« Le sabbat a été fait pour l’homme et non l’homme pour le sabbat »

publicat in Parole de l'Évangile pe 2 Septembre 2020, 18:59

Le Christ fustige le formalisme religieux

(Mt 12, 1‑8; Mc 2, 23‑28; Lc 6, 1‑5)

Il s’agit de l’épisode des épis arrachés1 dans un champ par les Apôtres en présence du Christ et qui donnera lieu à un affrontement avec les Pharisiens, riche d’enseignement. Il se situe après le discours de mission adressé aux Douze, peu de temps après la résurrection du fils de la veuve de Naïm et avant la guérison de l’homme à la main desséchée2, où le Seigneur va condamner vigoureusement le formalisme et l’hypocrisie, ce qui n’est pas anodin pour notre sujet. Nous sommes donc dans la première année de mission du Christ. L’évènement est rapporté par les trois Synoptiques dont deux sont des témoins oculaires (Saint Matthieu et Saint Pierre, dont l’Évangile aétésténographiéet publiéparSaint Marc). Il ne semble pas qu’il soit lu un dimanche, dans aucun rite. Les trois versions sont très proches, mais celle de Saint Matthieu est la plus complète, et celle de Saint Marc comporte un logion divin, parole qui sort de la bouche même de Dieu et qui constitue unenseignement éternel pour tous les hommes.

L’évènement lui-même est assez simple et ne comporte pas de difficultés de compréhension. Il est probable qu’il se passe dans la campagne autour de Capharnaüm, parce que, aussitôt après, Saint Matthieu dit que « Jésus vint dans leur synagogue » (où Il guérira l’homme à la main desséchée).

Le Seigneur passe à travers les champs avec Ses disciples, un jour de sabbat. Ils sont dans un champ, probablement de blé, à l’époque de la moisson (c’est donc probablement en été, vers juillet). Les Apôtres ont faim et font alors quelque chose d’anodin : ils cueillent quelques épis, les froissent dans leurs mains et en aspirent la farine. Cela était permis par la Loi de Moïse : quelqu’un qui avait faim, en chemin, pouvait cueillir quelques épis dans un champ et se nourrir de la farine, mais, par contre, il n’avait pas le droit de les couper avec une faucille, ce qui aurait été considéré comme un vol (Dt. 23/25)3. C’est une scène de la vie ordinaire dans l’Antiquité, où les gens étaient proches de la nature, sachant se nourrir de rien, dans une société conviviale, toutes choses qui ont disparu de nos jours.

Mais voilà : il se trouve que des Pharisiens aperçoivent cela, ce qui peut paraître surprenant, mais Jésus et Ses disciples étaient probablementprès de Capharnaüm et non en pleine campagne (les champs sont proches des maisons dans les villages). Il faut néanmoins ajouter que le Christ a été, dès le début de Sa prédication, épié sans cesse, surveillé, harcelé par les membres du Sanhédrin, grands-prêtres, scribes et surtout Pharisiens, beaucoup plus nombreux et omniprésents dans la société juive, qui cherchaient à Le prendre en défaut, ce qui est le cas ici.

Aussitôt, ils reprennent le Maître, le Rabbi de Nazareth, qui est déjà très célèbre : Tes disciples n’ont pas le droit de faire cela pendant le sabbat (parce qu’ils considéraient que c’était faire un travail profane, ce qui peut paraître puéril). Le reproche est pernicieux : Tes disciples ne respectent pas la Loi de Moïse, parce que Tu ne la leur enseignes pas (ils ne pouvaient pas Le reprendre Lui-même, puisqu’Il s’abstenait des épis de blé) ; Tu méprises la Loi, qui est le fondement de notre religion. L’enjeu était grand, car cela signifiait : Tu ne peux donc pas être le Messie, Tu es un imposteur4.

C’est alors que le Christ va donner une réponse sans appel, qui est un enseignement éternel et pour toute l’humanité. Comme le fait remarquer Saint Jean Chrysostome5, les Pharisiens ont attaqué Ses disciples par l’Écriture (la Loi de Moïse – la Torah –), Jésusva leur répondre par l’Écriture (le 1er livre de Samuel). « N’avez-vous donc pas lu. », vous qui vous targuez d’être de grands connaisseurs de l’Écriture, ce que fit le roi David en son temps [1000 ans auparavant] ? Ilfaut ici faire un rappel historique. Le premier roi d’Israël, Saül6, était jaloux de David, qui était populaire parce que vaillant soldat, toujours victorieux7, et voulait le tuer. David s’enfuit et connut un temps d’errance. Il se rendit d’abord auprès du prophète Samuel, à Rama (Bethléem), puis se réfugia à Nob auprès du prêtre Achimelec. Il avait fui en urgence, pour sauver sa vie, et n’avait ni nourriture ni armes. Il demanda un peu de nourriture pour lui et ses compagnons, mais le prêtre n’avait que des « pains de proposition ». Ces pains étaient confectionnés8 pour le sanctuaire (la tente d’assignation9) et offerts à Dieu à chaque sabbat, donc consacrés, et ils devaient être ensuite consommés exclusivement par les prêtres. Or, le prêtre Achimelec, voyant le dénuement de David, en eût compassion et lui fit cadeau de 5 pains, après s’être assuré que David et ses compagnons étaient en état de pureté rituelle (1 Samuel 21/1-6).

Saint Jean Chrysostome souligne que le Christ a pris la défense de Ses disciples en affirmant qu’ils n’avaient commis aucune faute (Mt 12/7b) : Il ferme ainsi la bouche des Pharisiens, pris en flagrant délit d’ignorance, et qui restent muets. Les Pères de l’Égliseont fait le rapprochement entre le roi David avec ses compagnons et le Christ avec Ses disciples. Saint Irénée de Lyon rappelle que les prêtres – de la tribu de Lévi – n’avaient pas d’héritage territorial : leur héritage était « les fruits offerts au Seigneur », qu’ils mangeaient10 et il ajoute : « Les disciples du Seigneur possédaient l’héritage lévitique11 (la farine des épis de blé préfigurait le pain eucharistique que les Apôtres seront les premiers à consommer, puis à consacrer, eux les douze premiers prêtres chrétiens). Saint Ambroise de Milan12 fait remarquer que le prêtre Achimelech n’a pas repoussé David, mais l’a secouru. Saint Irénée ajoute, que « la Loi ne défendait pas de guérir le jour du sabbat », c’est-à-dire de faire du bien à son prochain, comme le Christ le dira souvent.

Le Christ va aller plus loin et va donner un enseignement très important sur le sens spirituel du sabbat. Il rappelle que la Loi elle-même autorise les prêtres à « violer le sabbat dans le Temple sans être en faute ». En effet, d’une part ils marchaient beaucoup (plus que le sabbat ne le permettait), parce que l’esplanade du Temple était immense et surtout ils effectuaient un travail long et fatigant en accomplissant les sacrifices (il fallait amener les animaux, les purifier, les tuer, les découper, en brûler une partie… : cétait tout un travail de boucherie, qui nétait pas directement spirituel, contrairementàloffrande de lencens et des pains de proposition, ouàlallumage de la Ménorah). Et Il ajoute cette phrase redoutable et sacro-sainte : « Or, Je vous dis qu’il y a ici plus grand que le Temple ». Le Christ parle de Lui-même, Lui pour qui le Temple fut construit, Lui le Messie quils nont pas vu, qu’ils n’ont pas reçu et qu’ils ont rejeté, alors qu’ils auraient dû bondir de joie, de Sa venue sur la Terre. Et Il ajoute cette phrase merveilleuse, prophétique et initiatique que le Saint-Esprit avait dite par la bouche du prophète Osée, sept siècles auparavant : « Je désire la miséricorde et non le sacrifice » (Os.6/6). L’offrande qui est agréable à Dieu est l’amour qui vient de notrecœur, et nonde rites extérieurs et formels, que l’on peut accomplir par habitude, sans penser à Qui on s’adresse – Dieu –ni à leur signification spirituelle. Mais ils n’ont pas compris ! Ils continueront àLe persécuter et finiront par Le condamneràmort quelques jours plus tard

Et, chez Saint Marc, le Christ va prononcer un logion divin, qui est une véritable règle de vie pour toute démarche religieuse : « Le Sabbat a été fait pour l’Homme et non l’Homme pour le sabbat ». Le sabbat, comme tous les préceptes ascétiques, est un moyen, et non le but : l’Homme est fait pour Dieu, pour s’unir à Dieu. Le Seigneur s’adressait à Ses frères juifs, les enfants d’Israël, mais Il s’adresse aussi à nous, Ses enfants chrétiens, car on retrouve souvent les mêmes erreurs dans l’Église. Puis Il conclut : « Ainsi le Fils de l’Homme est Seigneur13 du sabbat »C’est Lui qui a institué le sabbat pour notre bien et dans un but pédagogique : Il peut le modifier ou l’annuler, en fonction des besoins pastoraux, car Il veut sauver tous les hommes. Les Pharisiens, dépités, s’en vont.

Cet enseignement est tellement important et fondamental que, aussitôt après, Jésus va se rendre à la synagogue de Capharnaüm où Il posera délibérément à tous la question du sabbat par rapport à la guérison d’un infirme (l’homme à la main desséchée). Et l’Évangiledit de Lui « …Et les regardant à la ronde avec colère, navré de l’endurcissement de leur cœur… ». Admirable réponse divine, qui vaut pour tous et pour tous les temps.

Le problème posé ici est grave : c’est celui du formalisme religieux, qui guette toutes les démarches religieuses, quelles qu’elles soient, y compris l’Église, et tous les religieux, mais surtout ceux qui sont investis d’une autorité, qu’elle soit canonique ou intellectuelle. Le formalisme consiste à s’attacher prioritairement et de façon excessive à la forme extérieure, à la « lettre », aux « règles », en oubliant la réalité intérieure, spirituelle, c’est-à-dire le dessein de Dieu. Il est une confusion entre les moyens et le but, une mauvaise hiérarchie des valeurs.

Il est souvent lié au cléricalisme, car il est un instrument de pouvoir : il est plus facile, en effet, de s’en tenir à des règles extérieures, formelles, que de changer l’intérieur, son cœur. Il ignore la miséricorde, l’économie et le pardon. Il peut détruire les âmes etmêmetuer les corps.

Le Christ mettra plusieurs fois en évidence le fait  que ce formalisme est  souvent hypocrite, car ceux qui prônent une application stricte des règles ne les respectent souvent pas eux-mêmes, lorsque cela les arrange.

Lui-même, qui a donné la Loi à Moïse sur le mont Sinaï par le Saint-Esprit, sera victime du formalisme de l’intelligentsia juive – le Sanhédrin – de ceux qui faisaient profession de religion et qui seront aveuglés par la lettre. Même si la raison principale de leur haine du rabbi Jésus de Nazareth était la jalousie, comme l’avait bien vu Pilate lors du procès du Christ, leur arme sera le formalisme littéral. Le Christ est Celui qui nous a fait passer de la lettre à l’esprit : essayons de  nous montrer dignes de Lui !

P. Noël TANAZACQ, Paris

Notes :

1. Les biblistes nomment ce passage : « Lesépis arrachés » Cf. le§112 de la Synopse des quatre Évangiles de Benoît et Boismard (Éd. Le Cerf, 1981).
2. On peut se reporter à notre article du n° 130-131 d’Apostolia de janvier-février 2019, qui peut servir d’introduction à l’article présent.
3. Il est intéressant de noter que, juste avant, en Dt 23/24, le même précepte est édicté pour les grains de raisin : on peut considérer que c’est une prophétie de la gratuité de l’eucharistie, offerte à chaque personne qui a faim et soif [de Dieu].
4. Ce sera exactement le terme utilisé par eux en Mt 27/64.
5Commentaire sur l’Évangile selon Saint Matthieuhomélie 39, p. 252-255 (Éd. Artège).
6. Saül : vers 1035-1015 av. J-C.
7. Notamment contre les Philistins, qui avaient conquis une partie du pays de Canaan, et représentaient un grand danger pour les tribus d’Israël : David avait vaincu et tué le géant Goliath (1 Samuel 17/48-51).
8. Les pains étaient confectionnés selon une recette secrète, et avaient la particularité de ne pas rassir ni moisir. Ils étaient très gros (de 4 à 8 l. de  farine par pain) et au nombre de 12. On peut considérer qu’ils étaient une préfigure du pain eucharistique.
9. Àcette époque le sanctuaire était de toile et itinérant. Lorsque le Temple sera construit à Jérusalem par Salomon, les 12 pains seront déposés à chaque sabbat par le prêtre de service sur une table en acacia recouverte d’or, qui se trouvait devant le second voile, juste contre le Saint des Saints, avec le chandelier d’or, la Ménorah (Ex 25/23-30 et 37/10-16 ; Hébr 9/2).
10. Conformément à Dt 18/1.
11. Contre les Hérésies, IV, 8/2-3, p. 428 de l’édition française (Le Cerf, 1984)
12. Traité sur l’Évangilede Saint Luc, I, p. 194-197, Sources chrétiennes n° 45 bis.
13. Dans le texte grec : « kyrios », et latin : « Dominus », mais c’est souvent traduit par « Maître », terme qui est moins fort.