La tranquillité intérieure, signe de la santé spirituelle

publicat in Théologie et science pe 7 Décembre 2018, 09:02

Vivant dans l’espace urbain, au cœur de la culture de la consommation et dans le flux ininterrompu de la société de l’information, nous sommes sans cesse exposés à de multiples formes de bruit. Les résultats des recherches scientifiques que nous discutons ici montrent que, dans leurs formes diverses, les bruits diminuent la vigilance, dissipent les sensations et fragmentent la vie intérieure. Les observations de la Philocalie ont leur place naturelle dans ce contexte problématique : si l’on veut cultiver la vie spirituelle, on doit veiller attentivement à mener une vie à l’abri des bruits sonores, des perturbations sensorielles et du brouillage noétique du monde.

Il n’est pas facile de s’arracher au tumulte de la vie quotidienne. Nous pouvons vérifier cela en nous éloignant de la ville et de ses attractions pour quelques jours. Dans peu de temps, et pour beaucoup d’entre nous même dans quelques heures, le manque du bruit des agglomérations des espaces commerciaux et le fourmillement des grandes places se fait déjà sentir...

Dans sa condition habituelle, l’ermite, vivant loin du bruit des habitations humaines, peut constater clairement la manière dont le bruit et le calme influencent les pensées et les dispositions intérieures. Même si au premier regard cela a l’air peu important, le calme représente un aspect essentiel dans la culture de la vie spirituelle. Beaucoup d’observations formulées par les auteurs de la Philocalie le mettent en évidence. « Sans la tranquillité, selon la formule de Pierre Damascène, et sans renoncer à sa volonté propre, personne ne peut apprendre un métier d’après toute la science et dans le détail »1. De façon prévisible, la culture du calme intérieur représente aujourd’hui une entreprise difficile. Cela aussi parce qu’elle est étroitement liée à plusieurs aspects de la vie. Acquérir la tranquillité intérieure supposerait entre autres calmer ses sens, les pensées ou ses passions.

À divers égards, certaines recherches en sciences médicales identifient clairement les défis qui se cachent dans le décor de ce monde, qui nous empêchent de cultiver le calme. Le milieu dans lequel nous vivons et où nous avons pris l’habitude de mener notre activité ne permet pas le travail de la tranquillité intérieure, ce qui rend nécessaire une série de mesures générales, qui concernent la vie dans son ensemble. D’une part, il est nécessaire de s’éloigner ou de se protéger contre les sources de bruit. D’autre part, le calme comme état spirituel, tel qu’il est décrit par l’expérience des auteurs de la Philocalie, dépend d’une manière décisive de la tranquillité des sens. En fait, cette seconde couche de la tranquillité se cultive par la maîtrise des sens. Dans de nombreux passages de la Philocalie on souligne l’importance de se protéger continuellement contre les défis sensoriels du monde matériel, et ces observations sont d’autant plus valables de nos jours, lorsque nous sommes assaillis par les signaux et les stimuli qui sont présents partout dans les messages de la société de consommation. Et si cette retraite est bien gardée, une autre couche de la tranquillité ressort de plus en plus, celle qui concerne le mouvement des pensées. La vie spirituelle est étroitement liée à la tranquillité des pensées, parce que le calme de l’esprit permet, selon les observations des auteurs de la Philocalie, un travail intérieur sans fragmentation, la prière, la méditation ou la contemplation n’étant pas affectées par la dissipation ou la fragmentation.

Si nous devions nous arrêter à ces aspects importants de la démarche de la tranquillité, quelques constatations issues de recherches scientifiques pourraient nous éclairer sur les raisons qui font que de nos jours le travail de la tranquillité rencontre beaucoup de difficultés.

Le vacarme urbain empêche la lucidité et la tranquillité

Il est évident que nous vivons dans la civilisation la plus bruyante de tous les temps. Le vrombissement des moteurs de grande capacité, les klaxons des voitures, les grincements des freins, les piaillements des systèmes de sécurité, les alarmes des différentes unités d’intervention... un grand registre de fréquences, qui nous demande constamment des efforts d’adaptation. Et même lorsque la plupart de ces moyens techniques sont absents, le bruit de fond de la vie urbaine reste toujours présent. Parce que la simple présence d’un grand nombre de personnes dans un certain espace génère déjà le bruit et la résonance de l’agglomération.

Le bruit affecte les fonctions cognitives. Dès les années 70 on a mis en évidence, dans le cadre d’une étude, le fait que les élèves qui avaient leur salle de classe située dans une aile de l’école à proximité d’une voie ferrée, ont montré des retards considérables dans les aptitudes requises pour le calcul mathématique, par rapport à ceux qui se trouvaient dans l’aile opposée, avec aussi les mêmes enseignants2. Dans une autre étude, les chercheurs ont exploré la manière dont les performances cognitives et l’attention des enfants étaient influencées par la proximité d’un aéroport. Les mesures ont montré que le fait de vivre à proximité d’un aéroport affectaient la mémoire à long terme, la mémoire à court terme et l’aptitude de la lecture des enfants. Plus encore, exposés au trafic aérien pendant des temps plus longs, les enfants se sont adaptés au fond sonore, mais avec cette adaptation (désensibilisation) ils ont perdu la capacité de réaction rapide à l’appellation, lorsqu’on appelait leurs prénoms3.

Enfin, une recherche récente a montré qu’une exposition périodique à un bruit de 100 décibels, même pour une courte durée d’une minute, peut déterminer, en plus de la détérioration irréversible des récepteurs de son, une dégradation grave de la réponse des neurones du cortex auditif, ce qui représente en fait une diminution sévère de la capacité de compréhension des messages auditifs4.

Des résultats de ce type nous disent que si notre but est d’acquérir un état de calme intérieur, nous ne pouvons pas ignorer les bruits du monde. Saint Jean Climaque écrit que « Le commencement de l’hésychia est d’éloigner tout bruit, parce que le bruit trouble les profondeurs de l’âme. »5 En fait, nous sommes plutôt équipés pour le calme, pour les sons rassurants de la nature (le murmure d’une rivière, le bruissement des feuilles ou le chant des oiseaux) que pour le bruit. Ceci signifierait que le besoin de tranquillité représente un signe de la santé de l’âme.

La culture publicitaire – bruit pour les sens et brouillage spirituel

Mais le vacarme produit par les artéfacts et les outillages industriels ne représente pas le seul facteur perturbateur que nous devons éviter, dans l’intention de cultiver le calme intérieur. Les affiches des rues, les vitrines puissamment illuminées, les écrans colorés, les arômes et les odeurs dont nous accueillent les espaces commerciaux, les fast-food, les odeurs des diverses boissons, les goûts raffinés et complexes qui se trouvent dans la variété impressionnante des plats attrayants proposés dans la multitude de restaurants des grandes villes, les couleurs et les textures fines des articles vestimentaires, dans les vitrines des grands magasins, forment ensemble un torrent ininterrompu de stimuli. Leur présence dans notre espace de vie prouve que nous vivons des expériences de sur-sollicitation sensorielle6. Dans un tramway ou un autobus, dans les stations de métro, les aéroports, sur les panneaux publicitaires du bord des autoroutes, pendant les films et les émissions télévisées, au centre des villes, sur des bannières gigantesques, nous sommes accompagnés par un flux de plus en plus dense de stimuli.

Quel serait le problème ? Certaines recherches ont montré que la sur-stimulation sensorielle empêche l’auto-réflexion. Les zones cérébrales qui interviennent dans l’activité introspective et dans celle qui correspond au traitement des sensations sont distinctes. Les chercheurs ont réussi à mettre en évidence une séparation assez claire entre les régions du cerveau qui sont actives pendant le traitement sensoriel et celles qui entrent en jeu dans les moments d’auto-réflexion. Lorsque nous sommes sous une pluie intense de stimuli sensoriels, l’activité réflexive diminue d’une manière sensible7.

Mais la sur-stimulation sensorielle n’entrave pas seulement le traitement des signaux, mais aussi la réflexion en marge de ceux-ci. Devant les nombreuses publicités, qui combinent habilement des stimuli raffinés, les désirs s’éveillent, la volonté s’épuise8, l’impulsivité s’accroît, et l’auto-contrôle diminue9. D’où le souci accru pour l’ascète de garder ses sens afin d’acquérir la tranquillité. C’est pourquoi la tranquillité intérieure est en quelque sorte opposée aux sens perturbés, exacerbés par de puissants stimuli extérieurs. Nous trouvons une telle observation dans les textes de la Philocalie : « L’hésychia tue les sens extérieurs et éveille les sens intérieurs »10.

Data smog – un fond de brouillage pour l’esprit

Enfin, concernant le troisième plan de la tranquillité, qui relève de l’univers des pensées, la civilisation actuelle nous met face à d’importants défis. Un ample contenu informationnel, avec des actualités, des messages, des articles ou des textes divers, des données de différentes espèces, des signes et des symboles, tout cela nous est adressé et demande d’être perçu et analysé à toute heure.

Vivant au cœur de la culture informationnelle, dans l’abondance des données en circulation dans différents milieux, la profusion des informations de faible qualité est inévitable. Précédemment11, j’ai écrit ici sur les limites du traitement de l’information dont l’homme dispose12. Ce ballast circulant, appelé « data‑smog »13, produit la surcharge cognitive14 de toute personne qui cherche à rester connectée aux exigences et aux offres du quotidien.

Certes, l’exposition prolongée au flux d’informations empêche la tranquillité. Certaines études ont constaté que la surexposition à un flux d’informations est plutôt l’ennemi de l’attention que son entraîneur15. Herbert Simon, un économiste lauréat du Prix Nobel, mettait en garde contre le fait que l’information consomme de l’attention et qu’une richesse d’information revient à un appauvrissement de l’attention16.

En général, l’habitude de se connecter longtemps à un flux d’informations ou d’actions est accompagnée, à partir d’un moment donné, d’une peur d’en être privé et par l’affaiblissement de la possibilité même de se déconnecter et de se calmer17. L’utilisation excessive de la technologie digitale, pour l’information, la correspondance et le divertissement, combinée avec le maniement et la mémorisation de données et informations de la sphère personnelle, provoque des difficultés majeures dans l’effort d’atteindre un état de calme18.

Ici on peut voir comment le fait de cultiver la tranquillité intérieure nécessite une sélection attentive des données et des actualités, qui protègent l’esprit contre la dissipation, la perturbation et les mauvaises pensées. Là encore, les auteurs de la Philocalie observent, à partir de leur expérience, que la tranquillité intérieure s’obtient en coupant court à la curiosité pour des choses inutiles. « Gagne un état d’esprit exempt de curiosité – écrit Saint Jean Climaque – car la curiosité peut troubler l’hésychia comme rien d’autre. »19

La tranquillité intérieure et la connaissance spirituelle

Toutes les formes de bruit nous empêchent de fonctionner selon toute notre capacité spirituelle. Et l’état de calme s’avère essentiel pour notre chemin spirituel, justement parce qu’il aménage la disposition adéquate pour que toutes les autres œuvres de l’esprit soient fécondes. La prière, écrit Pierre Damascène, est soutenue par la lecture dans la tranquillité. Et Saint Isaac le Syrien souligne fortement l’utilité de la lecture pour la vie spirituelle, mais il remarque le fait qu’au temps de la lecture le calme est important. « Évertue-toi à lire dans la tranquillité, écrit-il, afin que ton esprit soit conduit éternellement vers les choses merveilleuses de Dieu... mais fais ta lecture en étant tranquille à tous égards et pendant ce temps libère-toi de l’excès de soucis pour le corps, afin de communier avec ton âme à la douceur ineffable des choses divines, par la douce compréhension qui dépasse tous les sens et que ton âme la perçoive dans son commerce.”

Nous sommes donc exhortés par les auteurs de la Philocalie à cultiver la tranquillité intérieure, qui est essentielle pour la vie spirituelle. Il ne s’agit pas d’un travail de la tranquillité destiné exclusivement aux ascètes du désert. Afin de dissiper ce doute, Pierre Damascène écrit que « nous tous les hommes, nous avons besoin de ce travail soit en partie, soit complètement »20.

Dans la recherche de la vie spirituelle, et vivant dans la plus bruyante de toutes les civilisations de l’histoire, nous sommes mis devant une tâche incommensurable, celle de nous protéger avec sagesse des bruits multiples du monde et de la dissipation de l’être qui en découle. Ceci parce que le travail de la tranquillité intérieure « ...est le plus grand de tous, et sans lui nous ne pouvons pas nous purifier et connaître notre impuissance... », et il est impossible que quelqu’un arrive « à la connaissance spirituelle et à l’humble contemplation pour comprendre les mystères cachés dans les Divines Écritures et dans tous les êtres »21.

Diacre Adrian Sorin Mihalache

Notes :


1Philocalie des Pères Neptiques. À l’école mystique de la prière intérieure. Tome B 1: Pierre Damascène et Macaire l’Égyptien, Éditions Abbaye de Bellefontaine, 2005.
2. Cf. William Williamson et David D. Byrne, Educational disadvantage in an urban setting, pp. 186–200, in D. T. Herbert and D. M. Smith (ed.), Social Problems and the City (Oxford: Oxford University, 1979).
3. Cf. Staffan Hygge, A Prospective Study of Some Effects of Aircraft Noise on Cognitive Performance in Schoolchildren, în Psychological Science, vol. 13, nr. 5, 2002. La recherche a porté sur 326 enfants (à l’âge moyen de 10,4 ans), dans deux situations différentes, à l’occasion du changement d’emplacement de l’aéroport de Munich.
4. Cf. Amanda C. Reed et al., Behavioral and Neural Discrimination of Speech Sounds After Moderate or Intense Noise Exposure in Rats, in Ear and Hearing, 2014; 1 DOI: 10.1097/AUD.0000000000000062.
5. Jean Climaque, L’Échelle sainte, traduction du P. Placide Deseille, éditions de Bellefontaine, Collection : Spiritualité orientale, n° 24, 1997
6. Cf. Steven Connor, Cultura postmodernă. O introducere în teoriile contemporane « La culture postmoderne. Une introduction aux théories contemporaines », Editura Meridiane, Bucureşti, 1999, p. 287.
7. Cf. Ilan I. Goldberg et al., When the Brain Loses Its Self: Prefrontal Inactivation during Sensorimotor Processing, in Neuron; avr. 2006, vol. 50, n° 2, pp. 329-339.
8. Cf. Roy F. Baumeister, John Tierney, Voinţa. Cum să-ţi redescoperi cea mai mare putere interioară « La volonté. Comment redécouvrir sa plus grande puissance intérieure », Editura Paralela 45, București, 2012, p. 112.
9. Cf. Rutledge, Robb B. et al., Dopaminergic Modulation of Decision Making and Subjective Well-Being, în The Journal of Neuroscience, vol. 35, n° 27, 8 juillet 2015, pp. 9811–9822.
10. St. Isaac le Syrien, Œuvres spirituelles : Les 86 discours ascétiques. Éditions Desclée de Brouwer, 1981.
11. Il s’agit de l’article Nașterea Domnului și nașterea omului prin Cuvânt « Nativité du Seigneur et la naissance de l’homme par le Verbe», 20 décembre 2015, en ligne à http://ziarullumina.ro/nasterea-domnului-si-nasterea-omului-prin-cuvant-108071.html.
12. Cf. Complexity and Information Lead to Decreasing Control, Free University of Brussels, 2002 (brouillon pour The Information Society) apud Andrew Weil (1995) - Fericirea spontană « Le bonheur spontané », traduction de l’anglais par Iustina Cojocaru, Editura Curtea Veche, 2013, p. 247.
13. Cf. Ibidem.
14. Cf. Daniel J. Levitin, Mintea organizată: cum să gândești corect în era supraîncărcării informaționale « L’esprit organisé: comment penser correctement à l’époque de la surcharge informationnelle », traduction de l’anglais par Dan Crăciun, Editura Publica, București, 2015, p. 47.
15. Cf. Rick Hanson, Richard Mendius, Creierul lui Buddha. Neuroştiinţa fericirii, iubirii şi înţelepciunii, Editura Paralela 45, Bucureşti, 2011. – Le Cerveau de Bouddha. Bonheur, amour et sagesse au temps des neurosciences, Pocket, 2013.
16. Cf. Daniel Goleman et Richard Davidson, Însușiri modificate. Știința și arta meditației « Caractéristiques modifiées. La science et l’art de la méditation », Editura Curtea Veche, traduction de Mihaela Răileanu, Editura Curtea Veche, București, 2018, p. 171.
17. Cf. Gayatri Devi, Calm. Cum să-ți găsești liniștea într-o lume agitată și stresantă « Le calme. Comment retrouver sa tranquillité dans un monde agité et stressant », Editura Litera, București, 2016, pp. 33-34.
18. Ibidem.
19. L’échelle, chap. 50.
20. Cf. Pierre Damascène, in Philocalie des Pères Neptiques.
21. Ibidem.