Le fils prodigue ou L’école du repentir

publicat in Parole de l'Évangile pe 5 Février 2011, 12:25

2e dimanche du pré-carême (Luc 15, 11-32)

 

Lorsqu’on entend l’expression « fils prodigue », elle résonne agréablement à nos oreilles, et on a presque de la sympathie pour ce personnage : c’est le danger de la « culture religieuse », qui édulcore le contenu et amoindrit la force du message évangélique. Il nous faut toujours revenir au sens profond, étymologique, des paroles du Verbe de Dieu et au caractère saisissant, prophétique et eschatologique des paraboles. En fait prodigue veut dire « dilapidateur ». Il vaudrait mieux dire : « le Fils perdu et retrouvé ». En quelques phrases, le Seigneur nous résume l’histoire spirituelle de l’humanité. Cette péricope correspond vraiment au temps liturgique, puisque nous sommes au début de la « montée » vers Pâques.

Le Christ est vers la fin de Sa vie publique : Il ne cesse de parcourir les villes et villages de Galilée, pour y proclamer la Bonne nouvelle du Royaume de Dieu, essentiellement en paraboles. Les « publicains et gens de mauvaise vie1 s’approchaient de Jésus pour l’entendre » et « les pharisiens et les scribes murmuraient » parce qu’Il « les accueillait et mangeait avec eux » (Lc 15/1-2). C’est alors que le Seigneur, en réponse, raconte trois paraboles qui forment un ensemble : la Brebis perdue, la Drachme perdue et le Fils perdu2.

L’homme qui a deux fils est le Pè cre céleste. Les deux fils représentent selon la plupart des Pères, le monde angélique et l’humanité3. Mais on peut y voir aussi deux types d’hommes spirituels : ceux de la branche aînée et ceux de la branche cadette.

Le fils cadet fait preuve d’une audace incroyable : il demande sa part d’héritage. C’est d’une audace folle, parce qu’on n’hérite qu’à la mort de son père. Seul l’Homme-image de Dieu est capable d’une pareille liberté ! Le père n’est donc pas tenu d’accepter. Mais le père lui-même fait preuve d’une incroyable bonté : il partage ses biens entre ses deux fils. Que sont ces « biens » ? C’est tout ce que nous recevons de Dieu : l’être, la vie, l’intelligence, la beauté, la force, et par-dessus tout la grâce. Deuxième évènement incroyable : le cadet quitte son père et s’éloigne de lui (« dans un pays lointain », c’est-à-dire loin du prototype divin, loin dans la dissemblance). Et là, il « vit sa vie », c’est-à-dire sans Dieu : il fait ce qui lui plaît et dilapide son héritage, « en vivant dans la débauche », c’est-à-dire qu’il gaspille la grâce en étant centré sur lui-même, sur ses biens, son plaisir, sa puissance. Lorsque le fils aîné reproche au cadet « d’avoir mangé le bien de son père avec des prostituées » (Lc 15, 30), cela signifie que le cadet a communié au monde et non à Dieu.

Cette première partie correspond à Adam et Eve dans le Paradis, puis chassés dans le monde à cause de leur désobéissance. Nous pouvons considérer que ce pays lointain où il y a « une famine » et où l’homme vit en compagnie des porcs, représente simultanément la compagnie des démons et la nature devenue hostile à l’homme, pleine de ronces et d’épines (Cf. Genèse 3) : c’est la nature déchue dominée par Satan.

Il y a une famine dans ce pays et le cadet a faim. C’est un élément essentiel de la parabole, dont le sens est spirituel. Loin de Dieu, l’homme ne peut qu’avoir faim, car seule la proximité de Dieu, l’amour de Dieu, la nourriture divine que sont le corps et le sang du Christ, le souffle de l’Esprit peuvent nourrir l’Homme-image de Dieu. L’Homme a une merveilleuse faiblesse : il ne peut vivre et s’accomplir qu’en Dieu, uni à Dieu. Tout homme qui s’éloigne de Dieu aura inévitablement « faim ». Quelle merveille que cette faim de Dieu ! C’est grâce à elle que s’accomplit le miracle : le fils cadet «entre en lui-même » (enfin !) : il n’a pas cessé de s’extérioriser, d’être hors de lui-même, de s’éloigner, et, enfin, il commence à s’intérioriser, à se recentrer, à se rapprocher du cśur de son être, le Saint-Esprit. Et là, dans le secret de son cśur, il commence à réfléchir sur lui-même, sur sa vie, sur sa souffrance, sur son père, sur le bonheur perdu. Et il commence un magnifique chemin de repentir : il se prépare intérieurement, et se purifie. Il ne réclamera rien, ne se fera pas plaindre, ne se justifiera pas, mais il confessera son péché : « Mon père, j’ai péché contre le Ciel et contre toi (contre la Divine Trinité et contre Toi, hypostase paternelle) puis il se repentira : « je ne suis plus digne d’être appelé ton fils ; traite-moi comme l’un de tes mercenaires ». Le Christ nous enseigne ici le secret de la pénitence, Il nous livre un trésor. La repentance du cadet est à la mesure de son péché. Il avait méprisé l’amour de son père, il avait refusé de lui ressembler, il avait voulu jouir de la grâce et de la puissance divines sans Dieu, et là, subitement, il redevient grand. Il dit : je ne suis plus digne d’être ton image, de jouir de ton intimité, de partager ta gloire ; traite-moi comme un simple serviteur, un étranger, quelqu’un qui est payé pour son service. C’est dans ce repentir que l’Homme retrouve sa grandeur, qu’il redevient image de Dieu.

Le Christ nous révèle alors un élément capital des pensées divines : Il ouvre un coin du voile supra-céleste. Le Père attendait le retour de son fils, il scrutait l’horizon, il espérait le retour de celui qui demeure son image. Le Père l’aperçoit « alors qu’il était encore loin », c’est-à-dire alors qu’il n’est qu’au début du chemin de la repentance, en route vers le Ciel. Et il est « ému de compassion », c’est-à-dire plein de miséricorde, admirant l’effort intérieur de son fils cadet. Et non seulement cela, mais il court au devant de lui, c’est-à-dire qu’il abrège le très long chemin de retour vers la source, il le prend dans ses bras et lui donne le baiser de paix. Dés que l’intention profonde du repentir apparaît dans le cśur, le souffle du pardon n’est pas loin. Nous pouvons voir en cela une image de la venue du Christ dans le monde, qui a abrégé nos souffrances en voyant la foi d’Abraham, et dans le baiser donné par le Père une image de la venue de l’Esprit.

Mais le Père lui a laissé le temps d’exprimer son repentir, il n’a pas fait comme s’il n’y avait pas eu de faute. Car c’est le repentir qui a permis au cadet de recevoir le pardon. Son repentir l’a libéré intérieurement. Et le pardon de son père l’a absous, lavé, restauré. Alors c’est la fête dans le Ciel, autour du Trône de Dieu. Le Père se réjouit parce que « mon fils qui était mort est revenu à la vie, il était perdu et il est retrouvé ».

Dans cette deuxième partie, nous avons toute l’histoire du salut accompli par le Christ : Il a ressuscité l’Homme et l’a fait asseoir sur le trône de Dieu.

La suite de la parabole concerne le fils aîné : elle est complexe au plan théologique mais plus accessible au plan spirituel. A défaut d’en faire ici une exégèse détaillée, qui serait trop longue, on peut donner quelques pistes de réflexion. Ce fils aîné qui est toujours proche du père, qui lui est fidèle et qui partage tout avec lui, peut être vu comme le monde angélique fidèle à Dieu4. C’est l’opinion de la plupart des Pères. Mais le très long dialogue entre le père et le fils aîné, qui ressemble parfois à un affrontement, est mystérieux et pose des problèmes théologiques extrêmement difficiles.

Par ailleurs ce fils aîné peut être compris aussi comme un type d’âme, celui de la « branche aînée ». Il s’agit de ceux qui ont toujours été fidèles à Dieu, qui n’ont jamais dérogé, jamais douté, qui ont consacré leur vie à l’Eglise, en prenant soin d’éviter les grands péchés qui coupent de Dieu. Ce sont des justes. On rencontre de ces belles âmes dans l’Eglise, non seulement des personnes, mais aussi parfois des familles, entièrement dévouées à Dieu. L’incroyable bonté de Dieu pour les méchants, alors que les justes subissent de grandes souffrances pour le Nom du Christ, peut constituer une épreuve spirituelle. Et leur âme peut être dans l’amertume. On en trouve de nombreux exemples dans la Bible : le roi David se plaint dans les psaumes de l’insolente chance des méchants, Job maudira le jour qui l’a vu naître, Tobie l’Ancien demandera à Dieu la mort ; quant au prophète Jonas, il s’enfuira car la bonté de Dieu vis-à-vis des impies le ridiculisera. Presque tous les justes expérimentent un jour cette amertume, cette tristesse face au mal triomphant, arrogant et impuni. Il n’y aura pas vraiment de réponse tant que l’éon de la chute ne sera pas achevé. Seul le Jugement dernier apportera une consolation, parce que l’iniquité sera manifestée en tant que telle devant la totalité de la création. Les méchants pourront être pardonnés, s’ils se repentent. Mais l’iniquité sera condamnée d’une façon universelle et définitive. Le fils aîné pourra alors se réjouir de la restauration de son frère cadet et les deux partageront la joie de leur Père.

P. Noël TANAZACQ, (Paris)

Notes :

1. C’est-à-dire ceux qui ne pratiquaient pas la Loi.
2. Curieusement, les deux dernières ne sont rapportées que par St Luc (où elles sont suivies de celle de l’Intendant avisé). Mais ces 3 paraboles forment un tout cohérent exceptionnellement important, parce qu’il nous initie à la pensée sotériologique de la Divine Trinité.
3. De même que la brebis perdue et la drachme perdue représentent l’humanité déchue, tandis que les 99 et 9 autres représentent le monde angélique.
4. Selon l’Apocalypse un tiers seulement du monde angélique a suivi Satan dans sa révolte; les deux tiers sont donc restés fidèles à Dieu depuis leur création : « ….c’était un grand dragon….Sa queue entraînait le tiers des étoiles du Ciel et les jetait sur la terre » (Apoc. 12, 4).