De la pensée à la parole et de la parole à la vie

publicat in Théologie et science pe 18 Juin 2019, 21:08

Vous serez probablement d’accord avec le fait que, au moins à certains égards, la vie spirituelle semble plus difficile aujourd’hui qu’il y a 40 ou 50 ans. Un aspect qui pourrait entraver l’ascèse spirituelle de l’homme de nos jours tient, je pense, au bruit de fond, à l’agglomération des grandes villes. En particulier, nous pourrions discerner ici le bruit incessant de la communication, l’abondance des messages reçus ou envoyés, dès les premiers moments du jour, jusqu’à tard dans la nuit. Au travail ou à la maison, dans les stations de métro ou pendant les loisirs, nous sommes accompagnés des messages de la communication globale et de leurs sollicitations.

Un océan de paroles et quelques défis pour la vie spirituelle

Nous vivons en étant entourés, de toutes parts, par des messages, des paroles écrites, parlées, entendues ou exprimées, que ce soit par nous, ou par d’autres à notre intention, des parents, des proches, des collègues de travail ou des inconnus. Le flux presque ininterrompu de paroles auquel nous sommes connectés mélange les actualités et les messages de la sphère professionnelle, la communication avec les proches et les diverses émissions de divertissement, les pages des journaux et celles des livres lus. Partout, des paroles. Écrites, ou parlées, entendues ou chantées, elles attendent – aux portes de l’attention, d’être perçues, et de déverser dans l’esprit de chacun d’entre nous des millions de significations.

Il est aussi important de constater, dans l’ère numérique que nous traversons, que cette communication généralisée, qui mélange et met en circulation des informations et des productions culturelles, du divertissement et des publicités, des messages de nos proches et des tâches professionnelles, augmente en intensité.

Certaines statistiques montrent que de plus en plus de livres font leur apparition1. Évidemment, il y a de plus en plus de contenu sur internet, dans un espace virtuel qui s’étend rapidement,  à chaque heure. Il y a de plus en plus de morceaux de musique qui sont mis en circulation, et de plus en plus de productions cinématographiques2, de plus en plus de publicités, chacune portant sa propre narration, et ayant pour but de nous convaincre, par des artifices psychologiques de plus en plus persuasifs, du fait qu’on doit les prendre en considération, les analyser individuellement et les garder à l’esprit pendant longtemps. D’une certaine façon, toute la production de paroles du présent sollicite notre attention et revendique une place dans notre esprit. Nous sommes appelés à vivre, au travail – par l’ordinateur, dans la voiture – par la radio, à la maison – par la télévision, pendant les vacances – par le téléphone, en connexion ininterrompue.

À première vue, on pourrait dire que la principale rançon pour cette surcharge cognitive est représentée par la dispersion de l’esprit. Et c’est vrai. Pour la plupart dépourvu de structure, l’océan de messages constitue, dans la vision des spécialistes, ce que l’on a appelé le data-smog3, un champ informationnel qui rend souvent confus. Mais une radiographie attentive de cette situation dévoile plus de choses. Une fois perçues, les paroles des messages que nous recevons impriment leurs sens dans notre esprit, en exerçant une influence en conséquence sur nos dispositions et nos actions.

Peut-être que, pour quelqu’un qui est connecté à la communication globale, habitué à échanger en permanence des messages, et qui n’a pas le répit de réfléchir au pouvoir des paroles, ce dernier aspect peut sembler invraisemblable. Cependant on le rencontre souvent dans les observations à caractère pratique, dans les textes des ascètes et, récemment, il a été mis en évidence par certaines recherches en neurosciences.

La force des paroles

Nous savons déjà, par notre expérience ordinaire, qu’une bonne ou une mauvaise parole peut changer notre état d’esprit. Une série de recherches du domaine des neurosciences ont mis en évidence la manière dont les mots influencent nos dispositions, en rendant à nouveau actuel le thème qui concerne le pouvoir des mots. Ceux-ci montrent, comme nous allons le voir, que l’attention portée, dans les écrits spirituels, aux paroles exprimées et entendues, est justifiée.

Certaines recherches plus anciennes avaient mis en évidence le fait que la réception de certains mots détermine des modifications dans la disposition de celui qui écoute, en lien étroit avec leurs sens. Une étude a montré que les expressions portant sur le pouvoir, les capacités personnelles, ont induit chez les récepteurs des états différents de celles qui suggéraient l’impuissance. Dans la première situation, les personnes ont montré une meilleure attention. Les tests ont mis en évidence que celles-ci ont une capacité accrue à bloquer les signaux qui génèrent des interférences, ce qui correspond à une capacité accrue de dégager avec succès les informations inutiles dans un champ de stimuli, et à l’exécution réussie d’une tâche concrète4. D’autres résultats ont mis en évidence le fait que par l’écoute de phrases décrivant le mouvement, le cerveau de celui qui écoute devient actif dans les zones cérébrales responsables du mouvement5, pendant que l’écoute de discours détermine une activité cérébrale accrue dans les centres qui contrôlent les muscles de la langue6.

On a aussi relevé ultérieurement par des expériences des modifications dans la disposition du locuteur, en fonction des mots qu’il exprime. On a prouvé, par exemple, que l’expression des sentiments affaiblit la tristesse, la colère et la douleur. Une étude a prouvé que l’effort d’exprimer, dans une discussion, un sentiment négatif diminue l’intensité de cette émotion. Par l’intermédiaire des étiquettes et de la communication, on active le cortex préfrontal ventro-latéral droit (situé derrière le front), une région associée à la pensée qui cherche l’expression adéquate des émotions vécues. De même, on diminue également l’activité dans l’amygdale, une région cérébrale active dans les émotions négatives7. Au contraire, l’expression au moyen de paroles et le partage d’une joie, d’un moment heureux, augmente la joie et le bien-être du locuteur8. Enfin, chose pertinente pour notre discussion, une autre recherche a mis en évidence les effets que les mots ont sur celui qui écoute. Une fois exposés à des mots comme la Bible, Dieu, justice, morale, rectitude, etc., les sujets ont montré un degré accru d’autocontrôle, étant plus résistants aux tentations9.

Par conséquent, d’une part, l’exposition de la personne à certains mots influence sa disposition, en étroit accord avec leur signification. D’autre part, le fait d’exprimer certaines paroles a des effets sur le cerveau, en activant des régions cérébrales qui correspondent aux émotions ou aux actions qu’ils signifient, et influençant par là l’état et les actions ultérieures de la personne.

Des résultats de ce type avertissent en même temps sur le fait que, étant exposés le long de la journée aux divers messages en circulation, nous sommes en même temps sous l’influence de leur contenu. Plus encore, leur influence, même si réelle, prouvée dans le substrat biologique du cerveau, n’est pas toujours conscientisée. Elle agit sans qu’on s’en rende compte, en dessous du seuil de la prise de conscience.

Par ailleurs, en situant ce que nous venons de dire dans un contexte plus large, nous arrivons à une compréhension plus profonde. Depuis longtemps, les recherches en psychologie ont mis en évidence le conditionnement subliminal, (les expériences de priming), à savoir des situations qui montrent que l’exposition à une expérience conditionne notre façon de réagir à une autre expérience4. Les mots, capables de modifier nos dispositions, peuvent s’inscrire sous ce point. Ils peuvent conditionner nos choix, d’une manière qui n’arrive pas toujours à notre conscience.

Mais ces constatations convergent remarquablement avec de vieilles remarques formulées dans le champ de la vie spirituelle ! À de nombreux endroits dans la philocalie nous sommes avertis sur la manière d’utiliser les mots. La mesure de la sobriété, trouve-t-on par exemple quelque part dans Barsanuphe et Jean, est lié entre autres au fait de parler10, à savoir des choses dont on parle et des choses que l’on choisit d’écouter. Ceci parce que, en condamnant quelqu’un, l’homme scelle ses propres maux11, et si nous écoutons avec plaisir les ragots, c’est comme si nous en disions nous-mêmes, et nous allons nous attirer « la même punition ».12

Chaque pensée a un corps qui peut naître de la parole

Mais les explorations neuroscientifiques et les endroits de la philocalie qui concernent l’utilisation des mots visent des profondeurs encore plus grandes. Ceci parce qu’il y a des liens cachés entre la parole et la pensée. Jusqu’à un certain point, nous pouvons constater ce lien même dans l’expérience habituelle. Tout lecteur érudit peut dire qu’il a lu des livres qui ont changé sa manière de pensée, et dans certains cas même sa vie. Actuellement, certaines recherches du domaine des neurosciences ont pu mettre en lumière quelque chose sur cette manière cachée dont la lecture pénètre et modifie les jugements et les structures cérébrales afférentes.

Dans le contexte de ce que nous avons dit plus haut, cette situation n’est pas surprenante. Puisque même de manière isolée, sans être insérés dans une proposition, les mots peuvent modifier les dispositions de l’auditeur et du locuteur, on peut s’attendre à ce que la lecture d’un passage ou d’un roman provoque des modifications plus profondes dans l’activité mentale et dans la connectivité cérébrale. Nous allons cependant voir tout de suite que ce processus présente des aspects inattendus, qui révèlent des significations précieuses pour l’ascèse spirituelle.

Une exploration récente a mis en lumière la manière précise dont l’expérience de la lecture est transposée au niveau biologique, dans les synapses et les tracés neuronaux. Une étude a permis l’analyse des enregistrements d’images par résonance magnétique fonctionnelle de certains fragments de tissus de l’ordre de 1 mm3, dans le cas de plusieurs lecteurs du même texte. Ceci a permis de réaliser une carte des régions cérébrales qui correspondent aux divers contenus cognitifs présents dans les propositions d’un chapitre du livre lu. Cette carte a mis en évidence où et comment sont pensés les divers contenus exprimés dans les mots. Les chercheurs ont observé que les fragments qui présentaient les personnages en mouvement ont provoqué une activation cérébrale chez le lecteur, dans une région utilisée dans la perception du mouvement des autres personnes, pendant que les fragments qui concernaient l’action des personnages ont activé des régions utilisées pour traiter les intentions des autres personnes13.

Les résultats suggèrent que chaque pensée a un corps qui peut naître de la parole, une empreinte physique, un réseau neuronal actif situé dans une certaine région cérébrale. (Cette naissance de la pensée de la parole est mentionnée par les pères philocaliques : « Toute parole est précédée d’une pensée », selon la formule de saint Jean Climaque14. Et dans le contexte plus large de la neuroplasticité que l’on connaît déjà, on peut dire que le corps de la pensée s’épaissit avec chaque répétition de la pensée ou de la parole qui l’a fait naître. L’activation répétée de la connexion conduit à sa fixation profonde, une sorte d’incarnation de la pensée, de plus en plus difficile à effacer, à mesure que la pensée et la parole sont répétées.

Dans une perspective spirituelle, ce genre d’exploration est précieux, car il montre comment les paroles engendrent des pensées et comment les pensées se gravent dans le corps, en recevant un support organique. D’une certaine façon, on entrevoit que les pensées sont aussi concrètes que les actions, en responsabilisant ceux qui les portent. L’ascète doit aussi y faire attention, tout aussi bien qu’à ses actions. Sur ce point, nous rejoignons les pères philocaliques :  « …j’appelle apathie non seulement le fait d’arrêter le péché en action, mais celle qui écarte de l’esprit les pensées passionnelles, que Saint Paul a appelée aussi circoncision du cœur du juif intérieur (Romains 2, 29) »15.

Les livres spirituels – nourriture pour l’âme

Dans une autre recherche, on a pu constater que, plus encore, nous portons en nous, pendant plusieurs jours, l’empreinte de nos lectures. L’étude a observé les effets neuronaux persistants, comme suite de la lecture d’une narration. Un nombre de 21 étudiants ont lu un roman qui présentait l’irruption du volcan Vésuve en Italie dans la période de l’antiquité. Ils lisaient 30 pages tous les soirs. Le lendemain on les soumettait à des investigations en imagerie (IRMf), en état de repos. Les résultats ont montré que le matin, les participants présentaient une connectivité accrue dans les régions du cerveau qui recèlent des représentations des sensations corporelles dans diverses actions. En d’autres termes, lorsque les étudiants lisaient le soir sur les actions des personnages du livre, sur leur course et leurs efforts pour se sauver, le matin on constatait une activité des neurones qui codifient la sensation de son propre corps durant la course et l’action. D’une certaine façon, absorbés dans la tension de la lecture, les étudiants avaient une réplique intérieure des actions des personnages, et partageaient une partie de leur expérience.

Plus encore, les chercheurs ont vérifié si les traces cérébrales laissées par la lecture persistent après la fin de la lecture du livre. Ils ont découvert que 5 jours après la fin de la lecture, les participants gardaient encore l’empreinte des actions lues, sans qu’ils aient relu le texte pendant ce temps.

Que signifie tout cela ? La connectivité accrue des réseaux cérébraux dans les régions activées par la lecture du livre (« activité dans l’ombre ») met en évidence une sorte de mémoire nerveuse de la lecture. Ce que nous lisons nous transporte, en quelque sorte, dans le corps et l’expérience des protagonistes de la narration. En lisant un livre, nous sommes habités par l’expérience des personnages, les paroles que nous lisons nous façonnent intérieurement, en laissant en nous des traces pendant longtemps16.

Ces constatations aussi sont en accord avec les observations de la vie spirituelle. Nous savons bien que l’une des activités les plus précieuses de l’ascète spirituel est la lecture des Saintes Écritures et des livres spirituels. « Lis sans interruption et avec ardeur les livres des maîtres sur la sollicitude de Dieu. Parce que ceux-ci guident l’esprit pour voir la disposition des créatures de Dieu, et lui en confèrent le pouvoir, en le préparant pour acquérir des significations lumineuses (…) Lis aussi dans l’Évangile les dons de Dieu, pour la connaissance du monde entier, afin d’acquérir des vivres par le pouvoir de Sa providence. (…) Une telle lecture est une aide pour ton âme. Mais fais ta lecture au calme, loin de tout, et quand tu la fais, détache-toi de tous les soucis pour le corps et du trouble qui vient des choses du monde, afin de communier dans ton âme à la douceur ineffable des choses divines …»17. Nous pouvons maintenant entrevoir aussi dans la perspective expérimentale offerte par la science, la raison pour laquelle pendant le carême il convient de protéger le plus possible notre esprit des significations nuisibles, et de nous adonner à la lecture des livres édifiants pour l’âme.

Diacre Adrian Sorin Mihalache

Notes :

1. Gilles Lipovetsky, Fericirea paradoxală. Eseu asupra societății de hiperconsum [Le bonheur paradoxal. Essai sur la société de l’hyper-consommation], Éditions Polirom, 2007, p. 74.
2Ibidem.
3. L’expression smog provient de la combinaison de deux mots anglais, smoke (= fumée) et fog (= brouillard), dans An­drew Weil, Fe­ricirea spon­tană [Le bonheur spontané], Éditions Cur­tea Veche, 2013, p. 247.
4. Cf. Smith, P.K., et al,”Lacking power impairs executive functions”, Psycholocal Science, 2008, 19, pp. 441-47, doi: 10.1111/j.1467-9280.2008 .02107.x.
5. Cf. Buccino G, et al, ”Listening to action-related sentences modulates the activity of the motor system: a combined TMS and behavioral study”, Cognitive Brain Research, 2005, 24(3), pp. 355-63, doi:10.1016/j.cogbrainres.2005.02.020.
6. Cf. Fadiga, L. et al, ”Speech listening specifically modulates the excitability of tongue muscles: a TMS study”, European Journal of Neuroscience, 2002,15, pp. 399–402, doi:10.1046/j.0953-816x.2001.01874.x.
7. Cf. Matthew D. Lieberman, et al, ”Putting Feelings Into Words”, Psychological Science, 18(5), pp. 421-28, DOI:10.1111/j.1467-9280. 2007.01916.x.
8. Cf.Otake, et al, Happy people become happier through kindness: a counting kindnesses intervention, Journal of Happiness Studies, 7(3), pp. 361-375. http://doi.org/10.1007/s10902-005-3650-z.
9. Cf. Roy F. Baumeister, John Tier­ney, Voinţa. Cum să-ţi redescoperi cea mai mare putere interioară [La volonté. Comment redécouvrir son plus grand pouvoir intérieur], Éditions Paralela 45, Bucarest, 2012, pp. 186-187.
10. Saint Barsanuphe et Jean, Scrisori duhovnicești [Lettres spirituelles], chap. 155, dans Filocalia românească [La Philocalie roumaine], vol. XI, p. 197.
11. Marc L’Ascète, Despre legea duhovnicească [Sur la loi spirituelle], chap.126, dans Filocalia românească [La Philocalie roumaine], vol. I, p. 247.
12. Saint Barsanuphe et Jean, Scrisori duhovnicești [Lettres spirituelles], Réponse 561, dans Filocalia românească [La Philocalie roumaine], vol. XI, p.520.
13. Cf. Leila Wehbe et al, « Simultaneously Uncovering the Patterns of Brain Regions Involved in Different Story Reading Subprocesses », PLoS ONE, 2014 ; 9 (11) : e112575 DOI: 10.1371/journal.pone.0112575.
14. L’observation apparaît dans Scara [L’Échelle], Parole 6, chap.1, dans Filocalia românească [La Philocalie roumaine], vol. IX, p. 156.
15. Évagre le  Pontique, Capete despre deosebirea patimilor și a gândurilor [Centuries sur le discernement des passions et des pensées], chap.25, dans Filocalia românească [Philocalie roumaine], vol. I, p. 81.
16. C’est ainsi que s’expliquent peut-être d’autres constatations plus anciennes, qui avaient mis en évidence le fait que les pensées nobles, rappelées plus souvent, semblent aider la personne dans l’exercice de l’autocontrôle Cf. Roy F. Baumeister, John Tierney, op. cit., pp. 170-171.
17. Saint Isaac le Syrien, Cuvinte despre nevoință [Paroles sur l’ascèse], parole 23, dans Filocalia românească [Philocalie roumaine], vol. X, p. 128.