Ajouté le: 4 Novembre 2012 L'heure: 15:14

Les Noces de Cana ou La sanctification du mariage

(Jn 2/1‑11)

Les Noces de Cana ou La sanctification du mariage

L’Evangile des Noces de Cana n’est jamais lu le dimanche dans le rite byzantin, mais il est la péricope évangélique du sacrement du mariage dans tous les rites orientaux. Par contre il n’est pas utilisé pour le mariage dans les rites occidentaux, mais il est lu le dimanche qui suit la Théophanie, à une place logique.

Cet évènement est rapporté seulement par St Jean, qui le situe juste après la rencontre du Christ avec Nathanaël1 (« trois jours après ») c’est‑à‑dire après la Théophanie et la rencontre du Seigneur avec ceux des disciples de Jean qui deviendront Ses Apôtres. Cela ne concorde pas avec la chronologie des trois Evangiles synoptiques. Selon eux, après Son Baptême, le Seigneur fut tenté au désert par le Diable. C’est après avoir vaincu Satan, en tant qu’homme, qu’Il rentra en Galilée à Nazareth, où Il ne fut pas reçu comme Messie. Il quittera alors Nazareth pour s’installer définitivement à Capharnaüm, qui deviendra le centre de Sa mission. Et là, au bord de la mer de Galilée, Il appellera Ses premiers disciples. Il est donc très difficile de comprendre à quel moment précis se situe l’évènement des Noces de Cana, qui semble être lié à la fin de Sa vie à Nazareth, mais où il se trouvait « avec Ses disciples »2.

Cana est un village proche de Nazareth3. Il n’est pas étonnant que Marie y eût des connaissances ou de la parenté, et qu’elle y fût invitée à des noces. On peut comprendre aussi que son fils, Jésus, ait été invité avec elle. Mais ce qui est surprenant, c’est qu’Il y ait été invité « avec Ses disciples » (qu’Il vient d’appeler, aussitôt après Son installation à Capharnaüm), et qu’Il s’y soit rendu avec eux. En effet, un mariage juif donnait lieu à de grandes réjouissances qui duraient plusieurs jours : on festoyait, on buvait abondamment (l’Evangile parle d’ivresse), on chantait et on dansait, comme dans toutes les sociétés traditionnelles. Cette présence du Seigneur à cette noce de Cana est remarquable à deux titres.

D’une part le Seigneur a toujours répondu favorablement lorsqu’on l’invitait, parce qu’Il manifestait beaucoup d’amour pour les gens, et qu’Il ne faisait pas « acception de personne » (Il ne regardait  pas à l’apparence des gens) : ainsi Il a fréquenté tous les milieux, sauf ceux qui L’ont méprisé ou rejeté. Cela lui sera fortement reproché par les Juifs « pieux », qui ne fréquentaient que « les gens biens »4.

D’autre part, Sa présence à un mariage revêt une signification théologique de première importance : par Sa présence même, le Christ bénit et sanctifie le mariage5. Nous pouvons même dire qu’Il est venu à Cana pour cela. Lorsqu’on Lui demandera des services, n’ayant aucun rapport avec le salut du monde (par exemple, partager un héritage), le Christ refusera, en disant qu’Il n’est pas venu pour cela. Par contre il est venu à Cana pour bénir le mariage.

Ce mariage de Cana se passe bien, jusqu’à ce qu’il arrive un incident d’ordre logistique : les réserves de vin sont épuisées. C’est une catastrophe domestique ! Comment continuer à faire la fête sans vin ? L’incident arrive aux oreilles de Marie. Elle glisse à Son Fils : « ils n’ont plus de vin ». Cette simple remarque sous‑entend : fais quelque‑chose pour eux... La réponse du Christ est claire et nette, pour ne pas dire cinglante : « Femme, en quoi cela nous concerne‑t‑il, toi et Moi ?6 Mon heure n’est pas encore venue ». Cette phrase est un monument théologique, une merveille d’exactitude spirituelle. Le Christ dit en fait : cet incident n’a aucun rapport avec nos missions respectives. Tu as été appelée par Dieu à engendrer le Messie et tu l’as fait. La mission que m’a donnée Mon Père est de sauver l’Homme et Je suis en train de l’accomplir : Je viens d’appeler Mes disciples et, avec ces témoins, Je vais parcourir la Galilée et la Judée pour annoncer la Bonne nouvelle de l’avènement du Royaume de Dieu. A l’heure choisie par Mon Père [dans 3 ans] Je ferai le sacrifice de Ma vie. C’est parfait et sans appel.

Marie accepte la reprise (elle ne dit pas : je suis ta mère…), mais elle ne se décourage pas : la confiance qu’elle a dans le Messie va au‑delà. Elle a l’intuition que la bonté de Dieu – en son Fils – est sans limite. Même pour quelque chose d’aussi petit et anodin, Il n’abandonnera pas Ses frères humains7. C’est pourquoi elle dit aux serviteurs : « faites tout ce qu’Il vous dira ». Le Seigneur n’ajoute rien, mais Il l’exauce.

Les 6 jarres de pierre sont des « vases » énormes, pouvant contenir environ 100 litres chacun. Elles étaient destinées aux purifications rituelles des Juifs, avant et après les repas. Leur nombre a une signification symbolique : 6 représente la création et la chute de l’Homme, qui a refusé de passer au 7e jour, c’est‑à‑dire de s’unir à Dieu. Et les jarres sont remplies d’eau, symbole du baptême de repentance. Avant de pouvoir retrouver l’état paradisiaque (le vin), il faut d’abord se repentir.

Le Christ accomplit ce miracle sans dire un mot, intérieurement, probablement parce qu’il ne s’agissait pas ici de guérir un malade ou de ressusciter un mort. C’était un miracle gratuit, pour la joie. Il a commandé aux anges qui veillent sur les lois de la nature de transformer les molécules d’eau en molécules de vin, et en les prenant dans de bons cépages, pour que le vin soit bon. Les anges ont obéi instantanément à leur créateur. Seuls les serviteurs ont été témoins du miracle : ils ont puisé de l’eau, et lorsqu’ils en ont présenté à l’intendant du banquet, l’organisateur, ils ont constaté que cette eau était colorée : c’était du vin.

L’intendant est émerveillé et félicite l’époux : d’habitude on sert du bon vin au début, puis lorsque les gens sont gais et même ivres (au bout de 2 ou 3 jours), on sert de la « piquette », parce qu’ils sont incapables de goûter la qualité du vin. Toi, tu es étonnant : « tu as gardé le bon fin jusqu’à présent ». L’époux n’y comprend certainement rien, car en fait ce discours s’adresse au Christ, qui a disparu. Ici, il symbolise le Christ, l’Epoux céleste. Les serviteurs n’ont probablement rien osé dire. Marie et Jésus ne sont plus là : le Christ a accompli un merveilleux miracle, gratuit, puis Il s’est effacé. Dieu donne, mais Il ne s’impose pas : Il nous laisse toujours libres.

Evidemment ce miracle a beaucoup de sens : il est « premier », entièrement gratuit, et exclusivement lié à la joie et à l’amour. Nous pouvons y discerner le dessein de Dieu, qui s’est incarné d’abord par amour pour l’Homme et non pas seulement en raison de la chute. Ce bon vin qui a été « gardé jusqu’à présent » est le vin du Paradis, mis en réserve pour « les noces de l’Agneau et de l’Eglise »8, c’est‑à‑dire, pour le Royaume de Dieu qui est le paradis accompli. Il est entièrement gratuit comme l’amour est entièrement gratuit, et surtout l’amour conjugal, qui est un don gratuit du Saint‑Esprit, donné à un homme et à une femme pour qu’ils soient un, comme Dieu est un, et que, ainsi, ils soient féconds, comme Dieu est fécond. Et ce miracle annonce un plus grand miracle : celui de la transformation du vin en sang du Christ, c’est‑à‑dire de la déification de l’Homme et de la transfiguration du cosmos. Il y a un parallèle avec le mariage chrétien : le mariage humain est beau, bon et enivrant comme le vin, mais il ne constitue pas le but de la vie : il est la préfigure et le symbole du mariage éternel entre le Christ et l’Eglise, entre Dieu et l’Homme.

Ce miracle n’est pas entièrement passé inaperçu. Les époux sont heureux, l’intendant est ravi, tout le monde s’amuse bien. Marie, Jésus et Ses disciples se fondent dans la foule heureuse et gaie. Mais les disciples ont vu. Ceux qui sont passés de Jean‑Baptiste au Christ voient pour la première fois leur Maître, le rabbi Ieshouah de Nazareth, accomplir un miracle, discret mais somptueux, un miracle « royal » : ils sont émerveillés et « croient en Lui ». Ils croyaient déjà en Lui, sur les dires de Jean‑Baptiste et sur les paroles de Jésus Lui‑même, mais maintenant le miracle du vin de Cana confirme les paroles du Christ : leur foi en Lui plonge dans les racines de leur être, dans la profondeur de leur cœur : elle devient indéracinable.

Le miracle de la transformation de l’eau en vin par le Christ aux Noces de Cana constitue tout un symbole : symbole du miracle de l’amour de Dieu pour l’homme, de l’amour mutuel de l’homme et de la femme, en Dieu, et de l’amour de l’Homme pour Dieu.

Père Noël TANAZACQ (Paris)

Notes :

1. Il est à noter que Nathanaël était originaire de Cana (Jn 21/2) et que, dans cette même péricope, il est mis au nombre des disciples (probablement des 72) mais non des Apôtres. Il est possible que Nathanaël fût présent aux noces de Cana, sans qu’on puisse l’affirmer. Mais cela pourrait illustrer la phrase que le Seigneur lui a dite : « tu verras des choses plus grandes encore que celle‑ci » (Jn 1/50).
2. Sur l’appel des 4 premiers disciples, voir notre article dans le numéro précédent d’Apostolia. L’Evangile, qui est un seul ouvrage en 4 livres, n’est pas à proprement parler un livre historique : il est une révélation et un témoignage. Il nous révèle que Jésus est le Messie, nous raconte comment Il vivait et se comportait et nous rapporte Ses paroles, Ses « dits » (les « logia»). La chronologie des évènements nous échappe souvent. Ce qui importe dans l’Evangile est l’esprit, et non la lettre comme dans la Torah.
3. Cana est à environ 14 km au Nord Est de Nazareth. Son étymologie (de « qâné », le roseau) semble insignifiante, mais il est intéressant de noter que peu de temps après ces évènements, le Christ fera une apologie de Jean‑Baptiste devant les juifs en fustigeant leur curiosité vis‑à‑vis de lui, et qu’il dira : « Qu’êtes‑vous allés voir au désert ? Un roseau agité par le vent ? ». Or, c’est précisément dans le village du roseau que, aussitôt après Son baptême par Jean, Il fera Son premier miracle. C’est étonnant.
4. L’évêque jean de Saint‑Denis (Eugraph Kovalevsky, 1905‑1970) faisait remarquer la patience du Christ à Cana, disant qu’ elle était déjà en soi un miracle : le Seigneur a supporté la foule, le bruit, l’agitation, l’ébriété…sans rien dire, avec bienveillance.
5. Ceci est très clairement affirmé dans les très beaux textes liturgiques byzantins du mariage, comme dans tous les rites orientaux (copte, syriaque, chaldéen…). Il n’y a pas d’équivalent en Occident. On ne trouve presque rien dans les livres gallo‑romains et les textes romains sont plutôt juridiques, rappelant l’abondante législation civile romaine sur le mariage.
6. Mot à mot grec : « quoi [cela] pour Moi et pour toi » ? Quant à l’expression « Femme », elle n’est pas désobligeante : elle correspond aux usages de l’époque et du milieu.
7. La remarque‑demande de Marie peut aussi avoir un sens prophétique et spirituel. Depuis son exclusion du paradis, l’humanité « n’a plus de vin », car elle a perdu l’Esprit. La demande de Marie a aussi un caractère intemporel, spirituel et même eschatologique. Jusqu’à la fin des temps elle est celle qui intercède pour toute l’humanité auprès de son Fils : donne‑leur le vin de l’Esprit, relève‑les de la mort, transforme leurs douleurs en joie. C’est dans cette fonction et à cette place (la première) qu’on la voit sur la déisis peinte dans le sanctuaire des églises.
8. « …car les noces de l’Agneau sont venues et l’Eglise, Son épouse, s’est préparée… ». Prothèse du rite des Gaules restauré.

Les Noces de Cana ou La sanctification du mariage

Les dernières Nouvelles
mises-à-jour deux fois par semaine

Publication de la Métropole Orthodoxe Roumaine d'Europe Occidentale et Méridionale

Publication de la Métropole Orthodoxe Roumaine d'Europe Occidentale et Méridionale

Le site internet www.apostolia.eu est financé par le gouvernement roumain, par le Departement pour les roumains à l'étranger