publicat in Théologie et science pe 12 Novembre 2019, 06:04
Pendant les dernières années, la recherche scientifique, aidée par des dispositifs de plus en plus raffinés, est pénétrée avec une fermeté sans précédent dans le territoire intérieur de l’homme, en explorant les processus biologiques et psychologiques du sujet humain. Dans ce nouveau champ ont été enregistrés des progrès remarquables, concernant les processus qui accompagnent la vie de la personne, ceux dont dépend l’état de santé et les capacités habituelles du sujet (la perception, la mémoire ou la parole). En particulier, ont été considérées aussi des questions vraiment profondes, comme les émotions, la pensée, la volonté ou la conscience. Enfin, par les hypothèses et les résultats récents, la recherche en neurosciences frappe aux portes de mystères encore plus grands, à savoir les processus qui accompagnent l’expérience religieuse.
Il est facile de comprendre que, par des explorations de ce type, la science s’approche de plus en plus de la réflexion philosophique et de l’expérience spirituelle. Ceci parce que, à travers les résultats qui concernent ces aspects, on dévoile les modalités par lesquelles la personne humaine, disposant librement de ses propres forces, se construit elle-même, par les habitudes quotidiennes, par ses actions, par la manière dont elle choisit d’attribuer une signification ou une autre aux aspects de la réalité.
En outre, par des approches de ce type, les sciences médicales et les neurosciences en particulier plaident en faveur de la vie spirituelle, en consolidant l’ouverture de la science vers la philosophie et la théologie, survenue au siècle dernier. D’une manière spectaculaire, inattendue, on élargit la démarche commencée par la révolution de la mécanique quantique et de la cosmologie, et l’approche philosophique, qui a réorienté la réflexion exploratrice du monde vers le sujet, pour une compréhension profonde de la connaissance et de la vie, une approche qui est présente dans la phénoménologie et l’herméneutique.
Les neurosciences entrevoient la possibilité du renouvellement de la vie
Deux résultats provenant des sciences médicales actuelles rendent possibles et pertinentes les connexions avec la vie spirituelle. Ces découvertes ont déterminé, pendant la deuxième moitié du siècle passé, des changements majeurs dans le paradigme des sciences du cerveau. Les deux constatations, à savoir la neuroplasticité et la neurogenèse, mettent en évidence les possibilités réelles de changement et de génération neuronale qui entraînent des modifications durables dans certaines structures et fonctions cérébrales, à l’âge adulte.
La neuroplasticité vise la métamorphose continuelle du cerveau qui a lieu le long du processus d’apprentissage, une capacité remarquable de la matière cérébrale de codifier toujours de nouvelles habilités et de nouveaux comportements, de nouvelles cognitions et émotions, à n’importe quel âge, par des empreintes spécifiques, si le sujet entreprend de faire, d’une manière assez fréquente et avec attention, l’effort nécessaire pour fixer l’habitude. Après une longue période où les sciences médicales ont soutenu que dans le cas des adultes les trajets nerveux sont stables, inchangeables1, il y a deux décennies sont apparues des preuves qui montrent que les patients affectés par des attaques cérébrales peuvent récupérer les fonctions perdues2. On sait maintenant qu’à l’exception de certaines pathologies, par la répétition attentive, chaque activité laisse des empreintes spécifiques dans le cerveau.
La seconde nouveauté médicale, la neurogenèse, justifie également la discussion scientifique sur l’amélioration de la vie. À présent, on sait que dans une région appelée le gyrus dentelé (situé dans l’hippocampe), naissent entre 500 et 1.000 neurones chaque jour, pendant toute la durée de la vie3. L’apparition de nouvelles cellules neuronales, jouant un rôle important de restauration dans la fonction nerveuse, est influencée par les activités volontaires, par les exercices mentaux4, par l’effort physique soutenu, par l’utilisation de la mémoire5, par la méditation ou par des activités qui supposent des tâches nouvelles6.
Des résultats de ce type ont changé d’une manière significative la façon de comprendre la vie humaine. Nous avons maintenant des arguments pour peser les habitudes de la vie ! Les surveiller attentivement, ce qui est également recommandé dans la vie spirituelle, peut seulement nous aider pour fixer dans l’esprit les pensées, les expériences et les actions vertueuses. Or, cette constatation s’approche tellement des indications de la philocalie !
On entrevoit ici la raison pour laquelle la neuroplasticité et la neurogenèse justifient les préoccupations des neurosciences pour la vie spirituelle. En effet, le fait de faire attention à ses propres paroles, gestes et actions peut déterminer en conséquence des modifications durables au niveau biologique, et bien évidemment au niveau de la vie en tant que telle. Nous nous trouvons ici, de manière évidente, dans le domaine de l’expérience philocalique, puisque tout l’effort de s’affranchir des passions, le jeûne et la prière de l’homme spirituel se font ressentir, selon les témoignages des saints, également dans le corps.
La neuroplasticité indique donc, dans une lecture spirituelle, la capacité de l’homme de changer, entrevue dans le plan biologique, un changement par l’engagement (don de soi, passion) et la persévérance, une sorte d’aptitude à se laisser imprégner de ce qu’il fait. Cette situation nous charge d’une ample responsabilité envers tout ce que nous choisissons de faire et de dire, à chaque instant ! La neurogenèse, pour sa part, prouve dans la même lecture symbolique, par les capacités d’auto-réparation du système nerveux, un certain mécanisme du renouvellement biologique qui est le signe visible du renouvellement de la pensée et de l’esprit humain, une plasticité propre à chaque être humain qui vit dans le monde, qui nous charge aussi de l’obligation de surveiller nos mouvements et dispositions quotidiennes.
Dans les résultats qui concernent la neuroplasticité et la neurogenèse on peut entrevoir une certaine capacité de l’homme de changer les mauvaises habitudes, de se défaire du mal, le support biologique lui-même prouvant cette capacité, par les mécanismes qui sont préparés à engranger à long terme les changements.
La nourriture est pour le corps et le corps est pour l’âme
Beaucoup de spécialistes du monde médical considèrent le jeûne comme faisant partie des processus thérapeutiques les plus efficaces pour l’entretien et la protection de la santé7. L’expérience clinique met en évidence le fait que le jeûne, pratiqué avec mesure, est indiqué dans le cas de l’obésité mais aussi dans le traitement de beaucoup de maladies chroniques8. Certains médecins de diverses spécialités mentionnent l’utilisation du jeûne de deux à huit jours même dans des situations plus graves, comme par exemple dans le cas de patients qui nécessitent des interventions chirurgicales. L’apport riche en graisses et hydrates de carbone n’est pas bénéfique. L’abondance alimentaire n’entretient pas la santé, mais la menace. Le jeûne en revanche, un régime hypocalorique, mais géré de manière attentive, a le plus souvent de nombreux effets bénéfiques sur la santé. Beaucoup de voix avisées dans les sciences médicales recommandent aujourd’hui un principe connu de la vie spirituelle, à savoir ne pas consommer de la nourriture sous l’empire de l’envie, mais surtout lorsqu’on a faim9.
Les recherches montrent, par exemple, que si on le pratique d’une manière attentive, sur plusieurs jours, le jeûne détermine un changement dans le régime cellulaire d’alimentation en combustible.
Habituellement, le combustible de la cellule nerveuse est assuré par le glucose, obtenu de l’alimentation quotidienne. Entre les repas, surtout s’ils sont séparés par plusieurs heures, la cellule nerveuse est alimentée par un flux constant de glucose provenant du sang, obtenu par la décomposition du glycogène stocké dans le foie et les muscles.
Mais cette source secondaire d’énergie est limitée, de sorte qu’elle s’épuise assez vite. En fonction de la masse musculaire et des besoins en glycogène, les stocks de glycogène peuvent s’épuiser en quelques heures ou en quelques jours. Que se passe-t-il si les repas ne sont pas pris à temps ou si on continue le régime du jeûne ? L’organisme a une troisième solution, pour le maintien du niveau de glucose nécessaire au fonctionnement cellulaire, en produisant les molécules de glucose à partir des aminoacides provenant de la décomposition des protéines qui existent dans les muscles ! Il s’agit d’une consommation à partir des tissus propres (d’abord adipeux ensuite musculaires), de sorte que l’on peut dire que le corps se consume, en assurant la vie du sujet dans des paramètres optimaux.
Mais d’une manière remarquable, l’organisme a encore une version pour obtenir le combustible nécessaire dans les processus de combustion cellulaire. Après environ trois jours de jeûne, le métabolisme entre dans un régime où le foie utilise la graisse corporelle pour créer des composés appelés cétones. Pratiquement, l’énergie pour la combustion cellulaire est obtenue par la métabolisation des acides gras propres ! Les corps cétoniques (la principale cétone étant le béta hydroxybutyrate ou beta-HBA), sont une source excellente de combustible pour la cellule nerveuse, qui nous permet de fonctionner cognitivement pendant de longues périodes, dans des conditions où la nourriture est insuffisante10.
Les bénéfices médicaux du jeûne
Il existe de nombreuses études qui montrent les effets bénéfiques du jeûne. Une recherche effectuée en 2012 par exemple, qui s’est concentrée sur 107 sujets, a montré le fait que, dans la situation d’un régime alimentaire égal du point de vue de l’apport calorique, la diète pauvre en hydrates de carbone et riche en lipides a des effets plus bénéfiques sur la santé par comparaison à une diète riche en hydrates de carbones et pauvre en lipides. Une autre étude a montré que les personnes d’âges entre 55 et 80 ans qui ont une diète méditerranéenne, avec peu de sucre et plus de poisson présentent des risques moins importants de maladies cardiaques, jusqu’à 30% par rapport à ceux qui suivent une autre diète. Selon certaines études cliniques, le jeûne s’est avéré utile aussi dans le traitement de maladies comme l’asthme, certaines affections de l’intestin, l’hypertension artérielle, le cancer[11]. En ce qui concerne la fonction de la cellule nerveuse, le jeûne est également bénéfique à l’organisme. D’un côté, les chercheurs indiquent le fait que le béta-HBA est, à certains égards, un combustible plus efficace que le glucose habituel, parce qu’il protège la cellule nerveuse, en préservant les tissus contre les toxines associées aux maladies d’Alzheimer et de Parkinson[12]. D’un autre côté, une réduction de l’apport en hydrates de carbone favorise l’accroissement de la fonction anti-oxydante avec un rôle important dans la purification de l’organisme des déchets de la combustion cellulaire.
L’effort du jeûne et le renouvellement de la vie
C’est un fait significatif que le jeûne favorise les deux mécanismes qui accompagnent le changement de la vie humaine, à savoir la neuroplasticité et la neurogenèse, en stimulant l’apparition de nouveaux neurones et en adaptant les réseaux neuronaux pour codifier de nouveaux contenus cognitifs et de nouveaux comportements !
Ici s’avèrent particulièrement pertinents des résultats qui montrent que le jeûne détermine une croissance du niveau d’une protéine essentielle dans la neuroplasticité. Il s’agit du facteur neurotrophique dérivé du cerveau (BDNF), une sorte de catalyseur qui assiste la plasticité cérébrale. Cela signifie que le jeûne accroît, indirectement, la disponibilité neuronale de celui qui le pratique à apprendre des choses nouvelles, en améliorant la qualité de la mémoire et en favorisant le changement du comportement13.
D’autre part, le jeûne favorise également les processus spécifiques à la neurogenèse. Nous devons dire d’abord que l’apparition de nouveaux neurones est possible dans la mesure où dans le cerveau des adultes existent les cellules stem neuronales. Habituellement, celles-ci sont dans un état “somnolent”, étant surveillées par un mécanisme qui bloque leur multiplication et leur différenciation. Les chercheurs ont réussi à identifier deux protéines qui jouent un rôle décisif, en réveillant les cellules stem, en déclenchant leur division11 et leur différenciation15.
Les recherches indiquent le fait que la “réserve” de cellules stem neuronales et la fréquence à laquelle celles-ci engendrent de nouvelles cellules nerveuses n’est pas influencée de manière décisive par l’âge de la personne. Les adultes d’âges différents n’ont pas un nombre significativement différent de cellules stem neuronales dans l’hippocampe. Ce n’est pas la baisse de la réserve de cellules stem neuronales à l’état somnolent qui différencie significativement les adultes des personnes âgées, mais la vigueur des processus qui déterminent l’éveil des cellules stem, leur processus de division et leur différenciation16.
Le fait que le jeûne s’avère être une manière d’augmenter la neurogenèse est particulièrement significatif !17 On entrevoit ainsi, dans cette constatation médicale, la manière dont l’ascète, en exerçant la purification de son corps du fardeau des aliments, renouvelle aussi plus rapidement son esprit, étant disposé à acquérir de nouvelles compréhensions et des comportements nouveaux. On peut voir ici la constatation philocalique selon laquelle “le jeûne mesuré, accompagné de la veille jointe à la contemplation et la prière, amène rapidement celui qui le pratique aux frontières de l’apatheia”18.
Diacre Adrian Sorin Mihalache
Notes :