La Perle précieuse

publicat in Parole de l'Évangile pe 2 Juillet 2020, 11:51

Trois paraboles sur le Royaume céleste (Mt 13, 44-53)

En action de grâces à Sainte Marguerite d’Antioche, qui a accueilli
notre paroisse pendant 9 ans dans son église parisienne.

Les trois paraboles du Trésor caché, de la Perle précieuse et du Filet rempli de poissons, ne sont rapportées que par Saint Matthieu et sont la conclusion de tout un ensemble de paraboles que les biblistes regroupent sous le nom de « Discours en paraboles »1. Elles ne semblent pas lues un dimanche, dans aucun rite, mais elles sont la lecture évangélique de la fête de Sainte Marguerite d’Antioche du 20 juillet, en raison de l’homonymie entre le nom de « Marguerite » et la perle précieuse2. Assez curieusement, ces trois courtes paraboles sont commentées par des nombreux Pères de l’Église.

Resituons d’abord ces Évangiles dans l’apostolat du Christ. Le Seigneur a fait Son grand discours inaugural (le « Sermon sur la montagne » (Mt 5 à 7), appelé Ses douze apôtres et leur a donné des consignes de mission (Mt 9) et Il a déjà fait de très nombreux miracles qui confirment Son enseignement et attestent qu’Il est le Messie. Il est rapidement devenu le rabbi le plus célèbre de la Galilée, qu’Il parcourt systématiquement, et est suivi constamment par des foules. C’est ce qui se passe ici : Il « sort de la maison » de Capharnaüm, qui est le centre de Sa mission, Son « quartier général » où il vit en communauté avec les Douze, et « s’assied au bord de la mer » de Galilée. Il y a une telle foule qui vient L’écouter, qu’Il « monte dans une barque », qui est probablement celle de Pierre et André, et, assis dans la barque comme dans une chaire, Il enseigne le peuple qui est sur le rivage. Cela se passe juste avant le meurtre de Saint Jean-Baptiste par Hérode Antipas et avant la mission du Christ en Phénicie. Nous sommes probablement vers le milieu ou la fin de Sa deuxième année de mission.

Le Seigneur va parler longtemps, probablement toute une journée, et uniquement en paraboles3, dont certaines sont très célèbres (le Semeur, l’Ivraie, le Grain de Sénevé) et rapportées par les trois synoptiques. Nous avons déjà longuement parlé de la raison des discours en paraboles et nous y renvoyons nos lecteurs4, mais il est important de souligner que le Christ Lui-même explique à Ses disciples pourquoi Il parle en paraboles (parce qu’ils le Lui ont demandé : Mt 13, 10-15 ; Mc 4, 10-12 ; Lc 8, 9-10), et que souvent Il va leur expliquer le sens de ces paraboles, ce qui est précieux pour nous5. D’ailleurs Saint Marc précise : « Il expliquait tout à Ses disciples » (Mc 4, 34).

Comme l’expriment bien les Pères de l’Église, le Christ demandait à Ses auditeurs de faire un effort de compréhension, de chercher la vérité (ce qui sera explicite dans les deux paraboles du Trésor caché et de la Perle précieuse). Saint Jean Chrysostome6 remarque que les scribes et les Pharisiens ne Lui ont jamais demandé de leur en expliquer le sens, tandis que Ses disciples le Lui ont demandé. Nous osons même ajouter que le Christ attendait et espérait qu’on Lui demande des explications, qui sont rarement venues (comme par exemple, Saint Nicodème le Myrrophore, membre du Sanhédrin, qui viendra le trouver de nuit, pour être enseigné). Saint Grégoire le Grand7 confirme : Il leur parlait en paraboles « pour que l’âme s’élève de ce qu’elle connaît à ce qu’elle ne connaît pas » (des « réalités terrestres » aux réalités célestes).

Le Seigneur a raconté huit paraboles en tout. Les trois courtes paraboles, qui vont conclure ce long discours, commencent toutes de la même façon : « Le Royaume des Cieux8 est semblable9 à… ». Or, Il venait de dire quatre autres paraboles qui commençaient toutes de la même façon : la Semence qui croît d’elle-même, l’Ivraie et le blé, le Grain de Sénevé et le Levain dans la farine. Cela signifie que le Christ a dit 7 fois de suite : « Le Royaume des Cieux est semblable à … ». 6 est le nombre symbolique de l’Homme, créé le 6e jour, et aussi de la chute de l’homme, du péché : l’Homme a ainsi refusé de passer au 7è jour pour s’unir à Dieu (le sabbat). Il aurait fallu pour cela, qu’il accepte de renoncer à tout ce qui était créé, pour entrer en communion avec l’Incréé – la Divine Trinité –. Il a, sur la suggestion perverse du Serpent-Satan, préféré la puissance divine à Dieu Lui-même, c’est-à-dire « devenir comme Dieu » (avoir la connaissance du secret de la création), mais sans Dieu, sans s’unir d’abord à Lui (et donc sans renoncer à tout ce qui n’est pas Dieu, à savoir les créatures et la création)10. Le Christ va nous montrer, dans ces 7 paraboles, comment passer du 6 au 7, de la terre au Ciel, comment entrer dans le Royaume céleste éternel, dans l’intimité des Personnes divines.

Dans ces trois paraboles, le Maître prend des éléments naturels comme symboles des richesses spirituelles. Mais ces richesses, qui ont toutes été créées par Dieu, demandent un effort pour les découvrir, les acquérir :

- « L’homme » a dû chercher le trésor et creuser dans la terre pour le découvrir, ce qui suppose une certaine énergie physique. Il est caché pour qu’il faille faire des efforts pour le découvrir. Dieu ne nous traite pas en mendiants, mais en « petits dieux » (microtheos), Son image : faites comme Moi : œuvrez, cherchez, luttez, combattez.

- Le « marchand de perles » a dû chercher les plus belles perles pour les découvrir, ce qui suppose de la finesse psychique, le sens de la beauté.

- Les pêcheurs [qui ne sont pas nommés : nous y reviendrons] ont dû chercher les lieux poissonneux, jeter le filet, le relever et le ramener à terre.

Il n’y a eu aucun vol, aucune tricherie, mais un achat ou un travail manuel. Tout a été acquis soit en faisant un effort financier considérable, soit un travail éreintant :

- Le chercheur de trésor a recaché le trésor pour ne pas qu’on le lui dérobe. Et il a dû dépenser tout son bien pour acheter le champ et le trésor qu’il contenait, alors qu’il lui eût été facile de le dérober. Mais on ne vole pas la grâce : on conquiert ce qui nous est donné gratuitement par Dieu. Saint Jean Chrysostome a une belle phrase : « On ne peut l’acheter qu’en vendant tout ». Il faut donc tout perdre pour avoir ce trésor (ce que n’ont pas fait Adam et Eve).

- Le marchand de perles a fait de même. Les deux ont dû renoncer à tout pour acquérir ces richesses.

- Le troisième cas est différent puisqu’il s’agit d’êtres vivants (les poissons) : nous allons en reparler.

Il y a une gradation et un progrès dans les trois paraboles, une hiérarchie de valeur.

- Le trésor est constitué de pièces d’or : c’est magnifique, mais ce n’est pas rare. Et c’est une richesse utile, parce que « monnayable ».

- La perle est unique. Sa richesse est dans sa beauté, qui est « inutile » gratuite, et dont la valeur est inestimable (Grégoire le Grand). Elle est divine. On progresse vers l’ineffable.

- Les poissons sont des êtres vivants, ce qui est infiniment plus que des objets. Ils sont le symbole de l’Homme (cf. les deux pêches miraculeuses). L’Homme est le chef-d’œuvre de Dieu, parce qu’il est l’image de Dieu.

C’est pour cette raison qu’il y a des différences importantes avec les deux premières paraboles. Ici le filet est jeté. Par qui ? En fait le filet est la parole évangélique, qui tire l’Homme de la mer, symbolisant le monde déchu. C’est le Christ qui le jette sur l’humanité par Son Évangile, et Ses Apôtres à Sa suite. Les poissons tirés de l’abîme représentent le peuple de Dieu, l’Église.

Mais après la pêche, qui a un caractère définitif, il y a un jugement, le jugement divin à la fin des temps. Les pêcheurs tirent les filets sur le rivage. Saint Grégoire le Grand dit que le rivage symbolise la fin des temps, là où a lieu le jugement dernier, ultime, de l’humanité et de toute la création11.

Les pêcheurs trient les poissons du filet : le Christ révèle qu’il s’agit des anges (ce qui est conforme à la prophétie qu’il fera beaucoup plus tard). Ils mettront dans des « vases »12 les bons poissons (ceux qui sont « bons » et qui ont de la valeur), et rejetteront « dehors » les mauvais poissons. Ce terme « dehors » est à rapprocher des « ténèbres extérieures » dont parle le Christ dans la prophétie de la fin des temps et du Jugement dernier. Dehors signifie : loin de Dieu, extérieur à Dieu, l’Enfer.

Saint Ephrem le Syrien13, Saint Jean Chrysostome14 et Saint Grégoire le Grand15 disent à peu près la même chose : tous les poissons pris dans le filet sont les hommes qui parviennent à la Foi en Jésus-Christ. Les bons sont « ceux qui sont devenus parfaits dans l’Évangile »13, les mauvais sont ceux « de mauvaise vie »14.

Il y a une conclusion spirituelle : nous devons rechercher sans cesse les richesses spirituelles, qui viennent du Père céleste, et être capables de tout donner (c’est-à-dire de tout perdre) pour elles. La perle de grand prix est unique : c’est le Christ, qui nous apporte la révélation définitive, ultime, parfaite, et qui nous sauve de la mort éternelle. Mais ensuite, devenus enfants de l’Église, nous devons devenir ressemblants à Dieu, parfaits, par le Saint-Esprit. Notre chemin spirituel est trinitaire.

La conclusion que fait le Christ à la fin de ces trois paraboles finales, mais que les biblistes considèrent comme une conclusion aux huit paraboles, semble s’adresser plutôt aux Douze comme Saint Hilaire de Poitiers le pense, bien que cela ne soit pas expressément dit. « Avez-vous compris toutes ces choses ? Oui, répondent-ils », probablement parce qu’Il leur a révélé le sens d’au moins deux des paraboles (celle du Semeur et celle de l’Ivraie). Le Seigneur ajoute alors une phrase importante et un peu mystérieuse : « c’est pourquoi tout scribe [docteur de la Loi, rabbi] devenu disciple du Royaume des Cieux est semblable à un maître de maison qui tire de son trésor du neuf et de l’ancien ». Saint Hilaire de Poitiers16 et Saint Jean Chrysostome y voient le Nouveau et l’Ancien Testament, « les Évangiles et la Loi, qui appartiennent au même Maître [le Christ, Chef de l’Église] et au même trésor [le trésor divin]16.

C’est une belle réponse du Christ aux scribes d’Israël, qui n’ont pas cherché à savoir Qui Il était, ni à comprendre le sens des paraboles et L’ont haï sans raison. Les nouveaux scribes, les Apôtres, les évêques, les prêtres et les laïcs chrétiens sont appelés à ressembler au Maître de maison, c’est‑à-dire à Dieu.

P. Noël TANAZACQ, Paris

Notes :


1. Comme par exemple, dans la précieuse et célèbre « Synopse des QuatreÉvangiles » de l’École biblique de Jérusalem (Benoît et Boismard), des §125 à 139 (Le Cerf, 1981).
2. Sainte Marguerite est une vierge martyre du 3e siècle à Antioche de Pisidie (en Asie Mineure), fêtée le 17 juillet en Orient et le 20 en Occident. Son nom « Margarita » est un nom perse passé dans la langue grecque, lors des conquêtes d’Alexandre le Grand et signifie « perle précieuse ». Elle est trèscélèbre en France parce qu’elle a été une des trois « voix » de Sainte Jeanne d’Arc – avec Saint Michel et Sainte Catherine d’Alexandrie – qui lui ont parlé chaque jour entre 1425 et 1431 et l’ont aidée à sauver le royaume très-chrétien de France. Elle est appelée Marina en Orient (qui donnera Marine, en français).
3. Alors que Son discours inaugural – qui s’adresse à tous les êtres humains depuis Adam et Ève jusqu’au dernier – n’était pas à caractère parabolique, mais en langage clair, car il est la Nouvelle Loi, celle de la vérité, de la vie et de l’amour.
4. On peut se reporter à l’introduction de l’article sur « La Parabole du Banquet céleste (selon Saint Luc) » ainsi qu’à la note 1 (Apostolia n° 80 de novembre 2014).
5. Il était capital, en effet, que Ses futurs successeurs dans l’apostolat comprissent bien le sens spirituel des paraboles, pour pouvoir à leur tour en développer le contenu.
6. Commentaire sur l’Évangile selon Saint Matthieu. Homélie 47, p. 294 (Éd. Artège).
7. Homélie 11, p.30. Éd. Sainte Madeleine.
8. Nous avons conservé « Royaume des Cieux » parce que c’est l’expression grecque qui se trouve dans ces 3 paraboles. Mais la traduction la meilleure serait « Royaume céleste », qui s’oppose aux « royaumes terrestres ». Chez Saint Marc et Saint Luc, le texte grec est « Royaume de Dieu ».
9. « Semblableà » traduit le grec omoïa. Mais l’expression la meilleure se trouve chez Saint Marc pour le Grain de Sénevé et Saint Luc pour le Levain : « comparable » (grec : parabolê).
10. L’arbre de la connaissance du bien et du mal représente les antinomies du monde. L’Homme devait d’abord accepter d’obéir sans comprendre, par confiance en Dieu, faire une abstinence, c’est-à-dire mourir à lui-même, pour pouvoir communier à l’arbre de vie, c’est-à-dire à Dieu. Ainsi ancré à Dieu – l’Être – il aurait pu regarder sans risque spirituel les créatures, qui sont proches du non-être. Au lieu de progresser vers l’Être, il a régressé vers le non-être : c’est cela la mort. Et il ne s’est pas repenti…
11. Dans la prophétie de la Fin des Temps et du Jugement dernier faite par le Christ (Mt 25, 31-46), il s’agit uniquement des hommes (« les nations »). Mais dans l’Apocalypse, nous voyons que ce sera aussi le jugement des anges déchus, les démons. On peut se reporter à notre article de mars 2012 (n° 48).
12. Le terme grec aggeion est plus que « panier ». Ce sont des vases, destinés par nature à contenir et protéger ce qui est précieux [le « calice » est un « vase »sacré]. Les amphores antiques servaient à conserver les nourritures les plus précieuses (blé, huile, vin, ou dupoisson dans la saumure…). Les bons poissons sont soigneusement conservés, mis à part.
13. Commentaire du Diatessaron, Sources chrétiennes n° 121, p. 208.
14. Ibid. p. 297.
15. Ibid. p. 132-133.
16. Sur Matthieu, II, p. 11, Sources chrétiennes n° 258.