et la destruction est entierement etrangere a le Dieu et a la nature primordiale» (St. Gregoire de Nazianze, « Discours theologiques »).

En se separant de Dieu, seule source de vie de tout ce qui existe, l'homme a commis un acte suicidaire, en se precipitant lui-meme et le monde avec lui –, « dans les tenebres du dehors, ou ily aura des pleurs et des grincements de dents» (Mt. 25, 30)

Si le royaume du Christ n'est pas de ce monde (Jn. 18, 36), c'est parce que ce monde n'est plus celui que Dieu a fait : « Reduit a son
exteriorite, le monde n'est quun milieu vide, un horizon prive de contenu.» L'homme est alors « semblable au voyageur accoude a la fenetre d'un train, il se borne a decouvrir ce qui defile devant son regard impuissant» (Michel Henry, « Paroles du Christ »). Car la ou Dieu n'est pas, rien ne peut etre. Et une vie qui n'est pas eternelle n'est pas la vie, mais l'aliment sans cesse renouvele dont se repaît la mort : « Devant mon âme s'est leve comme un rideau, et le spectacle de la vie infinie s'est metamorphose devant moi en l'abîme du tombeau eternellement ouvert. Peut-on dire « Cela est», quand toutpasse ? quand tout, avec la vitesse d’un eclair, roule et passe ? quand chaque etre (...) est entraîne dans le torrent, submerge, ecrase sur les rochers ? Il n’y a point d'instant qui ne te devore, toi et les tiens qui t'entourent; (...) ce qui me mine le caur, c’est cette force devorante qui est cachee dans toute la nature (...) Ciel, terre, forces actives, je ne vois rien dans tout cela quun monstre toujours devorant, toujours ruminant» (Goethe, « Les Souffrances du jeune Werther »).

Une vie qui nous conduit ineluctablement a la mort, est chose aussi inhumaine et absur­de qu'une mere qui mettrait a mort tous ses enfants, ce qu'aucun animal ne fait. Le Createur de tout ce qui existe serait-il plus cruel et plus fou qu'un animal, et donc inferieur a ses propres creatures ? inferieur non seulement aux hommes, mais aussi aux betes sauvages et aux insectes qui ne tuent jamais leur progeniture ! Nier l'existence de Dieu, c'est admettre cette absurdite selon laquelle la destruction est le but supreme de la creation et l'inexistence la destination finale de tout ce qui exis­te. Que la seule creature intelligente et rationnelle de la terre ait pu parvenir a la conclusion qu'il n'y a aucune intelligence, ni raison, nulle part dans l'univers, hormis dans la cervelle de l'homme lequel devient lui-meme de ce fait une creature absurde, car seule de son espece au milieu d'un univers prive d'esprit et de conscience –, qu'une idee aussi aberrante et contraire a la raison meme qui l'a produite, ait pu seduire les penseurs modernes et devenir une croyance collective de proportions mondiales, cette folie savante qui pretend parler au nom de la raison et de la science, cet esprit ennemi de l'homme qui parle par la bouche des hommes, ce n'est la ni l'reuvre de la raison, ni de l'homme, mais de celui « qui a ete meurtrier des le commencement» et qui « ne s'est pas tenu dans la verite, parce que la verite n'est pas en lui. Lorsqu'il profere le mensonge, ses paroles viennent de lui-meme ; car il est menteur et pere du mensonge» (Jn. 8, 44).

Toute notre culture moderne philosophie, science, art, litterature, et les ideologies a l'usage des masses se trouve sous le signe de l'absurde, donc sous le signe du pere du mensonge, ennemi de l'homme et de Dieu : « Nous appelons : absurde tout ce qui ne se relie a rien, tout ce qui contredit le reel ou est incompatible avec lui. Donc le mal et l'absurde sont essentiellement identiques» (Vladimir Soloviev op. cit.)

Nier le sens de la vie c'est nier la vie elle-meme, en faisant de la mort sa destination finale. Et quiconque croit a la mort comme a une verite absolue et eternelle, croit a l'ennemi de Dieu. Car «Dieu n'est pas le Dieu des morts, mais des vivants» (Mt. 22, 32) : « En verite, en verite je vous le dis, celui qui ecoute ma parole et croit a celui qui m’a envoye, a la vie eter­nelle et ne vientpas en jugement, mais il estpasse de la mort a la vie» (Jn. 5, 24)