La parabole des Vierges sages et des Vierges folles

publicat in Parole de l'Évangile pe 6 Octobre 2012, 04:44

5e Evangile de l’Onction

Matthieu 25/1‑13

 

L’Evangile est d’abord la lecture du « jour du Seigneur », le dimanche, mais les péricopes de nombreux dimanches ont déjà été commentées, et l’occurrence entre la parution d’un numéro d’Apostolia et les Evangiles des dimanches alentour ne permet pas toujours d’en choisir un. Il peut donc être utile d’aborder aussi les Evangiles lus lors des sacrements. C’est le cas avec la parabole des Vierges sages et des Vierges folles, qui est le 5e Evangile de l’office des Saintes Huiles1 (onction des malades) et qui est aussi la lecture pour le molébène des saintes vierges, comme par exemple pour Ste Geneviève de Paris2.

Cette parabole n’est rapportée que par St Matthieu. Elle se situe peu de temps après l’Entrée du Christ à Jérusalem (les Rameaux) et juste avant Sa passion. C’est un moment extrêmement difficile pour le Seigneur, car Il est en butte à l’hostilité déclarée des « scribes et des pharisiens »3, sur lesquels Il prononce sept « malédictions » (Mt 23/13‑36), avant de faire à Ses disciples la prophétie terrible de la fin des temps et de Son retour en gloire (Mt 24/1‑35).

Puis Il incite à la vigilance4 « car le Fils de l’Homme viendra à l’heure où vous n’y penserez pas » (Mt 24/44). Et pour illustrer Son propos Il raconte deux paraboles, celle des Dix Vierges et celles des Talents. La parabole des Dix Vierges est extrêmement difficile, car elle est déconcertante : elle brise nos canons et nous amène à passer de la culture religieuse à une véritable relation mystique avec le Christ.

« Alors le Royaume des Cieux sera semblable à… » : il s’agit bien ici de ce qui suivra le Second Avènement et qui est le but de la vie, le  Royaume céleste, qui s’oppose aux royaumes terrestres. C’est le règne de Dieu – Père, Fils et Saint‑Esprit – en tous et en tout, la déification de l’Homme et la transfiguration de l’univers. Le retour du Christ en gloire et le jugement universel constitueront le début de l’éon nouveau et éternel, l’éon du Royaume de Dieu. Comment y entrer ? L’exemple des Vierges sages et des Vierges folles constitue une mystagogie5.

« Dix » représente la plénitude naturelle et il s’agit de dix femmes, parce que la Femme représente l’humanité (dans la symbolique paulinienne, l’homme représente le Christ et la femme l’Eglise). L’humanité a pour vocation d’être « l’épouse » de Dieu, de s’unir à Lui. Cette communauté de dix Vierges représente en quelque sorte l’humanité à l’état naturel. Ici en effet, il n’y a pas d’allusion à la chute ni au péché. Et toutes ont une lampe : toutes ont eu la révélation (le Christ est la Lumière du monde). Toutes se mettent en route avec leurs lampes pour aller à la rencontre de l’Epoux céleste, car il est Celui qui a uni l’Homme à Dieu en s’incarnant (à la fin de la parabole, le Christ parle expressément de la « salle des noces »). Dieu vient vers nous, et nous, nous devons aller vers Lui. C’est un chemin spirituel, le chemin spirituel de l’humanité.

Tout cela est parfait. Mais aussitôt après le Seigneur prononce cette phrase lapidaire « cinq d’entre‑elles étaient folles et cinq sages » (que l’on peut traduire aussi par « avisées »). La proportion 5‑5 est intéressante : les 10 ont reçu la grâce, une grâce d’appel, mais cette grâce ne supprime pas la liberté, la volonté libre de l’Homme, l’effort personnel. Dans chacun de nous, il y a ce rapport qui exprime la synergie entre Dieu et l’Homme : Dieu ne fait pas les questions et les réponses. En quoi réside la folie des cinq premières ? Le Seigneur le dit clairement : « elles ne prennent pas d’huile avec elles ». Or une lampe sans huile ne peut pas brûler (c’est à dire éclairer) longtemps. Tandis que les sages « prennent de l’huile dans des vases », en plus de leur lampe. Aucune des dix ne savait qu’elle était la durée du chemin, car cela n’avait pas été révélé. Le Christ vient de dire, juste avant, que : « personne ne connaît le jour et l’heure [du Second Avènement], ni les anges des Cieux, ni le Fils, mais le Père seul »(Mt 24/36).

La lampe représente la grâce d’appel, la révélation du Christ en tant que Fils de Dieu, Messie. L’huile représente l’acquisition du Saint‑Esprit. Les vases contenant l’huile sont l’image du cœur des justes, le temple intérieur. Ceci est très important parce que ce chemin se fait dans la nuit. Quel en est le sens ? Il serait difficile de l’assimiler à la nuit du péché, car le Seigneur n’y fait pas du tout allusion et les 10 sont vierges. Il est plus raisonnable de penser que cette nuit représente l’inaccessibilité des pensées divines. Dieu demeure un mystère et nous allons vers Lui dans la nuit de notre ignorance.

Mais l’Epoux tarde à venir. C’est une épreuve, même pour les sages. Dieu éprouve toujours notre amour pour Lui : est‑ce l’ amour d’un instant ou un amour qui « brûle les profondeurs de notre cœur »6 ? Le Seigneur veut nous apprendre la patience et la persévérance : l’amour se vérifie dans la durée et dans les épreuves. Et toutes s’endorment, même les sages. Les lampes sont éteintes. C’est un élément assez mystérieux de la parabole. On peut simplement en dire ceci : il y a quelque chose, dans la quête de Dieu, qui dépasse les forces de l’Homme. Le sommeil représente la mort : peut‑être cela signifie‑t‑il que, pour accéder à Dieu et Le rencontrer, l’homme doit mourir entièrement à lui‑même. C’est aussitôt après cette image symbolique de la mort que l’Ange crie : « Voici l’Epoux », allusion directe à « la trompette retentissante des anges qui rassemblent les élus », dont le Seigneur vient de parler juste avant (Mt 24/31). L’Ange annonce la venue du Christ et crie « allez à Sa rencontre ». C’est Dieu qui décide et non pas l’Homme. Nous pouvons même dire que c’est le Père qui envoie les anges annoncer la seconde venue de Son Fils (le Père seul connaît le jour et l’heure).

Les Dix vierges se réveillent et se lèvent (image de la résurrection) puis préparent leurs lampes. On est toujours dans la nuit, parce que la fin du chemin demeure un mystère : la vision de l’Epoux céleste – Dieu tel qu’Il est – est soudaine, fulgurante, indicible. La nuit cessera lorsqu’elles auront franchi le voile du temple supra‑céleste, pour être introduites dans la Salle des noces, la Chambre nuptiale. Mais voilà, les cinq folles n’ont plus d’huile. Alors elles en demandent aux sages, qui refusent précisément parce qu’elles sont sages : « il n’y en aurait pas assez pour vous et pour nous… ». C’est un très grand enseignement spirituel : on acquiert le Saint‑Esprit pour soi‑même : chacun n’est responsable que de lui‑même devant Dieu. Les vases ne sont pas interchangeables. Le combat spirituel est un combat personnel. Les sages ajoutent : allez en acheter chez ceux qui en vendent, ce qui signifie : retournez à l’Eglise. C’est l’église en effet qui « vend gratuitement » la grâce, c’est là où se trouve le trésor divin. Elles y vont, mais c’est trop tard. L’Epoux surgit comme Il a jailli du tombeau : l’Epoux est comme l’éclair7. Il surgit quand nous sommes prêts, quand nous nous sommes longuement et patiemment préparés : c’est la Rencontre de notre vie. Puis la porte est refermée. Les folles arrivent longtemps après et crient : « Seigneur, ouvre‑nous ». Mais l’Epoux, le Juste Juge, prononce une sentence terrible : « Amen, Je vous le dis, Je ne vous connais pas ! ».

Quel est le sens spirituel de cette histoire ? Il faut remarquer que les dix femmes étaient toutes vierges et que les cinq taxées de folie n’ont apparemment commis aucune faute, au sens moral. C’est ici que se situe le cœur de l’enseignement du Christ, la mystagogie spirituelle. Le problème de la virginité est central. Quelle virginité ? La virginité est un préalable, un moyen, elle n’est pas le but. On n’est pas vierge pour soi‑même, en soi : on est vierge, ou plutôt on devient vierge (car personne ne l’est naturellement depuis la chute) pour quelque chose et surtout pour Quelqu’un. La virginité est un préalable8 à l’amour, à l’union. Le but est l’union à Dieu.

Les folles se sont contentées d’une virginité « naturelle », extérieure (proche de celle d’Eve avant la tentation). Les sages, elles, avaient un tel désir de rencontrer l’Epoux, qu’elles n’ont pas voulu prendre le risque de Le rater par manque de lumière, par manque d’huile : tout leur être était tourné vers l’Epoux. Leur virginité était « tournée vers l’unique amour », c’était un don. La preuve de leur amour est dans le fait qu’elles étaient là, lorsqu’Il est arrivé : elles L’attendaient. Le reproche que fait l’Epoux aux folles est très significatif : lorsque Je suis venu, vous n’étiez pas là, vous ne M’attendiez pas, vous ne M’aimez pas. Lorsqu’Il dit : « Amen, Je ne vous connais pas », il faut le comprendre dans le sens biblique du terme connaître, qui est de s’unir avec, ne faire qu’un. Le vrai péché de l’homme n’est pas moral, il est exclusivement spirituel : c’est de ne pas aimer Dieu, de ne pas rendre à Dieu l’amour qu’Il nous donne gratuitement. Si on ne L’aime pas, on ne peut pas l’épouser, on ne peut pas s’unir à Lui. Dans ce cas, la virginité ne sert à rien, car elle est centrée sur elle‑même.

Père Noël TANAZACQ, Paris

Notes :

1. L’office byzantin complet des Saintes Huiles, ou Onction des malades, comporte 7 jeux de lectures (7 Epîtres et 7 Evangiles) et 7 grandes prières de bénédiction et d’intercession : il devrait être célébré par 7 prêtres et le malade devrait recevoir 7 onctions avant de recevoir l’absolution avec l’Evangile, imposé sur sa tête. Il faut noter que, dans la tradition de la « Grande Eglise », c’est‑à‑dire Ste Sophie de Constantinople, on versait du vin dans l’huile, en mémoire du Bon Samaritain, qui avait versé de l’huile et du vin sur les plaies de l’homme attaqué par les brigands (c’est le 1er Evangile lu). L’évêque Jean de Saint‑Denis (1905‑1970) reprit cette antique tradition, lorsqu’il restaura un sacramentaire orthodoxe de rite occidental, après 1945.
2. Cet Evangile est celui qui est mentionné dans le Lectionnaire de Luxeuil pour la fête de Ste Geneviève de Paris du 3 Janvier. Ce lectionnaire du 7e s. est le plus célèbre des lectionnaires gallicans.
3. Le Christ subit une passion morale, avant de subir la passion physique.
4. Vigilance vient de « veiller », c’est‑à‑dire ne pas dormir, être éveillé, conscient. D’où : « vigiles », office de nuit.
5. Mystagogie : c’est le fait d’introduire quelqu’un dans les mystères, c’est une initiation spirituelle, une révélation, mais d’ordre pratique, expérimental.
6. Prière de la vêture de la chasuble [phélone] dans le rite occidental.
7. Le Christ vient de dire juste avant : « Car comme l’éclair part de l’Orient et se montre jusqu’en Occident, ainsi sera l’Avènement du Fils de l’Homme » (Mt 24/27).
8. La virginité (qui est une pureté‑intégrité‑unité, un « non‑mélange ») ne suffit pas. En effet le Christ a dit : « Soyez purs comme la colombe et sages [avisés] comme le serpent » (Mt 10/16). Cela signifie : soyez conformes à l’Esprit‑Saint (la Colombe divine) et au Christ (la Sagesse divine). Le Saint‑Esprit en effet est apparu sous la forme d’une colombe dans l’Evangile lors de la Théophanie et le Christ est prophétisé par le Serpent d’airain porté sur une croix, fabriqué par Moïse pour sauver le peuple infidèle des serpents brûlants(Nb 21/4‑9), ce qui est expressément confirmé par le Christ en Jn 3/14. Eve était « pure », mais elle n’a pas été avisée face à Satan, qui s’était déguisé en serpent, symbole de sagesse. Elle a été vaincue. La pureté peut être naïve. Les Vierges sages réunissent les deux qualités spirituelles antinomiques : elles sont pures et sages.