Ajouté le: 5 Décembre 2010 L'heure: 15:14

Le Baptême du Christ dans le Jourdain ou La libération du cosmos

Le Baptême du Christ dans le Jourdain ou La libération du cosmos

La Théophanie est la fête sacrée et magnifique des Orthodoxes1. Cette manifestation du Dieu trinitaire a lieu à l’occasion d’un évènement surprenant, déconcertant, qui est le Baptême du Christ dans le Jourdain par St Jean‑Baptiste. Si la Divine Trinité Se manifeste en tant que telle, à ce moment‑là, c’est parce que l’Une des personnes divines accepte le plus grand abaissement possible. En effet, le Fils de Dieu incarné – Jésus‑Christ – accepte d’être baptisé comme un pêcheur, Lui qui est le seul homme sans péché. C’est cet aspect de la fête que je veux aborder ici. L’évènement est rapporté par les trois Synoptiques : à la Liturgie du 6 janvier, on lit Mt. 3, 13‑17 et à la Bénédiction des eaux Mc. 1, 9‑112.2

Il faut d’abord rappeler dans quel contexte cet évènement se passe.

Au temps choisi par le Père, le Fils de Dieu S’est incarné, par le Saint‑Esprit : Il est devenu Homme par amour pour les hommes et pour les sauver de la mort éternelle, pour les réconcilier avec Dieu. Le Christ S’est préparé à Sa mission terrestre pendant 30 ans, dans le silence et la discrétion, Il a parlé pendant 3 ans, révélant aux hommes les pensées du Père, et Il a sauvé le monde en 3 jours. Les préparations sont toujours longues et les accomplissements rapides. Nous sommes ici exactement à la charnière de deux périodes de la vie terrestre du Christ : Il sort de Sa vie cachée et commence Sa vie publique. C’est à ce moment‑là qu’apparaît dans l’Evangile celui que la Tradition appelle le « Précurseur » et que la Bible appelle le « Baptiste », Jean le prophète, celui qui avait été annoncé huit siècles avant par le prophète Isaïe (en de nombreux endroits, mais surtout au chapitre 40), puis par le prophète Malachie au 5e siècle : Voici que j’envoie devant Toi mon messager3.

Jean‑Baptiste est un personnage extraordinaire. Il a été conçu six mois avant le Seigneur, d’une façon miraculeuse, par un couple de justes, âgés et stériles, le prêtre Zacharie et Elizabeth, cousine de Marie la Théotokos et il est donc né six mois avant le Christ. C’est à sa naissance que son père Zacharie fut guéri de son mutisme (imposé par l’archange Gabriel pour son doute), et que rempli du Saint‑Esprit (Lc 1, 67) il chanta le magnifique cantique prophétique du « Benedictus » (Lc 1, 68‑79), dans lequel il est dit : « ….et toi, petit enfant, tu sera appelé prophète du Très‑haut, car tu marcheras devant la face du Seigneur pour Lui préparer les voies… »4.

Comme le Seigneur, il se prépara à sa mission pendant environ 30 ans, dans le silence et l’ascèse. Puis Il se retira au désert vêtu de peaux de bêtes, pour signifier l’état spirituel de l’humanité déchue : désert de l’absence de Dieu et régression vers un état animal. Et dans ce désert le Saint‑Esprit lui ouvrit la bouche et il prophétisa expressément la venue proche du Messie. L’essentiel de cette prophétie est dans cette parole : Repentez‑vous car le Royaume des Cieux est proche (Mt. 3, 2), qui sera reprise exactement par le Christ lorsqu’Il commencera à enseigner (Mt. 4, 17), pour bien montrer aux Juifs qu’Il est Celui qui était annoncé par Jean‑Baptiste.

Jean ne se contente pas d’annoncer la venue du Messie, mais il donne aussi des conseils spirituels et surtout il baptise5 : il plonge les gens dans les eaux du Jourdain. Ce baptême est un baptême de repentance, prophétique et symbolique : de même que l’eau lave le corps, les larmes du repentir lavent l’âme. Il ne sauve pas l’homme de la mort éternelle. Mais Jean ajoute : Moi je vous baptise dans l’eau, en vue du repentir, mais Celui qui vient derrière moi est plus fort que moi… Lui vous baptisera dans l’Esprit‑Saint et le feu… (Mt. 3, 11). Et les foules accourent pour se faire baptiser. Jean est l’homme le plus célèbre de la Judée.

Le premier acte public du Christ est de monter de la Galilée en Judée pour recevoir le baptême de Jean dans le Jourdain. Quelle démarche incroyable, étonnante, déconcertante ! Bien qu’ils soient cousins selon la chair, il n’y a aucune relation d’ordre biologique entre eux : leur relation est purement spirituelle6. Le Saint‑Esprit a désigné Jésus à Jean en lui disant : Voici l’Agneau de Dieu (Jn. 1, 29) ; c’est Lui, le rabbi Ieshouah de Nazareth, qui est le Messie, Celui que tu annonces. Jean sait donc que cet homme qui vient vers lui est le Messie. Mais il est stupéfait qu’Il lui demande le baptême : on pourrait même dire qu’il est écrasé. C’est totalement impensable pour un juste : comment la créature déchue pourrait‑elle baptiser – et donc purifier – le Christ Fils de Dieu ? Il l’exprime clairement : c’est moi qui ai besoin d’être baptisé par Toi, et Toi Tu viens à moi ! (Mt. 3, 14). Le Christ fait alors cette réponse étonnante qui est une révélation théologique de première importance : Laisse faire maintenant ; en effet, il nous convient d’accomplir ainsi toute justice (Mt. 3, 15). C’est une réponse trinitaire : il nous convient à Nous, le Père, l’Esprit‑Saint et Moi, d’agir ainsi ; c’est ce que Nous avons décidé. La justice dont il est question n’a rien à voir avec la morale ou le droit : il s’agit des pensées justes de Dieu, qui constituent le fondement de la création. Quant à ainsi, il s’agit de la façon de faire : pour sauver l’homme tout en respectant sa liberté, Je dois m’abaisser, descendre au fond de l’abîme grâce à Ma nature humaine ; et ainsi Je pourrai tromper Satan, qui avait trompé l’Homme dans le Jardin d’Eden. Si le Seigneur dit maintenant, c’est qu’il n’en sera pas toujours ainsi. En effet, 40 jours après Sa résurrection, Il sera élevé, avec Sa nature humaine déifiée, au plus haut des Cieux : Celui qui S’est abaissé le plus bas sera élevé le plus haut.

Et l’évènement qui suit confirme cela. Le Seigneur est plongé dans les eaux par Jean et aussitôt qu’Il fut remonté, les cieux s’ouvrirent, c’est‑à‑dire que le monde angélique s’écarta pour que fût dévoilé un mystère divin. L’Esprit‑Saint, le Doigt de Dieu7, désigna Jésus de Nazareth comme Messie et Fils de Dieu, et le Père, par la bouche d’un séraphin8, témoigna de Son amour pour Son Fils. C’est parce que Jésus a accompli cette kénose admirable que le Saint‑Esprit l’a révélé comme Messie et que le Père a manifesté devant les créatures Son amour pour Lui.

Nous sommes devant un grand mystère qui constitue le début du salut de la création. Au moment où Jésus est immergé dans le Jourdain, ce n’est pas l’eau qui Le purifie, c’est Lui qui purifie les eaux. C’est Sa présence même, en tant que Verbe incarné, dans les eaux qui les purifie, qui en chasse les esprits impurs qui les infestaient et les souillaient depuis la chute de l’Homme (qui a entraîné dans sa chute toute la création, parce qu’il la porte en lui). Or les eaux représentent la matière primordiale de la création, le cosmos. En acceptant de descendre dans les eaux (image de Son incarnation, car le Fils est descendu des Cieux), le Seigneur purifie et libère le cosmos. C’est le premier acte du salut.

Le deuxième acte aura lieu trois ansaprès, à Pâques : le Seigneur sauvera l’Homme de la mort éternelle, par Sa mort et Sa résurrection. Il y a une analogie profonde entre les deux : sur les icônes de la Théophanie, on voit que les eaux sont très sombres, quasiment noires, ressemblant à l’Enfer de l’icône de la Résurrection. Le cosmos est enfin libéré de la tyrannie des démons9. C’est cela qui va rendre le baptême chrétien possible : dans cette eau purifiée, le Saint‑Esprit va descendre10. Et l’homme plongé dans cette eau sainte sera aussi plongé dans l’Esprit‑Saint. C’est le baptême dans l’Esprit‑Saint : la nouvelle naissance de l’eau et de l’Esprit.

Cette libération du Cosmos, premier acte salvateur depuis la chute de l’Homme, est aussi l’annonce de la fin de la magie. Les hommes coupés de Dieu, mais qui en avaient gardé la nostalgie, s’étaient trouvés face aux puissances sous‑Ciel et ils avaient élaboré des rituels magiques, selon le procédé analogique (le visible étant un reflet de l’invisible, la matière un reflet de l’esprit), pour se protéger des démons ou pour utiliser leur puissance. A partir du moment où le cosmos retrouve sa liberté et sa pureté, la magie devient inutile, puisque les démons n’ont plus d’emprise sur lui. C’est un évènement spirituel capital, à l’échelle du destin de l’Homme.

Père Noël TANAZACQ (Paris)

Notes :

1. Anaphore de la Bénédiction des eaux, de St Sophrone de Jérusalem (7ème s.), qui est un des « monuments » du rite byzantin, une leçon de théologie et une splendeur liturgique.
2. Chez St Luc. 3, 21‑22, qui, curieusement, n’est pas lu à la liturgie des vigiles (la lecture s’arrête au verset 18).
3. Mal. 3, 1, cité en Mc. 1, 2.
4. Le « Benedictus » ou Cantique de Zacharie n’est jamais chanté dans le rite byzantin, mais il est un des trésors du rite des Gaules, appelé « la prophétie » par St Germain de Paris dans  ses célèbres lettres décrivant l’ordo du rite des Gaules (6e siècle).
5. Du grec baptizein  = plonger dans l’eau, immerger. On disait cela aussi d’un bateau qui coulait.
6. Conformément à l’enseignement et au comportement du Christ, qui relativise toujours les liens biologiques, pour nous initier aux relations spirituelles.
7. Le Christ l’appelle ainsi en Lc. 11, 20.
8 Le Père est inconnaissable, invisible et inaudible. La bouche du Père, c’est le Fils, Son Verbe. Mais le Fils ne pouvait pas témoigner pour Lui‑même, selon son propre enseignement sur le témoignage, et l’Esprit se manifestait déjà sous la forme d’une colombe. La révélation a donc été faite par la bouche d’un Séraphin, probablement le chef des armées célestes. Nulle part dans l’Evangile, à ce moment‑là, il n’est dit qu’il s’agisse de la voix du Père. Il y a d’une part « une voix qui se fait entendre » et d’autre part un message dont le contenu indique qu’il ne peut provenir que du Père (« Mon Fils »).
9. Les démons ne se sont pas méfiés de cet homme « ordinaire » qui est venu, comme tout le monde, se faire baptiser par Jean. Ils ont été trompés par le Christ. Mais désormais, ils seront sur leur garde. Aussitôt après, l’Esprit‑Saint conduira Jésus au désert. Et là, Satan va attaquer. Car il voulait en avoir le cœur net : qui était vraiment cet homme Jésus ?
10. C’est le rite même de la bénédiction des eaux baptismales, en Orient comme en Occident : on purifie d’abord les eaux    par les exorcismes, puis on supplie le Père d’envoyer l’Esprit‑Saint pour les sanctifier.

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