Le bon Samaritain

publicat in Parole de l'Évangile pe 2 Novembre 2009, 08:26

25e dimanche après la Pentecôte 

(Luc 10, 25‑37)

Cette parabole est universellement connue, même chez les non chrétiens : elle fait partie de la culture chrétienne et même de l’humanité. Mais le danger du culturel est d’affadir le sens. Or elle est d’une importance capitale, car elle a trait au but de la vie humaine (comment entrer dans le Royaume de Dieu, c’est-à-dire : comment retrouver le Paradis perdu ?). Elle n’est rapportée que par St Luc, mais le contexte se trouve chez St Matthieu (22, 34-40). Sans ce contexte, on ne peut pas en comprendre l’enjeu.

Le Christ vient d’envoyer les 70 disciples dans toute la Palestine pour préparer Sa venue. Sa renommée ne faisant que croître, les tenants de la religion officielle commencent à s’inquiéter. Les deux principaux groupes religieux l’attaquent de front en lui posant des questions pièges, pour l’éprouver. Le Seigneur ferme d’abord la bouche des Sadducéens, qui niaient la résurrection. Puis les Pharisiens passent à l’attaque. L’un d’eux, docteur de la Loi, c’est-à-dire un théologien, lui pose une question essentielle : « Que dois-je faire pour hériter la vie éternelle ? ». Le Seigneur lui fait d’abord exprimer les deux plus grands commandements de la Loi (aimer Dieu plus que tout et son prochain comme soi-même). « Mais lui voulant se justifier [parce qu’il ne les mettait pas en pratique] dit à Jésus : « et qui est mon prochain ? ». Voilà la vraie question : nous sommes au cœur du sujet. Personne, en effet, ne peut apprécier notre amour pour Dieu, sinon Dieu seul, mais par contre notre prochain est une réalité visible et incontournable.

Alors le Seigneur va « raconter une histoire », un conte spirituel qui a une valeur universelle et éternelle : une parabole. La première phrase exprime la chute de l’homme. Jérusalem représente le Ciel, l’intimité avec Dieu : elle est sur une hauteur,où il y a toujours un souffle de vent. Jéricho, proche de la Mer morte, est en dessous du niveau de la mer avec une atmosphère lourde : elle représente l’Enfer1.

L’humanité est tombée du haut du Ciel jusque dans les marécages du péché, (la mer est morte, sans vie. Et là, elle se trouve en présence des démons qui l’agressent, la blessent et veulent la tuer. Ce sont les brigands de la parabole, qui dépouillent l’Homme de la grâce, de la sagesse et de la beauté. Et ils le laissent à demi-mort. C’est exactement l’état spirituel de l’humanité : nous sommes demi-morts, demi-vivants. Il faut prendre conscience de la gravité de la situation : si personne ne secoure un homme à demi-mort au bord d’une route, il est certain qu’il va mourir. C’est la tragédie de l’Homme déchu.

Trois personnages vont passer par ce même chemin. Les deux premiers sont des juifs, de la race d’Abraham, des disciples de Moïse, ceux qui ont eu la révélation de la Loi et des Prophètes. Le premier est un sacrificateur, c’est-à-dire un prêtre, un serviteur de Dieu qui intercède entre Dieu et l’Homme. Il descend  par hasard  par le même chemin, car il n’a rien à faire là : sa place est à Jérusalem, dans le Temple. Il voit l’homme blessé en train de mourir, mais il fait comme s’il ne l’avait pas vu. Cela ne le concerne pas : il  passe outre, c’est-à-dire qu’il continue sa descente vers l’abîme. Le Christ n’a pas eu de mots assez sévères pour les prêtres de son peuple qui étaient durs de cœur, formalistes, avides de pouvoirs, intéressés… Ils se comportaient en professionnels de la religion. Ce sont eux qui condamneront le Christ et Le livreront à la mort. Cela vaut pour tous les clergés de toutes les religions, y compris la religion chrétienne. Un lévite, c’est-à-dire l’équivalent d’un diacre, un servant du Temple, descend par le même chemin et ne se conduit pas mieux : tel maître, tel serviteur….

Mais le troisième personnage est étonnant. Il s’agit d’un Samaritain, c’est-à-dire d’un hérétique2. Les juifs ont une telle horreur des Samaritains qu’ils ne leur parlent pas, ne les touchent pas, ne mangent pas avec eux. Les Samaritains sont complètement rejetés de la société juive, exclus et méprisés. Lui, il est en voyage, c’est-à-dire  en chemin : il n’est pas installé dans ses certitudes, il cherche. La vue de l’homme blessé  l’émeut de compassion3: il communie à sa souffrance. Et aussitôt, il lui porte secours, prend soin de lui  en versant sur ses plaies de l’huile et du vin  et il le conduit à l’abri dans une hôtellerie. En fait, ce Bon Samaritain est l’image du Christ qui vient prendre soin de nous et nous sauver. L’huile représente l’onction, c’est-à-dire l’économie de l’Esprit, et le vin représente l’Eucharistie, c’est-à-dire l’économie du Fils4. L’hôtellerie représente l’Eglise, qui prend soin de l’humanité en attendant le retour du Christ en gloire. Le Christ « se met dans la peau » d’un hérétique, Lui qui est la Vérité ! Quelle audace incroyable ! quelle liberté ! Il agit ainsi parce qu’Il veut provoquer un choc salutaire sur son auditoire. Les Juifs – et surtout les prêtres et les Pharisiens – étaient emprisonnés dans le formalisme, aveuglés par la lettre, oubliant l’esprit de la Loi, au point de réduire à néant la Parole de Dieu5. Il veut montrer que le plus important n’est pas d’être fidèle à la lettre, mais d’accomplir la Loi en esprit, c’est-à-dire de ressembler à Dieu. Cette parabole est d’une extrême violence pour les Juifs car le Seigneur montre que le vrai Juif, le Juif en esprit, c’est le Samaritain : il ne connaît par formellement toute la vérité (les Samaritains ne  reconnaissaient pas les Prophètes), mais il met en pratique les commandements divins, et selon l’Esprit de Dieu : il ressemble à Dieu.

La façon dont le Christ tire la morale de l’histoire est tout aussi étonnante. La question du Pharisien avait été : et qui est mon prochain ? Le prochain était en quelque sorte chosifié, objectivé. Le Christ va renverser les valeurs en posant cette étonnante question au Pharisien : Lequel de ces trois te semble avoir été le prochain de celui qui était tombé au milieu des brigands ? On devient le prochain de quelqu’un en voyant sa souffrance, en le secourant et en le soignant, c’est-à-dire en l’aimant. On ne naît pas prochain : on le devient. Ce n’est ni biologique, ni sociologique : c’est un comportement spirituel.

Le Pharisien a tout de suite compris : il répond bien et même utilise un terme remarquable : c’est celui qui a exercé la miséricorde envers lui… . Miséricordieux est en effet un qualificatif de Dieu. Au fond il a dit : c’est celui qui a ressemblé à Dieu. C’est une belle leçon pour nous tous, et surtout pour le clergé, ainsi que pour les gens qui ne sont pieux qu’extérieurement et formellement (ceux que les athées qualifient avec ironie de « bons chrétiens » !).

On ne peut qu’être émerveillés par la pédagogie du Christ. Il n’assène pas des vérités ex cathedra : Il amène son interlocuteur à découvrir la vérité par lui-même en lui posant des questions judicieuses. Outre la richesse inestimable du contenu de la parabole, le Christ nous enseigne une méthode de travail spirituel (changer de regard, inverser la perspective, se décentrer…) : nous pouvons l’appliquer à beaucoup d’autres domaines de la vie chrétienne.

P. Noël Tanazacq

Notes :

1. La dénivellation entre les deux est énorme : de plus 750m à moins 240m, soit près de 1000m sur 23 km de distance : c’est vertigineux… et symbolique.
2. Les Samaritains étaient les descendants du royaume d’Israël, mais leur population était métissée car leur pays avait été en partie colonisé par les Assyriens. Ils avaient été exclus de la reconstruction du Temple par les Juifs descendants du royaume de Juda, d’où la construction d’un autre Temple sur le mont Garizim. Ils ne reconnaissaient que la Torah, dont le canon avait été fixé par Esdras en 398. (Cf. Apostolia n° 2-3 de mai-juin 2008 sur la Samaritaine).
3. Plusieurs fois dans l’Evangile, il nous est dit que le Christ est « ému de compassion », notamment lorsqu’Il a vu la Veuve de Naïm en larmes (Cf. Apostolia N° 19, d’octobre 2009).
4. Le Fils et l’Esprit sont, comme le disait St Irénée de Lyon au 2e siècle, les « deux mains du Père ».
5. Le Christ leur en fera le reproche explicite : « Ainsi vous avez annulé  la Parole de Dieu au nom de votre tradition »  (Matt. 15, 6).