Ajouté le: 10 Octobre 2012 L'heure: 15:14

Mon ame est triste jusqu’a la mort (Mt. 26, 38) (I)

« Adam languissait sur terre et sanglotait amèrement
La terre ne lui était pas douce
Et il soupirait après Dieu en clamant :
„Mon âme languit après le Seigneur et je le cherche avec des larmes
Comment ne Le chercherais‑je pas ?
Quand j’étais avec Lui, mon âme était joyeuse et sereine,
Et l’Ennemi n’avait point d’accès auprès de moi ;
Mais à présent, l’esprit mauvais a pris pouvoir sur moi,
Agite et fait souffrir mon âme.
C’est pourquoi mon âme désire à en mourir le Seigneur ;
Mon esprit s’élance vers Dieu, et rien sur terre ne peut me réjouir.
Rien ne peut consoler mon âme. (…)
Ma peine est si grande que je pleure en gémissant :
Aie pitié de moi, ô Dieu, aie pitié de ta créature tombée.” »

(Saint Silouane – « Les lamentations d’Adam »)

 

Mon ame est triste jusqu’a la mort (Mt. 26, 38) (I)

La condition de l’homme après la chute est ontologiquement liée à la tristesse. Car s’étant séparée de Dieu et ayant perdu le royaume éternel, l’âme humaine demeure toujours insatisfaite, affamée d’une nourriture qu’elle ne peut trouver sur terre et inadaptée à son existence ici‑bas, où « nos bonheurs ont un goût de mort » (Sœur Emmanuelle). Cette tristesse est indissociable de la conscience humaine, car elle n’est pas causée par tel ou tel événement malheureux et ne dépend pas des circonstances. C’est la tristesse ontologique de l’homme déchu, qui subsiste au fond de son âme sans aucune cause apparente et l’accompagne comme une ombre tout au long de son existence. La détresse de l’âme humaine qui exilée en ce monde, conserve la nostalgie du paradis perdu, est en réalité un bienfait et une grâce de Dieu, puisqu’elle rappelle à l’homme « qu’il est déchu d’une meilleure nature qui lui était propre autrefois. Car qui se trouve malheureux de n’être pas roi, sinon un roi dépossédé ? » (Pascal – « Pensées »).

Cette tristesse commun e à l’ensemble de l’espèce humaine, est semblable à celle d’un oiseau en cage qui, même s’il est bien nourri, bien soigné et dispose d’une cage assez large et confortable, ne sera jamais satisfait de sa situation, même s’il ignore la cause de ce mécontentement toujours présent à l’arrière plan de son existence. Même si cet oiseau est né en captivité et ne sait même pas voler, son âme souffre d’avoir perdu l’usage de ses ailes et éprouve l’absence de l’espace céleste propre à sa nature. De la même façon, l’homme déchu, enfermé dans la cage des passions terrestres, sera sujet à une tristesse constante, plus ou moins consciente, qui lui signale que ce monde n’est pas sa véritable demeure et que ce à quoi son âme aspire ne se trouve pas ici‑bas : « L’affliction selon Dieu est une tristesse de l’âme, une disposition du cœur pénétré de douleur qui lui fait rechercher avec transport ce dont il a soif ; (…) Si tu possèdes l’affliction, retiens‑la de toutes tes forces, car elle se perd facilement tant qu’elle n’est pas solidement enracinée ; le tumulte et les soucis matériels, les plaisirs, et surtout le bavardage et la plaisanterie la font disparaître comme le feu fait fondre la cire » (St. Jean Climaque – « L’Echelle sainte »).

Privé de cette « affliction selon Dieu », l’homme ressemble à un malade qui ignore sa maladie et se croyant en bonne santé, est satisfait de son état et ne fait rien pour guérir, insouciance qui ne fait qu’aggraver son mal : « Malheur et désolation lorsque l’homme est rassasié et satisfait dans son cœur ; c’est beaucoup mieux lorsque son cœur est affamé ! (…) C’est là un signe de bonne santé spirituelle » (St. Théophane le Reclus – « Réponses aux questions des intellectuels »).  

Les joies et les plaisirs qui viennent du monde sont aussi éphémères et périssables que notre vie sur terre. C’est pourquoi « l’âme ne peut se contenter de ce monde » : « ceux qui aiment le monde, plus ils recherchent les trésors d’ici‑bas, plus leur désir s’accroît et rien ne peut les rassasier. (…) La raison en est qu’ils cherchent à contenter leur âme de quelque chose dont l’âme ne peut se contenter. L’esprit est immortel, c’est pourquoi la matière corruptible et périssable ne peut le contenter, mais seulement la divinité éternellement vivante. Ainsi le pauvre homme, ayant perdu la Source de vie éternelle, Dieu, creuse des fontaines d’eau trouble dans les créatures, et cherche à en abreuver son âme. Mais tu peux creuser tant que tu veux, pauvre âme, cette fontaine n’apaisera jamais ta soif, bien au contraire, tu seras de plus en plus assoiffée » (St. Tikhon de Zadonsk – « Lettres de sa cellule »).  

Privée de la source de vie qui vient de Dieu, notre existence sur terre ressemble à une course épuisante et vaine à travers le désert, à la poursuite de ce mirage qu’est le monde, qui « promet tout mais ne donne rien ». « Mais l’âme, on ne peut la tromper, de même qu’on ne peut tromper un homme affamé, en lui donnant une pierre à la place du pain. C’est pourquoi notre âme souffre » (St. Théophane le Reclus – « La vie intérieure »).

La détresse incurable de l’âme affamée d’une nourriture qu’elle ne peut trouver ici‑bas, est un thème récurrent de la littérature française du XIX‑e siècle, connu sous le nom de mal du siècle :

« J’ai vécu, j’ai passé ce désert de la vie,
Où toujours sous mes pas chaque fleur s’est flétrie
Où toujours l’espérance abusant ma raison
Me montrait le bonheur dans un vague horizon
Où du vent de la mort les brûlantes haleines
Sous mes lèvres toujours tarissait les fontaines (…)
Où jusqu’au souvenir, tout s’use et tout s’efface
Où tout est fugitif, périssable, incertain ;
Où le jour du bonheur n’a pas de lendemain ;
Combien de fois ainsi trompé par l’existence
De mon sein pour jamais j’ai banni l’espérance ! »

(Alphonse de Lamartine – « La foi »)

La sensibilité des grands écrivains et poètes du XIXème siècle s’apparente souvent à l’esprit des mystiques et des ascètes, aux yeux desquels les biens de ce monde, imparfaits, limités et périssables, ne présentent aucun intérêt, ni aucune valeur : « Je voulus me jeter pendant quelque temps dans un monde qui ne me disait rien et qui ne m’entendait pas. Mon âme qu’aucune passion n’avait encore usée, cherchait un objet qui pût l’attacher ; (…) hélas ! je cherche seulement un bien inconnu, dont l’instinct me poursuit. Est‑ce ma faute si je trouve partout des bornes, si ce qui est fini n’a pour moi aucune valeur ? » (Chateaubriand – « René »). Le mal du siècle est en fait le mal du monde moderne, qui n’a fait que progresser et s’aggraver depuis le XIXème siècle à nos jours. C’est pourquoi certaines oeuvres littéraires de l’époque conservent toute leur actualité, telles des visions prophétiques du monde d’aujourd’hui : « Les hommes doutaient de tout : les jeunes gens nièrent tout. Les poètes chantaient le désespoir. (…) Un sentiment de malaise inexprimable commença donc à fermenter dans tous les cœurs jeunes. Ce fut comme une dénégation de toutes choses du ciel et de la terre, qu’on peut nommer désenchantement ou désespérance (…) De même que ce soldat à qui l’on demanda jadis : A quoi crois‑tu ? et qui répondit : A moi ; ainsi la jeunesse de France entendant cette question, répondit : A rien. (…) Voici donc ce que disait l’âme : Hélas ! hélas ! Le religion s’en va ; (…) nous n’avons plus ni espoir, ni attente, pas deux petits morceaux de bois noir en croix devant lesquels tendre les mains » (Alfred de Musset – « La Confession d’un enfant du siècle » – une récente adaptation cinématographique vient confirmer l’actualité de cette oeuvre).    

Le mal de l’homme moderne est de la même nature que la détresse d’Adam dans le poème de Saint Silouane cité au début de cet article: « l’esprit mauvais a pris pouvoir sur moi, / Agite et fait souffrir mon âme. Car « celui qui ne soumet pas à Dieu sa propre volonté, se soumet à son adversaire » (St. Isaac le Syrien – « Discours ascétiques »).

Douze siècles après l’ascète syrien cité ci‑dessus, Baudelaire parvient à la même conclusion:  

« Sur l’oreiller du mal c’est Satan Trismégiste
Qui berce longuement notre esprit enchanté (…)  
C’est le Diable qui tient les fils qui nous remuent !
Aux objets répugnants nous trouvons des appas ;
Chaque jour vers l’Enfer nous descendons d’un pas »

(Charles Baudelaire – « Au lecteur », dans « Les fleurs du mal »).

(A suivre)

Viorel Ștefăneanu, Paris

Mon ame est triste jusqu’a la mort (Mt. 26, 38) (I)

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