Vient de paraître aux Éditions Apostolia : Le Journal de la Félicité de Nicolae Steinhardt

publicat in Annonces pe 6 Septembre 2021, 19:52

Désormais disponible sur : https://www.librairie-monastere.fr/

Le Journal de la Félicité a dit Nicolae Steinhardt, constitue son testament littéraire où s’inscrit toute l’expérience de sa vie… La mémoire entrecroise les trois périodes de la vie de l’auteur pour introduire à chaque instant les réflexions les plus actuelles… Nicu (Nicolae)-Aurélian Steinhardt naquit le 12 juillet 1912 à Pantelimon, près de Bucarest. Ses parents aisés, cultivés, étaient profondément roumanisés (comme le prouvent, entre autres, les prénoms donnés à l’enfant). Celui-ci grandit dans un quartier paisible, où l’ambiance est imprégnée par la poésie souvent poignante du christianisme orthodoxe. Jamais il n’oubliera les cloches de Pâques. Ses études, ses relations vont pourtant faire de lui, et ce sera la première étape de sa vie, un esthète européen. Le droit l’attire, plus précisément le droit constitutionnel auquel il consacre sa thèse : déjà chez lui, le sens de l’État de droit pour limiter les manifestations du mal, préserver la liberté de chacun. Il réfléchit un moment sur son appartenance religieuse, mais le judaïsme établi de Bucarest le déçoit. Et surtout il voyage en Autriche, en France, en Angleterre. Il approfondit les grandes littératures d’Europe occidentale, s’enracine dans la haute culture française, tout en s’écartant de la vulgarité lasse d’un peuple qui glisse au désastre, se trouve tout à fait chez lui en Grande-Bretagne où il apprécie la tenue, et la retenue, d’un style aristocratique.

En 1938-1939, la violence déferle sur l’Europe. Steinhardt rentre en Roumanie… Quand s’instaure, en 1948, une dictature vite totalitaire, il reste fièrement à l’écart, refuse toute compromission, connaît rebuffades et humiliations, doit vivre pauvrement de menus travaux. Pourtant, il continue d’écrire et se lie d’amitié avec de grands esprits qui ont adopté la même attitude, comme Constantin Noica et Alexandre Paleologu...

En 1958, le régime se durcit et tente d’anéantir les élites traditionnelles. On emprisonne des « politiques » par « lots » entiers, définis par l’appartenance spirituelle, intellectuelle ou sociale. Steinhardt, mis en examen, applique, soudain mûri, les méthodes qu’il définira dans son Testament politique. Avant tout, il refuse de témoigner contre Noica, ce philosophe qui tentait d’unir Hegel et Platon et savait éveiller les jeunes esprits. Il est alors emprisonné, jugé par un véritable tribunal d’inquisition, condamné à treize ans de détention du type le plus dur pour « complot contre l’ordre social ». Dans le Journal, il évoque avec une pénétration géniale le contraste apparent – en réalité le lien proprement luciférien – entre la lumière violente sous laquelle se déroulaient les interrogatoires et les lunettes noires dont on affublait de force les accusés !

Alors commence (sans annuler la première, mais en l’assumant) la seconde étape de sa vie, celle du « bagnard converti »… Il connaît la torture, il mentionne sans haine, et comme en passant, le supplice de la barre de fer et les coups qui, un moment, l’ont rendu sourd d’une oreille. Il observera, à Jilava, soit qu’il les subisse personnellement, soit qu’il les voit appliquées à d’autres, d’incroyables folies sadiques et blasphématoires.

La prison, cependant, c’est aussi pour lui le miracle dans ses rapports avec ses codétenus : l’entraide, une bonté infiniment délicate, le dépassement de soi par une compassion désintéressée. Et la soif de connaissance, de poésie, les récitations publiques, les cours qui s’organisent à mi-voix, des hommes souvent aux limites de la mort, par là même étrangement transparents à l’étincelle divine naguère enfouie et comme oubliée. Maintenant, on ne peut plus attendre, on ne peut plus éluder. Le moment de la décision est venu. Dans la cellule surpeuplée où il est jeté, Nicolae Steinhardt, épuisé, ne trouve aucune place où s’étendre. Mais une main se tend vers lui, on l’appelle, on le hisse sur la banquette où il lui fait place, le père Mina Dobzeu, un moine et prêtre orthodoxe ; près de lui, deux prêtres grecs-catholiques qui, malgré tant de haines historiques, sont devenus ses amis dans la certitude d’une même foi fondamentale. Alors, à travers de longues conversations, vient la conversion, préparée dès l’enfance par les cloches de Pâques et l’énigme du « terrifiant Christ cloué ». Il fait sien le cri d’un interlocuteur de Jésus dans l’Évangile : « Seigneur, j’ai foi, viens en aide à mon peu de foi ». Le père Mina le baptise furtivement, avec un peu d’eau fétide, en présence des deux prêtres grecs-catholiques. Baptême orthodoxe en perspective œcuménique. Il fallait le bagne pour cette prodigieuse anticipation. Et Nicolae Steinhardt, désormais chrétien, promet de lutter sans relâche pour la cause œcuménique. Déjà à Gherla, dans une salle immense et bondée, il assistera chaque matin à un bouleversant office œcuménique : ni lumière, ni parfum, ni vêtements liturgiques ; tout se déroule autour de quelques hommes décharnés, blêmes, le crâne rasé, contraints de murmurer paroles et chants pour que les gardiens ne les entendent pas ; et ce sont des prêtres orthodoxes et catholiques, des pasteurs calvinistes et luthériens peu à peu rejoints par des prédicateurs « sectaires ». Pas d’icône, mais la révélation de tout homme comme image de Dieu. Les paroles du Seigneur : « Là où deux ou trois seront réunis en mon nom, je serai auprès d’eux » étaient ici réalisées. Et toujours, jusque « dans les muscles », la joie : l’enfer – ainsi s’explique le titre même du Journal – est devenu, au plus profond du cœur, félicité.

En août 1964, les délits « politiques » sont amnistiés. Nicolae Steinhardt recouvre la liberté. La troisième étape de son destin va peu à peu se préciser : celle d’un moine et d’un écrivain, d’un moine-écrivain. Durant la décade de relative libéralisation qui suit, tout en maintenant fièrement son indépendance, il participe à la reconstruction de l’intelligentsia. Il revient à la vie littéraire, traduit beaucoup du français et de l’anglais. Écrivain donc, mais de plus en plus attiré par le monachisme... À cette époque, Steinhardt entre en relation avec le monastère de Rohia, en Transylvanie. C’est là qu’il devient moine en 1980. Loin de renoncer à son témoignage littéraire, mais dans une perspective, plus que jamais, de service, il passe des traductions aux œuvres d’auteur. En 1980 aussi, son livre Incertitudes littéraires obtient le Grand Prix de la critique...

Ceux qui l’ont alors connu se rappellent avec émotion cet homme de petite taille, un peu tassé par la prison et par l’âge, mais vif à l’extrême et d’une inlassable gaieté : le vrai moine, disait-il, est un homme toujours gai, à la fois très vieux et très jeune, très sage et très émerveillé, il mettait en total accord sa parole et sa vie. Il publie des essais critiques et artistiques, mais aussi des homélies, des méditations spirituelles et même des réponses à 365 questions pertinentes et impertinentes que lui pose un journaliste.

Hélas, dans la seconde moitié des années quatre-vingt, la dictature de Ceaucescu atteint un paroxysme, les destructions se multiplient, et notamment les destructions d’églises, le « culte de la personnalité » devient délirant. À Rohia, le contrôle de la Securitate se renforce. Le père Nicolae, envers et contre tout, affirme son évangélisme : il faut, dit-il, accueillir quiconque se présente à la porte du monastère, que ce soit un assassin ou un proscrit. Il organise à Bistriţa des colloques d’intellectuels non conformistes, et, en 1988, avec le père Mina Dobzeu et quelques autres, envoie au dictateur une adresse où il dénonce la « systématisation » des villages. Le père Mina, après un bref emprisonnement, arrive en 1989 à Rohia. Nicolae Steinhardt décide de se rendre avec lui à Bucarest. Que s’est-il passé à l’aéroport de Baïa Mare ? On ne sait. Le père Nicolae doit être hospitalisé dans cette ville. Il y meurt le 19 mars 1989, et la Securitate met à sac sa cellule.

La culture de Steinhardt est immense, il pense souvent à travers des citations, des allusions, où il joue librement avec les textes auxquels il fait dire ce qu’il a lui-même envie de dire – sans doute comme cela devait se passer au bagne où l’on ne pouvait citer que de mémoire.

Sa réflexion s’oriente surtout vers l’art et la religion, et ce sont ces deux domaines que je voudrais brièvement évoquer. On ne saurait d’ailleurs les séparer parce que l’art, pour Nicolae Steinhardt, est fondamentalement une introduction au mystère. Nostalgie et intuition du divin, il transforme le mot en parole, l’empêche de s’affadir en bavardage. La langue roumaine favorise pareille expression, car elle est à la fois charnelle et spirituelle et unit la clarté latine à la densité de la glèbe, à son « parfum ». Les grands écrivains créent un monde, mais c’est une « concentration de la vie » (expression de Balzac) et, finalement, au-delà des hypnoses et des illusions, la révélation du monde vrai, le monde de Dieu. L’art authentique nous éveille, au sens ascétique du terme : nous découvrons alors l’enracinement des êtres et des choses dans le mystère, rien n’est banal, rien n’est naturel, rien n’est étonnant. Dans ses derniers romans, Dostoïevski, dit Steinhardt, a porté sans le dire témoignage du grand mystère de l’orthodoxie, l’éveil du cœur dans la paix (hésychia) qui communique la lumière divine. Même dans un roman aussi peu réussi que l’Adolescent, l’errant Makar Ivanovitch apparaît comme un hésychaste dont le paisible amour bénit et console...

Pour l’essentiel, en effet, le Journal de la Félicité est un immense témoignage spirituel. Sans préméditation, sans ordre, un peu comme les Pensées de Pascal. Contre tout piétisme, Steinhardt creuse inlassablement l’antinomie du Dieu au-delà de Dieu, le secret suressentiel de la théologie négative, et du Dieu crucifié dans son intégrale et tragique humanité.

Pareil Dieu ne s’impose pas. Ce n’est pas un perroquet rouge, disait Kierkegaard, formule que notre auteur cite souvent. Les religions imaginent le divin comme une plénitude écrasante. Steinhardt le voit au contraire s’évider en s’identifiant à la plus terrible souffrance humaine, souffrance du corps par la torture et de l’âme par la dérision. Les six heures du Christ sur la croix ont été six heures d’éternité, elles sont coextensives à toute l’histoire humaine, de même que la chute « originelle » que chacun commet et connaît à son tour, et qui n’est donc pas seulement « originelle, mais, à chaque fois, originale ». Jésus, sur la croix, épuise en quelque sorte cette chute. Tout en restant Dieu, il n’est plus, dans son existence personnelle, que désespoir humain. Il ne fait pas de clin d’œil, dit Steinhardt, il ne dit pas : ce n’est rien, ce n’est qu’un mauvais moment, nécessaire bien sûr, mais qui sera vite passé. Ainsi seulement, la passion aveugle des hommes peut, à travers la compassion sans bornes, la passion volontaire de Jésus, devenir mystérieusement résurrection. Et s’affirme, se confirme notre liberté, car il faut toute la liberté tremblante de la foi pour déceler, pour confesser, dans cet homme insulté et déchiré, le Dieu inaccessible.

Pour Steinhardt comme pour toute la grande tradition orthodoxe, Dieu est innocent. Il s’efface pour que nous trouvions l’espace de notre liberté. Le mal est notre création – et celle de « l’adversaire ». La Croix seule et le mystère du Dieu souffrant – Théos paschôn, disent les Pères – peuvent nous libérer.

Qu’on le comprenne bien : il n’y a pas le moindre dolorisme chez Steinhardt. Il y a toute la douleur, donc toute la joie. Son journal de bagnard est un journal de la félicité. Le Christ, dit-il, durant sa vie terrestre, aimait les occasions de réjouissance : il bénissait, multipliait, transformait le pain, le vin, les poissons. La foi dans le Crucifié-Ressuscité permet à l’homme de prendre part à l’immense joie de vivre et de vivre à jamais. L’Ancien Testament et l’Évangile aiment le symbole du festin où chacun a besoin de la joie de tous. La Jérusalem nouvelle ne sera pas un autre monde, mais notre monde, notre terre, enfin libérés des sorcelleries du mal et de la mort…

Dans l’hindouisme, dans le bouddhisme, les actes sont enregistrés pour toujours, on ne se libère du karma qu’en s’anéantissant, en se « libérant » même de l’amour. Le christianisme est gratuité de la grâce, « antigravitation » de Steinhardt, et appel à la transfiguration. L’extase chrétienne ignore la frénésie et le vertige, elle voit l’infini dans la profondeur de la personne (et non l’inverse, qu’il s’agisse de Dieu ou de l’homme), elle aboutit à la joie sereine de l’hésychaste. En comparaison, toutes les drogues sont « des remèdes de bonne femme ». De cette joie, Steinhardt parle d’expérience. En prison, dans une sorte de songe, dit-il pudiquement, il a non seulement vu la lumière divine, mais vécu en elle. Une lumière nullement impersonnelle, mais qui parlait et disait qui elle est (c’est exactement ce que rapporte un des plus grands mystiques byzantins, saint Syméon le Nouveau Théologien). « Alors, conclut Steinhardt, je n’étais plus. Ou plutôt non, j’étais, mais avec une puissance telle que je ne me reconnaissais pas. »

Étincelle de sainteté. Steinhardt ne prétendait nullement être un saint (pourtant il correspondait assez bien à cet idéal d’un saint « qui aurait du génie » et dont parlait Simone Weil). Les saints, du reste, se sont toujours perçus comme des pécheurs pardonnés. Le père Nicolae Steinhardt se serait plutôt rangé parmi ceux qu’il nomme les « aventureux » du bien, « un peu ridicules, un peu essoufflés ». Le style qu’il conseille au chrétien, c’est celui d’un aristocrate sans morgue ni froideur, un style fait de bonté, de calme, de bonnes manières, de respect pour la dignité d’autrui, donc pour la sienne propre. Le Christ lui-même, souligne-t-il, avait, a toujours des qualités chevaleresques. Il est discret, respectueux ; il frappe à la porte et attend, jamais découragé par un refus. Il n’est pas suspicieux, mais fait confiance, ni avaricieux, mais donne à profusion. Il pardonne facilement et totalement. Il est attentif et poli : « Ami », dit-il à Judas dont il sait la trahison. En lui nul moralisme, nul légalisme, mais la capacité de discerner en tout homme, au-delà du péché, la personne que Dieu appelle et rend capable d’aimer.

Au-delà du totalitarisme, qui est fascination de la puissance et de la mort, comme de la société marchande qui n’a d’autre divinité que le prix de revient, les hommes du spirituel tenteront dans un combat historique sans fin, mais qui parfois anticipe le Royaume, de construire une société humblement humaine : acceptant l’incertitude (ce terreau de la libre foi) comme foi fondamentale et fondant son éthique sur le respect de la liberté de l’autre, dans la mesure, la modération, la bonté et la beauté. Avec, bien entendu, le droit et le devoir de se défendre, même par la force, comme un bon chevalier, quand l’essentiel est menacé.

Le droit et le devoir de résister. Nicolae Steinhardt a su résister. Non par la haine, mais par une surabondance créatrice. Si le journal de cette résistance s’ouvre sur l’avenir, c’est justement parce qu’il est un Journal de la Félicité.

Extraits de la préface d’Olivier Clément