Jésus est chassé de Nazareth

publicat in Parole de l'Évangile pe 2 Janvier 2017, 05:24

Le Christ commence Sa Mission dans l’incompréhension et la souffrance (Lc 4, 14-30 ; Mt 13, 53-58 ; Mc 6, 1-6)

Cette ultime théophanie1, au début de la vie publique du Christ et de Son apostolat missionnaire, est tragique, puisque Jésus, qui est nazaréen, est rejeté dans Sa propre « patrie » (Mc 6, 1) et que Ses concitoyens veulent Le tuer. Le récit le plus complet se trouve chez Saint Luc, qui est le seul à mentionner la volonté de meurtre des Nazaréens, mais Saint Matthieu et Saint Marc rapportent aussi l’évènement, en partie. Il ne semble pas que cette péricope soit lue un dimanche, dans aucun rite, ce qui en fait un évènement relativement peu connu des fidèles.

Jésus est né en Judée, à Bethléem, parce que telle était la volonté de Son Père céleste, révélée par le Saint-Esprit au prophète Michée2, huit siècles avant Sa Nativité. C’était l’accomplissement public de deux des critères de la venue du Messie : être le fils de David3 et naître à Bethléem2 (David était originaire de Bethléem, où il avait reçu l’onction royale, du prophète Samuel3). Pour ce faire, Dieu avait inspiré à l’empereur Auguste de faire le premier recensement de tout l’Empire romain, ce qui permettait d’attester publiquement que Joseph et Marie étaient bien de la lignée royale de David4. Mais, si le prophète Michée avait dit que de Bethléem devait « sortir un chef qui paîtrait Israël »2, il n’avait pas dit que le Messie habiterait Bethléem, comme le fait remarquer judicieusement saint Jean Chrysostome5, d’où la méprise constante « des Juifs » à propos de Jésus, parce qu’Il habitait Nazareth et semblait donc être un « Galiléen ».

Il faut rappeler que les « parents » de Jésus (Joseph et Marie étaient mariés légalement, et Jésus passera pour être leur fils, comme nous allons le voir plus loin en Lc 4, 22) habitaient Nazareth. Pourquoi, puisqu’ils étaient des Judéens, du clan et de la famille de David ? L’Évangile ne nous dit à peu près rien sur eux, parce qu’il est centré sur la personne du Christ et Son enseignement. Nous devons donc avoir recours à d’autres sources : les écrits apocryphes (surtout le Proto-Évangile de Saint Jacques et le Pseudo-Matthieu, entièrement consacrés à la vie de Marie), les Pères de l’Église les plus anciens (proches des Apôtres). Ces sources nous apprennent que Joseph était originaire de Bethléem, mais ne nous indiquent pas pourquoi ni quand il est allé s’installer en Galilée, à Nazareth6. Quant à Marie, selon plusieurs sources, ses parents, Joachim et Anne, étaient originaires de Judée (d’ailleurs, Marie y avait toujours sa cousine Elizabeth, probablement à Hébron), mais en avaient été chassés par une persécution politique, qui les avaient aussi ruinés, et avaient trouvé refuge en Galilée, probablement à Nazareth.

Lorsque Joseph fut tiré au sort pour protéger la jeune vierge Marie de 14 ans7, qui ne pouvait plus rester dans le Temple, parce qu’elle était devenue femme (apte au mariage et à la maternité)7, comme nous le dit le Proto-Évangile de Saint jacques, il l’emmena chez lui, à Nazareth, où il résidait. Marie, Joseph et Jésus n’ont vécu à Bethléem qu’environ un an : après l’adoration des Mages (qui, selon les visionnaires, eut lieu lorsque le Seigneur avait environ un an, ce qui correspond aux données de l’Évangile) et la fuite en Égypte, où ils résidèrent assez longtemps (environ quatre ans), ils rentrèrent à Nazareth8, parce que c’était leur lieu d’habitation. Mais toutes ces contingences humaines, qui peuvent parfois paraître insignifiantes, servent le dessein de Dieu. En effet, le Christ a choisi expressément de s’installer en Galilée9, à Capharnaüm, pour accomplir Sa mission, parce que cette terre, bouleversée par l’histoire et mélangée ethniquement, représentait le monde entier, le monde déchu, qui est en fait le vrai champ de mission de Dieu, qui veut sauver tous les hommes. La Galilée, avec sa mer, fut une sorte de laboratoire de l’évangélisation et du salut du monde. Et il n’est pas étonnant que le Christ ait choisi 9 Galiléens sur les 12 Apôtres.

Les Seigneur a vécu environ 25 ans à Nazareth, qui est un bourg insignifiant et sans histoire8, dans la discrétion et le silence, apprenant à lire et à écrire avec Sa mère, Marie, puis apprenant le travail du bois avec Son père légal, Joseph, se préparant ascétiquement à Sa mission de sauver l’Homme... Puis, lorsque Son Père céleste l’a décidé, il se rend en Judée auprès de saint Jean Baptiste pour y être « baptisé », c’est-à-dire, en fait, révélé par le Père et l’Esprit, comme Messie, Christ, Fils de Dieu. Puis l’Esprit-Saint Le conduit au désert, où Il est tenté par Satan et où Il le vainc, dans Sa nature humaine sanctifiée par le Saint-Esprit. Après cette ultime et indispensable préparation spirituelle, Il rentre « chez Lui », en Galilée. Mais l’Évangile nous précise qu’Il est « revêtu de la puissance de l’Esprit » (Lc 4, 14) : en tant que Dieu, Il est toujours dans une parfaite unité et communion avec Son Père et l’Esprit ; mais en tant qu’homme, il fallait qu’Il fût oint du Saint-Esprit, désigné par le « Doigt de Dieu » comme étant le Fils prééternel du Père céleste, le Messie. Immédiatement, le Seigneur Se met à l’œuvre et va prêcher, là où les Juifs se rassemblent autour de Dieu, c’est-à-dire dans les synagogues de Galilée.

Quand s’est-Il rendu à Nazareth ? La chronologie du début de Sa mission est très difficile à comprendre et les Évangélistes ne nous y aident pas beaucoup. Si l’on s’en tient à Saint Matthieu les choses paraissent simples : le Christ rentre de Judée en Galilée, puis il quitte Nazareth et va s’installer à Capharnaüm (Mt 4, 12-13). On pourrait penser que c’est en raison de son rejet par les Nazaréens. Mais en fait, Saint Matthieu rapporte l’évènement neuf chapitres plus loin (Mt 13, 53-58). On peut donc penser qu’Il a d’abord parcouru la Galilée, puis qu’Il s’est rendu dans Sa « patrie », pour Se révéler à ses concitoyens et à Ses proches (n’oublions pas que Sa mère, Marie, y habitait encore, de même qu’une partie de Sa famille).

Arrivé à Nazareth, Il se rend « selon Sa coutume » à la synagogue, le jour du sabbat, jour sacré pour les Juifs. Il « se leva pour faire la lecture » et « on Lui remit le rouleau du prophète Isaïe ». En fait, chaque synagogue été dirigée par un « chef », un Juif pieux laïc (les sacrifices et le clergé officiant étaient à Jérusalem) qui désignait les lecteurs pour les Prophètes (pour la Loi tout était rigoureusement prévu et codifié par le rituel). Après la lecture de la Loi, le chef demande à Jésus de venir faire la lecture des Prophètes, parce qu’Il est un homme réputé pieux et sage, un rabbi10. Et le servant, inspiré par le Saint-Esprit, Lui tend le rouleau d’Isaïe. Contrairement à la lecture de la Loi, le lecteur des Prophètes pouvait choisir la péricope de son choix : le rabbi Ieshouah déroule le livre jusqu’au passage où Isaïe, inspiré par le Saint-Esprit, prophétise sur Lui : « L’Esprit du Seigneur est sur Moi, parce qu’Il m’a oint pour évangéliser les pauvres…libérer les captifs…rendre la vue aux aveugles… » (Is 61, 1-2 et 58, 6). Ensuite Il prêche, selon l’usage, et leur dit : « Aujourd’hui cette parole de l’Écriture que vous venez d’entendre est accomplie », ce qui est la stricte vérité. Et tous témoignent « des paroles de grâce qui sortaient de Sa bouche », mais ils ajoutent : « n’est-t-Il pas le fils de Joseph » ? (chez Saint Matthieu et Saint Marc : « n’est-Il pas le charpentier, le fils de Marie… ?»). Comment le fils d’un homme du peuple, et qui n’a pas fait d’études, pourrait-il avoir ce niveau spirituel ? (chez Saint Matthieu et Saint Marc : « et faire de si grands miracles ? »). Les deux évangélistes ajoutent : « et ils étaient scandalisés à Son sujet ». Au lieu de bondir de joie de se trouver, enfin, devant le Messie promis par les prophètes depuis 1000 ans (et même depuis près de 2000 ans, à Abraham), ils doutent et critiquent11. L’Homme déchu a un côté désespérant… Quelle tristesse du Seigneur, qui « s’étonnait de leur manque de foi » (Mc 6, 6) !

Le Christ a entendu ces critiques « humaines », terre-à-terre, médiocres, et se rend bien compte du « quand-dira-t-on », qu’Il exprime ainsi : «Certainement, vous Me direz… : fais ici, dans Ta patrie, tout ce que nous avons appris que tu as fait à Capharnaüm », ce qui signifie : fais les mêmes miracles chez nous que là-bas, et nous Te croirons12…). Le Seigneur comprend ce trouble et rappelle ce qui relève de la sagesse humaine : « Amen, Je vous le dis : aucun prophète n’est bien reçu dans sa patrie ». La proximité humaine, psychologique et sociale, fausse le jugement spirituel : les prophètes disent toujours des choses qui bousculent le train-train des habitudes et du quotidien et ils ne sont pas appréciés de leurs proches. Et, pour le prouver, Il va citer deux exemples historiques dans l’histoire d’Israël : le refuge du prophète Elie13, lors d’une grande famine, chez une veuve de Phénicie (et non une veuve d’Israël, alors que les Phéniciens étaient de terribles idolâtres) ; le fait que ce soit un lépreux syrien, et non juif, qui ait été guéri par le prophète Elisée13 (Naaman le Syrien, qui était un idolâtre) ; dans les deux cas, Il cite une grâce de Dieu faite à des païens plutôt qu’à des Juifs. Ses concitoyens présents « furent tous remplis de colère en entendant ces choses ». Lorsqu’on se trouve vérifié par la vérité, il n’y a que deux voies : la reconnaître et faire pénitence ou se révolter contre elle et entrer dans une grande colère.

C’est exactement ce qui va se passer : les Juifs de Nazareth entrent dans une violente colère, jettent Jésus hors de la synagogue et de la ville manu militari et l’emmènent sur un escarpement14 en vue de « Le précipiter en bas », c’est-à-dire de Le tuer. Il arrive au Christ la même douleur que lors de Sa première théophanie – Noël – : Hérode a voulu Le tuer, et maintenant Ses frères juifs de Nazareth veulent à nouveau Le tuer. Mais cela ne se fait pas, parce que Son heure n’était pas encore venue (elle viendra lorsque le Père le décidera). Le Saint-Esprit Lui permet de S’esquiver : Sa majesté et la puissance de Son regard divin impressionnent et paralysent les violents. Les Juifs Le tueront trois ans plus tard à Jérusalem, avec l’aide des Romains païens.

Aussitôt après, « Il descendit à Capharnaüm ». Là encore, le dessein de Dieu s’accomplit, à travers les obstacles et malgré la méchanceté humaine. Il était, en effet, infiniment mieux et plus efficace, que le Christ établît Son « quartier général » dans une ville assez importante, au bord de la mer de Galilée, non loin de la nouvelle capitale, Tibériade. Le Pêcheur divin s’est installé au bord de la mer de Galilée, qui symbolise le monde déchu, pour pouvoir en tirer les poissons-hommes, condamnés à la mort éternelle. Le plan divin s’accomplit, quoiqu’il arrive.

Notes :

1. Théophanie : manifestation (ou révélation) de Dieu. Avant de prêcher l’Évangile, le Christ a dû Se manifester (par Sa nativité) et Se révéler aux Bergers, aux Mages, aux Docteurs, aux disciples de Jean, et, in fine, à Ses concitoyens de Nazareth.
2. Michée 5, 1 : « Et toi, Bethléem de Juda, tu n’es certes pas la moindre des villes de Juda, car de toi sortira un chef, qui paîtra Israël, Mon peuple » (dans la citation de Mt 2, 6). Michée est un contemporain d’Isaïe, au 8e s. av J-C.
3. Fils de David : Ps 88 [H 89], 4-5 ; Is 55, 3-4. David reçut l’onction royale à Bethléem : 1 Sa 16, 1-13.
4. Joseph est expressément mentionné comme « fils de David » dans la généalogie selon Saint Matthieu, en tant que père légal de Jésus, ce qui est confirmé par l’ange qui le rassure sur la grossesse de la Vierge Marie (Mt 1, 20) en l’appelant « Joseph, fils de David». Mais Marie elle-même était aussi de la lignée de David, par son père Joachim [Proto-Ev. de Saint Jacques X/1] (et de la lignée d’Aaron par sa mère Anne : elle était donc de descendance royale et sacerdotale).
5. Homélie 7 sur Saint Matthieu.
6. C’est d’autant plus surprenant que la Proto-Évangile de Saint Jacques semble dire, en VIII/3, que les hommes juifs réunis par le grand-prêtre pour trouver un époux à Marie venaient tous de Judée. Il est possible qu’il soit arrivé à la famille de Joseph les mêmes problèmes que connurent les parents de Marie, à savoir une persécution politique. Une de nos sources indique que Joseph avait encore de la famille à Bethléem, mais qui ne lui a été d’aucun secours pour trouver un logement (ils firent semblant de ne pas le reconnaître). Mais toutes les sources indiquent qu’il habitait à Nazareth, où il exerçait le métier de charpentier, en partie itinérant (Proto-Jacques).
7. 14 ans d’après le Pseudo-Matthieu (Proto-Jacques : 12 ans). Être apte au mariage et à la procréation signifiait être « réglée ». Comme l’écoulement de sang était considéré par la Loi comme une impureté rituelle (car le sang représente la vie et donc l’esprit), il était impossible de garder dans le Temple une telle jeune fille, même vierge : il fallait donc lui trouver un « protecteur », c’est-à-dire en fait la marier, d’autant plus que Marie était orpheline. Dans de tels cas, le mariage avait lieu plus tard (pour Marie, la tradition indique 16 ans).
8. Nazarethest une bourgade insignifiante dans les collines de la basse Galilée, à environ 30 km au Sud-Ouest de Tibériade, mais sur une route reliant Damas à l’Égypte. Elle n’est pas mentionnée dans l’Ancien Testament et on ne connaît pas son étymologie avec certitude (cf. l’exclamation de Nathanaël : que peut-il sortir de bon de Nazareth ? Jn 1, 46). Elle est située dans le territoire de Zabulon, mentionné avec celui de Nephtali dans une des prophéties d’Isaïe concernant le Messie (Is 8, 23-9, 1) citée par Saint Matthieu lorsqu’il relate l’installation de Jésus à Capharnaüm (Mt 4, 15). Elle symbolise bien l’humilité de Dieu (et de Marie) et la volonté du Christ de venir discrètement dans le monde, pour ne pas S’imposer, mais Se proposer aux hommes.
9. La Galilée, qui avait fait partie du royaume du Nord (Israël), schismatique, était appelée la « Galilée des nations » [c’est-à-dire des gentils, des païens] par le prophète Isaïe (Is 8, 23, repris en Mt 4, 15) en raison de l’invasion assyrienne du 8e s. av J-C qui avait entraîné un mélange de populations (des Juifs avaient été déportés en Assyrie et des colons syriens implantés, en 732 av J-C ). Sous les rois Séleucides (grecs ; 3e-2e s. av J-C) de nombreux païens grecs s’y installeront. De plus elle jouxtait des pays païens : la Phénicie, la Syrie (Aram) et la Décapole (confédération de villes hellénistiques). Les Juifs de Judée, purs et durs, avaient un profond mépris pour la Galilée et les Galiléens, qui avaient un fort accent (cf. la servante du grand-prêtre à Pierre : «tu es galiléen : ton accent te fait reconnaître »), qu’ils considéraient comme des Juifs de seconde zone et, comme on le dit en français trivial, des « péquenauds ».
10. Ses disciples l’appelaient « Rabbi », c’est à dire « Maître » : un rabbi était un laïc savant, docteur de la Loi, capable d’enseigner. Tout le monde était dans l’admiration de ce qu’Il disait, mais personne ne savait d’où Il tenait cette connaissance théologique et cette sagesse. Alors que les rabbis ordinaires avaient dû, d’abord, se mettre à l’école de rabbis réputés, ce dont ils étaient fiers.
11. C’est un peu comme si un malade, guéri instantanément d’une maladie incurable, commençait par mettre en doute la qualité du médecin et son niveau d’étude !
12. On retrouvera souvent ce comportement affligeant pendant la vie terrestre du Christ, notamment avec un chef de synagogue qui s’était indigné (!) que le Christ ait fait une guérison un jour du sabbat (Lc 13, 14), et, pire encore, les grands-prêtres, les scribes et les Pharisiens, qui ricanaient de voir Jésus crucifié et qui disaient : « Qu’Il descende de la croix et nous croirons en Lui » (Mt 27, 41-42). Il en est descendu, par Sa résurrection, mais ils n’ont pas cru en Lui…
13. Il est intéressant de voir que le Christ cite Élie et Élisée, qui sont considérés comme les «pères » du prophétisme juif, après l’œuvre de Patriarches, des Juges et des rois, et qui ont annoncé explicitement le Messie, c’est à dire Lui-même, en indiquant les critères de reconnaissance du Messie (dont Il vient de citer une partie, en Isaïe).
14. Ce site est connu de la tradition : il s’agit du mont de la Précipitation (Djebel el-Qafzèh), proche de Nazareth.