Une rencontre historique entre la raison et la foi

publicat in Théologie et science pe 21 Octobre 2019, 20:53

Il est très difficile d’arriver à une compréhension plénière des conditions qui ont permis le développement d’une culture chrétienne. Chaque fois que l’on tente une analyse de la rencontre féconde entre la tradition judaïque, la philosophie grecque et le christianisme des siècles premiers, on se heurte à une difficulté insurmontable. À beaucoup d’égards, au centre de cette rencontre se situerait le témoignage chrétien selon lequel le Logos est Jésus-Christ, le Fils de Dieu et l’Homme, chose qui a représenté un vrai scandale aussi bien pour les Grecs que pour la pensée judaïque1, et à la fois l’une des découvertes les plus surprenantes de la Révélation chrétienne dans l’histoire.

Concernant la rencontre entre les Grecs et les chrétiens, il faut dire qu’elle ne représente pas qu’un chapitre d’histoire. Aujourd’hui, la confluence de ces deux espaces constitue la meilleure introduction à l’un des thèmes brûlants du dialogue entre théologie et science : le rapport entre la raison et la foi. La force de compréhension de la raison humaine, capable de saisir dans le monde sensible des sens intelligibles, est représentée, à la rencontre historique entre le christianisme et l’hellénisme, par les Grecs. De nos jours, les écrits des philosophes grecs de l’Antiquité et de la période de l’hellénisme donnent cependant un témoignage unique sur le degré d’élévation dans la compréhension auquel peut arriver celui qui se laisse guider dans la connaissance, par une observation adéquate du monde et par des raisonnements corrects et prudents en ce qui le concerne. D’autre part, les chrétiens, appelés par Dieu à croire et à témoigner dans l’histoire de la Vérité qui se situe au-delà de toute compréhension, sont les représentants de la foi. Les chrétiens transmettent à toute l’humanité le plus grand défi adressé à l’homme et l’invitation la plus généreuse en matière de connaissance, à savoir que la forme de connaissance la plus élevée et la plus compréhensive est la foi en Dieu-Trinité, qui nous a été annoncée par l’Un de la Trinité, le Fils de Dieu, dont on fait l’expérience comme vie en Dieu, vécue dans l’Église.

Pourtant, si nous observons avec attention les moments du début de l’Église, nous allons voir que la raison raffinée dans les philosophies des Grecs et la foi chrétienne se sont donné la main à l’aube même du christianisme, dans un endroit très significatif pour les Grecs : L’Aréopage. Une rencontre où la vérité de foi a été témoignée par l’un des plus grands chrétiens de l’histoire : le Saint Apôtre Paul.

L’examen de la raison et l’aide de la foi

Entre 51 et 54, après le Concile de Jérusalem, le Saint Apôtre Paul part dans son deuxième voyage missionnaire. À Troas, il a une vision qui lui révèle qu’il devait voyager vers la Macédoine (Ac 16, 9). Et, après avoir fondé à Philippes la première Église sur le territoire européen, et guérir miraculeusement une sorcière, Saint Paul et Silas, qui l’accompagnait, sont emprisonnés. Après avoir été miraculeusement libérés par un tremblement de terre qui va ouvrir les portes de la prison, Saint Paul arrive à Thessalonique, et trois autres semaines plus tard, à Athènes.

Conscient du fait qu’il avait devant lui des hommes habitués aux subtilités de la raison, Saint Paul démarre sa prédication dans l’Aréopage, le lieu consacré des philosophes athéniens, par le fait que les Grecs avaient dans leur cité des statues dédiées à un dieu inconnu. « Hommes Athéniens, je vous trouve à tous égards extrêmement religieux. Car, en parcourant votre ville et en considérant les objets de votre dévotion, j’ai même découvert un autel avec cette inscription : À un dieu inconnu ! Ce que vous révérez sans le connaître, c’est ce que je vous annonce. » (Ac 17, 22-23). « Le Dieu qui a fait le monde et tout ce qui s’y trouve, étant le Seigneur du ciel et de la terre, n’habite point dans des temples faits de main d’homme ; il n’est point servi par des mains humaines, comme s’il avait besoin de quoi que ce soit, lui qui donne à tous la vie, la respiration, et toutes choses. Il a fait que tous les hommes, sortis d’un seul sang, habitassent sur toute la surface de la terre, ayant déterminé la durée des temps et les bornes de leur demeure ; il a voulu qu’ils cherchassent le Seigneur, et qu’ils s’efforçassent de le trouver en tâtonnant, bien qu’il ne soit pas loin de chacun de nous » (Ac 17, 24-27). Le Saint Apôtre Paul affirme, donc, que c’est ce Dieu qu’il annonce, à savoir Celui Qui a fait tout ce qui existe dans le monde, en affirmant que toute l’existence du monde, avec son organisation, a été créée par Dieu afin que les hommes Le cherchent. Saint Paul continue en disant que « en lui nous avons la vie, le mouvement, et l’être. C’est ce qu’ont dit aussi quelques-uns de vos poètes : De lui nous sommes la race » (Ac 17, 28), en utilisant une formulation proche d’une citation d’Aratos2. « Ainsi donc, étant la race de Dieu, nous ne devons pas croire que la divinité soit semblable à de l’or, à de l’argent, ou à de la pierre, sculptés par l’art et l’industrie de l’homme. Dieu, sans tenir compte des temps d’ignorance, annonce maintenant à tous les hommes, en tous lieux, qu’ils aient à se repentir, parce qu’il a fixé un jour où il jugera le monde selon la justice, par l’homme qu’il a désigné, ce dont il a donné à tous une preuve certaine en le ressuscitant des morts » (Ac 17, 29-31). Mais ici la compréhension des Grecs est mise à rude épreuve. L’auditoire de l’Aréopage, instruit et habitué à des discours philosophiques élaborés, où les arguments sont le plus souvent pesés par le poids de la raison, vont interrompre Saint Paul justement parce qu’il avait parlé de la Résurrection : « Lorsqu’ils entendirent parler de résurrection des morts, les uns se moquèrent, et les autres dirent : Nous t’entendrons là-dessus une autre fois. » (Ac 17, 32). On pourrait entrevoir ici, dans ce dernier verset, l’un des tests majeurs que la raison doit passer afin de recevoir la Vérité. Et, comme nous le voyons, dans ce qui s’est passé dans l’Aréopage, la raison ne peut pas passer ce test si elle n’est pas aidée par la foi.

L’abîme qui sépare l’égarement de la vérité

Quelques considérations qui s’avèrent importantes aujourd’hui, dans la manière de comprendre le dialogue entre la théologie et la philosophie. Tout d’abord, l’approche de Saint Paul est remarquable, s’avérant à la fois inspirée et naturelle. Saint Paul n’exerce pas la pression, n’essaie pas de témoigner contre son auditoire plus que celui-ci ne peut recevoir, ce qui montre qu’il comprend à la fois leur difficulté de croire et la hauteur de ce qu’il aurait pu témoigner sur la Vérité, qui s’élève au-delà de ce monde. Saint Paul comprend la condition existentielle des philosophes de l’Aréopage, qui étaient, par leur culture et leurs préoccupations, à la fois proches et loin de Dieu. Ils sont à la fois proches de Dieu par leurs besoins existentiels, présents dans chaque homme qui est conscient de sa propre finitude, mais ils sont aussi loin de Dieu, ayant l’esprit chargé de concepts et couvert de la couche épaisse des modèles rationnels, accumulés et développés au sein de la longue tradition grecque. Le Saint Apôtre Paul comprend, comme un missionnaire par excellence, la situation des philosophes grecs, aussi parce qu’il a fait lui-même l’expérience dans sa propre vie de cette situation de proximité et en même temps d’éloignement de Dieu ; proche de la vérité revêtue des écrits du Vieux Testament, et loin du Dieu Incarné, défendant avec ardeur la tradition et la foi du peuple élu, par un combat dirigé justement contre ceux qui témoignent de l’avènement du Messie. C’est pourquoi le Saint Apôtre Paul – qui a franchi lui-même l’abîme entre l’égarement et la Vérité, non pas par ses propres forces mais par la révélation du Christ sur le chemin de Damas – ne va pas croire à la force des arguments rationnels, ni à leur pouvoir de transmettre le frisson de la foi vivante, qui convertissent les Grecs.

Les preuves de la foi

Par rapport à cela, il y a quelques observations qui méritent d’être ajoutées ici. Il y a d’abord le fait qu’une expérience unique rend celui qui l’a vécue capable de ressentir le besoin d’en témoigner. Les expériences-limites marquent profondément et définitivement ceux qui les traversent, surtout si elles ont un caractère singulier, sans précédent. Très souvent, le souvenir de cette expérience-limite est indélébile tout le long de la vie, en déterminant celui qui l’a vécue à en témoigner, avec beaucoup d’émotion et de conviction. Nous rencontrons de telles situations surtout dans le cas de ceux sur qui le Christ Lui-même a œuvré les miracles de la guérison. C’est par exemple le cas de l’aveugle de Jéricho, que le Christ a guéri. C’est difficile de saisir l’état merveilleux que l’aveugle a vécu lorsqu’il a été capable de voir à la suite du miracle accompli par le Christ. Mais il n’est pas difficile de comprendre pourquoi, après avoir été guéri, il n’a pas trouvé autre chose de plus précieux que de suivre le Christ, «en glorifiant Dieu» (Lc 18, 43). Tout comme dans le cas du sourd-muet guéri par le Christ Seigneur, épisode mentionné dans l’Évangile de Marc. Ici, on voit arriver quelque chose qui est encore plus édifiant. Le Christ ordonne à ceux qui étaient présents de ne rien dire à personne sur la guérison du malade. Malgré cela, comme le texte nous le montre, les témoins en font autrement : « Jésus leur recommanda de n’en parler à personne ; mais plus il le leur recommanda, plus ils le publièrent. » (Mc 7, 35-36). Enfin, c’est la même situation que dans le cas de la guérison des deux aveugles de Galilée. Le Christ leur recommande « sévèrement » : « Prenez garde que personne ne le sache » (Mt 9, 30), mais ceux qui avaient été guéris n’obéissent pas à Son commandement ! Au contraire, ils choisissent de répandre Sa renommée « dans tout le pays » (Mt 9, 31) !

Il est difficile de comprendre et de vivre pleinement l’état de ceux qui ont été guéris par le Christ – le Verbe de Dieu, leur passage merveilleux de la souffrance et l’impuissance à la plénitude des forces humaines. Mais il est facile de comprendre pourquoi, une fois guéris, ceux-ci ne répriment pas leur témoignage, l’annonce merveilleuse de la guérison accomplie par le Seigneur. Leur désir ardent de témoignage est si fort, qu’il reste valable même pour ceux qui reçoivent le commandement explicite du Christ Lui-même, leur guérisseur, de ne rien en dire à personne.

La foi s’élève au-dessus de la raison

Pourquoi nous mentionnons ces choses ici ? Le Saint Apôtre Paul est lui aussi passé par une expérience-limite. Saint Paul n’avait pas eu l’occasion, comme les autres Apôtres, de découvrir le Christ et Sa divinité, d’une manière progressive, par Ses paroles, par Ses miracles, par Ses prophéties concernant la passion et la mort qu’Il allait traverser, des prophéties qu’Il avait Lui-même faites à Ses Apôtres. Le Saint Apôtre Paul a eu la vision du Christ Seigneur, le Fils de Dieu Incarné, Ressuscité, sans aucun autre avertissement, à un moment où Saint Paul combattait ceux qui Le témoignaient.

Par un raisonnement humain, il est difficile de comprendre comment, dans l’Aréopage, lors de la première rencontre avec la plus profonde et la plus articulée des cultures de l’époque, Saint Paul, le plus instruit des Apôtres, passe sous silence l’expérience puissante de sa conversion. Il est naturel à l’homme, lorsqu’il croit à quelque chose de tout son être, d’en témoigner de la manière la plus convaincante, en faisant appel à tous les arguments possibles. C’est justement pourquoi le Saint Apôtre Paul s’y prend d’une manière inhabituelle. Il ne fait pas appel aux preuves fortes concernant la Vérité du Christ, il ne mentionne pas le fait qu’il a rencontré face à face Celui qui a traversé la mort ; il ne crie pas aux philosophes sur un ton défiant ou menaçant qu’il avait vu le Ressuscité, le Verbe de Dieu, et il ne mentionne pas non plus les innombrables prophéties qu’on avait faites à Son sujet dans le Vieux Testament. Et pourtant, Saint Paul connaissait tout cela. En fait, dans l’Aréopage, Saint Paul ne mentionne même pas le nom de Jésus-Christ, le Fils du Dieu Éternel, même s’il L’avait vu en face-à-face ! Ceci nous montre que le Saint Apôtre Paul ne met pas en avant les arguments les plus forts de la foi, même lors de ce grand défi de la rencontre culturelle des premiers siècles chrétiens, la confrontation entre le christianisme éclairé par la foi et la plus élaborée des cultures philosophiques de l’époque. En quelque sorte, ce qui s’annonçait comme un grand débat d’arguments, comme un développement d’érudition et de sagesse finit, au contraire, assez vite. Et ceci parce que Saint Paul n’entre pas dans l’Aréopage avec une stratégie humaine, préparé avec un discours argumenté, prêt à se confronter aux critiques élaborées des philosophes grecs. Saint Paul ne cherche pas à exposer la Vérité comme une doctrine richement fondée et annoncée dans le Vieux Testament, selon ce qu’il savait très bien. Saint Paul n’expose pas non plus la Vérité dont il avait fait lui-même l’expérience, dans la profondeur de sa conversion. Et cela parce que son but n’est pas de convertir les membres de l’Aréopage à tout prix, contre leur volonté de s’ouvrir à la Vérité, par un combat où il utiliserait n’importe quels moyens. Il témoigne de la Vérité de la foi seulement dans la mesure de leur disponibilité à recevoir celle-ci.

La pensée patristique qui s’en est suivie va découvrir de plus en plus au monde la manière dont le Christ, compris comme Logos, dominera d’une manière inattendue les efforts philosophiques de l’espace grec, en accomplissant d’une manière extraordinaire la foi cultivée dans l’espace judaïque. L’incarnation du Christ et Sa révélation comme Logos, à la fois accomplissent et dépassent la réflexion grecque et la tradition judaïque. On pourrait dire que, au-delà de la compréhension et de la sagesse de l’homme, l’œuvre de Dieu dans l’histoire dépasse toujours ses attentes, quelle que soit la hauteur de son intelligence, quelle que soit la profondeur de sa pensée philosophique.

Diac. Sorin Mihalache

Noes :


1. Ioan G. Coman, Probleme de filosofie și literatură patristică [Problèmes de philosophie et de littérature patristique], Editura Institutului Biblic și de Misiune al Bisericii Ortodoxe Române, București, 1995, p. 37.
2. Alain Decaux, Viața Sfântului Pavel [Vie de Saint Paul] , Editura Humanitas, București, 2007, p. 188.