Publication de la Métropole Orthodoxe Roumaine d'Europe Occidentale et Méridionale
Revue de spiritualité et d'information orthodoxe
U n Frère vint trouver Abba Silvain au mont Sinaï. En voyant travailler les moines de l’endroit, il dit à l’Ancien: « Travaillez, non pour la nourriture périssable, mais pour la nourriture qui dure dans la vie éternelle » (Jean 6, 27), parce que « Marie a choisi la bonne part...! » (Luc 10, 42). L’Ancien dit à un disciple:
- Zacharie, donne à notre hôte un livre et installe-le dans une cellule vide.
A la neuvième heure, le Frère en visite eut faim. Et comme personne ne venait l’inviter à table, il se rendit chez l’Ancien et lui dit:
- Les Frères n’ont pas mangé aujourd’hui, Abba?
- Mais, si!
- Pourquoi ne m’avez-vous pas appelé?
- Tu es un homme charismatique et tu n’as pas besoin de cette nourriture; nous, étant des hommes terrestres, il nous faut manger, c’est pourquoi également nous travaillons; toi, tu as choisi la meilleure part, lisant et priant le jour entier.
Quand il entendit ces paroles, le Frère demanda pardon, mais Abba Silvain lui dit:
- Marie a absolument besoin de Marthe, car c’est par Marthe qu’est louée Marie.
Paterikon égyptien, Sur Abba Silvain
Des ascètes aussi sévères que saint Isaac le Syrien ou saint Jean Climauqe disaient qu’il faut aimer Dieu comme on aime sa fiancée; pour Kiergaard, « il faut lire la Bible comme un jeune homme lit la lettre de sa bien aimée: elle est écrite pour moi »...
Emerveillé de l’existence de Dieu, l’Homme nouveau est également un peu fou de la folie dont parle saint Paul, et c’est l’humour si frappant des « fous pour le Christ », seul capable de briser le sérieux pesant des doctrinaires. Comme le notait Dostoïevsky, le monde risque de périr, non par les guerres, mais d’ennui, et d’un bâillement grand comme le monde sortira le diable...
L’Homme nouveau est également un homme que sa foi libère de la « grande peur du 20ème siècle »: peur de la bombe, peur du cancer, peur de la mort. C’est un homme dont la foi est toujours une certaine manière d’aimer le monde en suivant le Seigneur jusqu’à la descente aux enfers.
Paul Evdokimov, L’amour fou de Dieu
Aune époque où l’amour et le repentir sont devenus des réalités tellement vides de contenu, et même tellement profanes et perverties, nous avons un besoin aigu de renouer avec la dimension spirituelle de l’amour authentique, inséparable de la douleur et des larmes du cœur. L’amour véritable n’est, ni la jubilation égoïste du chrétien qui contemple en Narcisse les expériences élevées et les œuvre de bien, ni celle de celui qui vit un amour psychologique et imaginaire, par autosuggestion. Il ne se confond pas non plus avec une “philanthropie” organisée, calculée et froide, faite pour la gloire des hommes. Et encore moins a-t-il à faire avec l’hypocrisie idéologisée de l’œcuménisme. L’amour dans l’Esprit et dans la Vérité est inséparable de l’acte de conversion radicale, de renoncement par le dépouillement et le brisement du coeur jusqu’au sang, et par des “pleurs pour la douleur du monde comme pour sa propre tragédie”.
Arrivés à ce point nous pouvons à peine parler légitimement de l’amour des ennemis. Celui-ci ne signifie en rien la « tolérance » et le « pardon » commodes et superficiels proclamés aujourd’hui partout. Mais il signifie assumer en profondeur la douleur pour les âmes qui se perdent, qui s’égarent loin de la seule Voie droite et s’égarent loin des autres.
Archimandrite Sophrony, Entretiens spirituels
Ce que j’ai vécu ans dans l’enfance m’a montré que la vie est violente, brutale et cruelle, et les hommes, ennemis et cause de souffrance les uns pour les autres. Mis à part quelques proches, étroitement unis, des autres il faut avoir peur. Même dans la période de l’adolescence, je sentais cela. Il était nécessaire de lutter, de vaincre, pour survivre et même – éventuellement – de répondre avec la même monnaie, la monnaie du pouvoir, pour s’imposer. C’est l’expérience que j’ai faite à l’école de banlieue, avec de nombreux enfants d’immigés, dans les premières années de la Révolution russe et ensuite; et cela, non en Russie, mais en exil (en France).
Quand j’ai découvert Dieu, par l’Evangile, ce qui m’a tout d’abord surpris a été que j’étais en face d’un Dieu pour qui chacun d’entre nous avait une vraie importance; qui ne faisait pas de différence entre les hommes; qui n’était pas seulement le Dieu des bons, mais également celui des méchants; non seulement le Dieu des croyants, mais également celui des incroyants, et que chacun représentait pour lui une personne inappréciable, pleine d’une valeur absolue. Mais si j’ai découvert comment est ce Dieu, j’ai pris conscience que c’était l’attitude que je devais avoir moi également devant tout ce qui m’entourait. J’ai été complètement stupéfait de ce que Dieu est véritablement tel et qu’Il se comporte ainsi avec tous et avec tout. Eh bien, cette constation m’a totalement bouleversé. J’ai regardé alentour, et j’ai vu alors, non les mêmes créatures dignes de mépris, détestables, mais des hommes qui étaient en relation avec Dieu et avec lesquels je pouvais moi également établir une nouvelle relation – si je croyais à leur sujet ce que Dieu croit d’eux.
Métropolite Antoine de Souroge, Dialogue avec Marghanita Laski
Les hommes ne devraient pas tellement penser à ce qu’ils font: mais ils devraient penser à ce qu’ils sont. Si les hommes sont bons dans leur façon d’être, leurs actes seront resplendissants. Si tu es juste, toutes tes œuvres seront également justes... Quelle que soit la sainteté des œuvres, elle ne sont pas saintes par elles-mêmes. Dans la mesure où notre être et notre nature sont sanctifiés, nous sanctifierons de même toutes nos œuvres.
Maître Eckhardt, Le livre de la consolation divine
La prière du Notre-Père... Arrêtons-nous d’abord au tout premier mot: « Père ». Ce mot sonne étrangement pour l’être humain de nos jours. L’être contemporain est orphelin. Il n’a plus de racines en dehors de l’espace et du temps. Il se sent perdu dans un univers infini; il vient du singe et se dirige vers nulle part. On a dit que la paternité, en famille, ou, au sens figuré, dans la société, est absurde et « répressive »; et il en est ainsi quand elle ne donne pas un sens spirituel à la vie: tant de « pères » n’auront été que des reproducteurs. On a dit que « Dieu Père » est l’ennemi de la liberté, une sorte d’espion céleste, un Père sadique. Et – pourquoi ne pas l’avouer – la chrétienté historique, en Orient comme en Occident, à une époque ou à l’autre, a donné raison, même de façon passagère, à cette accusation.
Père... Que signifie ce mot pour notre vie, jour après jour? Cela signifie que jamais, mais jamais nous ne sommes orphelins, perdus, laissés à la merci des forces et des déterminismes de ce monde. Nous avons un salut et une origine au-delà de l’espace et du temps. Cet univers apparemment illimité a sa place dans la parole, le souffle, l’amour du Père... En Dieu même est une respiration d’amour, grand mystère d’unité et de diversité. Et nous, à l’image de Dieu, nous sommes, à notre échelle, entraînés dans ce rythme...
Le monde est, non une prison, mais un « passage obscur », passage ou transition qui doivent être déchiffrés dans le cadre d’une œuvre plus grande, dans laquelle le tout a un sens, chaque chose est importante, nécessaire. C’est une œuvre que nous écrivons avec Dieu. Si tout est béni par le Père, il faut que, à notre échelle, nous sachions bénir Dieu en toute chose..
Olivier Clément, Interprétation de la prière du Notre-Père

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