Saint Paul et sa mission de prédicateur (III)

publicat in Théologie et science pe 8 Juin 2012, 08:51

VI ‑ Paul, apôtre des nations

L’Epître aux Galates relate que « lorsque Celui qui m’a mis à part depuis le sein de ma mère et m’a appelé par sa grâce a jugé bon de révéler en moi son Fils afin que je l’annonce parmi les païens, aussitôt, loin de recourir à aucun conseil humain ou de monter à Jérusalem auprès de ceux qui étaient apôtres avant moi, je suis parti pour l’Arabie, puis je suis revenu à Damas » (1, 15‑17). « Ensuite, au bout de quatorze ans, je suis monté de nouveau à Jérusalem avec Barnabé ; j’emmenai aussi Tite avec moi. Or, j’y montai à la suite d’une révélation et je leur exposai l’Evangile que je prêche parmi les païens ; je l’exposai aussi dans un entretien particulier aux personnes les plus considérées, de peur de courir ou d’avoir couru en vain. » (2, 1 – 2). En clair, Dieu qui l’a mis à part dans le sein de sa mère, lui a révélé son Fils afin qu’Il l’annonce aux païens, c’est‑à‑dire aux nations – Paul est l’Apôtre des nations –. Dès lors, la Croix du Christ, comprise dans la lumière de la Résurrection et de l’expérience du chemin de Damas, détermine sa mission et, en particulier, celle auprès des nations. Saint Paul est, en fait, l’instrument que Dieu s’est choisi car il était écrit dans le psaume 2, v. 7 et 8 : « Le Seigneur m’a dit : „Tu es mon Fils, moi, aujourd’hui, je t’ai engendré. Demande, et je te donnerai les nations en héritage, pour domaine, les extrémités de la terre” » (trad. des Septante).

Alors, pourquoi certains considèrent‑ils que c’est à la suite de circonstances particulières, notamment parce que saint Paul n’a pas été écouté par ses coreligionnaires et qu’il a rencontré un certain succès auprès des païens, qu’il s’est imposé comme l’Apôtre des nations ? Les versets 15 et 16 battent en brèche cette opinion. En effet, ils attestent un lien étroit entre, d’abord, la révélation à Saül du Fils de Dieu et, ensuite, l’annonce par saint Paul du Fils de Dieu aux nations. Donc, le fait de prêcher l’Evangile aux païens, aux nations, n’est pas une question de circonstances historiques.

Comment se fait‑il que la Loi se trouve relativisée ?

Autre question qu’il est possible de se poser : Comment se fait‑il que la Loi se trouve relativisée par la Croix du Christ ? Pourtant, cette Loi est bonne car elle a été donnée par Dieu. Est‑ce que cela signifierait que Dieu a changé de plan au cours de l’histoire de l’humanité ? Comment se fait‑il que la Croix du Christ relativise la Loi aux yeux de Paul ? D’un autre côté, comme le dit saint Paul au chap. 15 de la première Epître aux Corinthiens : « Christ est mort pour nos péchés, selon les Ecritures. Il a été enseveli, il est ressuscité le troisième jour, selon les Ecritures. Il est apparu à Céphas [Pierre], puis aux Douze » (v. 3‑5) Il y a bien eu un accomplissement de l’Ecriture. Or, qu’est‑ce l’Ecriture, sinon le contenu des promesses divines.

En fait, la Croix du Christ n’est pas en rupture avec les Ecritures puisqu’Elle en est accomplissement. Pourquoi saint Paul va‑t‑il instituer une sorte de rupture ? De fait, certains – les Judéo‑chrétiens – lui manifestèrent leur hostilité. Mais, pour l’Apôtre, tout repose sur une tension entre, d’une part, la centralité du kérygme de la Croix du Christ et, d’autre part, l’affirmation de la fidélité de Dieu à ses promesses. Mais comment peut‑on dire que Dieu est fidèle si la Croix du Christ semble changer les règles du jeu ? Alors, saint Paul s’appuie sur un concept biblique important, celui du « mystère de la foi ».

Pour aborder, premièrement, ce concept de mystère, il est judicieux de scruter les versets 6 à 14 du chap. 3 de l’Epître aux Galates : « Puisque „Abraham eut foi en Dieu et que cela lui fut compté comme justice” [cf. Gn 15, 6], comprenez‑le donc : ce sont les croyants qui sont fils d’Abraham. D’ailleurs, l’Ecriture, prévoyant que Dieu justifierait les païens par la foi, a annoncé d’avance à Abraham cette bonne nouvelle : „Toutes les nations seront bénies en toi” [cf. Gn 12, 3]. Ainsi donc, ceux qui sont croyants sont bénis avec Abraham, le croyant. Car les pratiquants de la Loi sont tous sous le coup de la malédiction, puisqu’il est écrit : „Maudit soit quiconque ne persévère pas dans l’accomplissement de tout ce qui est écrit dans le livre de la Loi” [cf  Dt 27, 26]. Il est d’ailleurs évident que, par la Loi, nul n’est justifié devant Dieu, puisque „celui qui est juste par la foi vivra” [cf. Ha. 2, 4]. Or le régime de la Loi ne procède pas de la foi ; pour elle, „celui qui accomplira les prescriptions de cette Loi en vivra” [Lv. 18, 5]. Christ a payé pour nous libérer de la malédiction de la Loi, en devenant lui‑même malédiction pour nous, puisqu’il est écrit : „Maudit quiconque est pendu au bois” [cf. Dt. 21, 23]. Cela pour que la bénédiction d’Abraham parvienne aux païens en Jésus Christ, et qu’ainsi nous recevions, par la foi, l’Esprit, objet de la promesse ».

La Loi n’est pas mauvaise, mais limitée

Dès lors, saint Paul reconnaît que la Loi n’est pas mauvaise, mais qu’elle a atteint une certaine limite. Cette limite de la Loi est la suivante : l’homme n’est pas en capacité de pratiquer pleinement la Loi car « les pratiquants de la Loi sont sous le coup de la malédiction » (Ga. 3, 10) ; cela signifie que les pratiquants de la Loi font l’expérience de l’incapacité de la pratiquer pleinement ; c’est l’expérience du péché. Nul ne peut être juste devant Dieu (Ga. 3,11). Le juste, c’est celui qui accomplit pleinement la Loi. Nul ne peut être justifié devant Dieu à cause du péché. L’Apôtre le rappelle dans son Epître aux Romains, en particulier au chap. 7. La Loi n’est pas mauvaise mais il y a le péché qui vient tout corrompre.

Donc, qu’en est‑il depuis l’avènement du Christ ? « Christ a payé pour nous libérer de la malédiction de la Loi » (Ga. 3, 13), parce que, comme le précise saint Paul, celui qui est crucifié, pendu au bois, est sous le coup de la malédiction. Le Christ lui‑même semblait sous le coup de la malédiction. Mais voilà que la Résurrection du Christ, démontre, contrairement aux apparences, que le Christ n’est pas sous le coup de la malédiction : la réponse de Dieu est de proclamer, au contraire, que le Christ est béni de Dieu. En quelque sorte, il y avait une incapacité pour la Loi de justifier pleinement l’homme à cause du péché. L’homme n’est pas capable d’être juste devant Dieu. Et voilà que la Croix du Christ révèle que ce qui en apparence était malédiction, peut devenir bénédiction.

La Loi n’est pas mauvaise mais limitée, assure saint Paul, dans son Epître aux Romains, en son chap. 3, « Maintenant, indépendamment de la Loi, la justice de Dieu a été manifestée ; la loi et les prophètes lui rendent témoignage » (v. 21). La Loi rendait maudit le Christ sur le bois de la Croix. Or, la Résurrection montre le contraire. Donc, la Loi est relativisée par Paul, ce qui lui permet de préciser que « la justice de Dieu a été manifestée ». Il va même plus loin puisque la Loi elle‑même et les prophètes lui rendent témoignage. « C’est la justice de Dieu par la foi en Jésus‑Christ pour tous ceux qui croient, car il n’y a pas de différence : tous ont péché, sont privés de la gloire de Dieu, mais sont gratuitement justifiés par sa grâce, en vertu de la délivrance accomplie en Jésus‑Christ. » (v. 22 à 24) « Tous sont justifiés », c’est‑à‑dire rendus justes mais de manière gratuite indépendamment de la Loi. Donc la Torah se trouve bien relativisée.

Mais, premièrement, comment peut‑on avancer qu’ « indépendamment de la Loi, la justice de Dieu a été manifestée ; la loi [elle‑même] et les prophètes lui rendent témoignage » ? Comment peut‑on certifier que les Ecritures lui rendent témoignage ? Comment peut‑on divulguer que la relativisation de la Loi par rapport à la Croix du Christ est déjà inscrite dans l’Ecriture ? Il ressort que cela n’est pas explicitement inscrit.  Pourtant, saint Paul dit qu’indépendamment de la Loi, la justice de Dieu est manifestée ; tous ont péché – Comme pécheurs, ils sont donc sous le coup d’une condamnation – Mais la justice de Dieu se manifeste en justifiant gratuitement – Il rend juste – en vertu de la délivrance accomplie par le Christ, par la Croix du Christ.

Le mystère de la foi

Deuxièmement, pourquoi Paul emploie‑t‑il le terme de « mystère » (Ep. 3, 3) ? Ce mot mystère vient du livre de Daniel, dans son chap. 2 : « Que le nom de Dieu soit béni, depuis toujours et à jamais ! Car la sagesse et la puissance lui appartiennent. C’est lui qui fait alterner les temps et les moments ; il renverse les rois et élève les rois ; il donne la sagesse aux sages, et la connaissance à ceux qui savent discerner. C’est lui qui révèle les choses profondes et occultes ; il connaît ce qu’il y a dans les ténèbres, et avec lui demeure la lumière » (v. 20‑22). « Daniel répondit en présence du roi et dit : ‘’ Le mystère dont le roi s’enquiert, ni sages, ni conjureurs, ni magiciens, ni devins ne peuvent l’exposer au roi. Mais il y a un Dieu dans le ciel qui révèle les mystères (…) et le révélateur des mystères t’a fait connaître ce qui adviendra. » (v. 28‑29)

La révélation des mystères consiste à montrer des choses cachées, qui n’étaient donc pas encore visibles. Alors, en utilisant le terme de mystère pour parler du mystère de la foi, saint Paul veut fait comprendre à ses lecteurs que tout n’est pas exprimé clairement dans l’Ecriture. Par contre, il est annoncé que Dieu révèle ou va dévoiler des choses cachées. Donc, s’il y a des choses qui ne sont pas en conformité apparente avec l’Ecriture, si la Croix du Christ n’est pas directement annoncée dans l’Ecriture, il est publié qu’il y a un Dieu qui va révéler des mystères (cf. Dn. 2, 28). Que le mystère de la Croix soit annoncé maintenant, c’est donc normal puisqu’il est écrit qu’il y a un Dieu qui révèle les mystères. C’est la raison pour laquelle saint Paul use volontiers de cette expression : « le mystère de la Croix », d’autant qu’il déclare avoir eu connaissance, par révélation, c’est‑à‑dire sur le chemin de Damas, de ce mystère.

Dès lors, saint Paul estime que par le mystère de la Croix du Christ, maintenant révélé, la Loi se trouve de facto relativisée, qu’Elle ne rend pas juste devant Dieu. Donc, grâce à la Croix du Christ, il n’est pas nécessaire d’imposer les principes de la Loi aux baptisés issus des nations païennes. A l’inverse, obliger les nations païennes à pratiquer la Loi, c’est réduire la force de la Croix du Christ et mettre en péril Celle‑ci. Alors, comment saint Paul voit‑il le rapport entre Juifs et non Juifs dans cette perspective‑là ? Deux textes concernent ce rapport :

Dans l’Epître aux Ephésiens, au chap. 3, Paul précise que  « c’est pourquoi moi, le prisonnier de Jésus‑Christ pour vous, les païens… si du moins vous avez appris la grâce que Dieu, pour réaliser son plan, m’a accordée à votre intention, comment, par révélation, j’ai eu connaissance du mystère, tel que je l’ai esquissé rapidement. Vous pouvez constater, en me lisant, quelle intelligence j’ai du mystère du Christ. Ce mystère, Dieu ne l’a pas fait connaître aux hommes des générations passées, comme il vient de le révéler maintenant par l’Esprit à ses saints apôtres et prophètes. » (v. 1 à 5).  Ce mystère est révélé seulement maintenant et c’est conforme à l’Ecriture car il est dit dans l’Ecriture que c’est Dieu qui révèle ce mystère. Voilà le mystère : « Les païens sont admis au même héritage, membres du même corps, associés à la même promesse, en Jésus Christ, par le moyen de l’Evangile. » (v. 6). Par le moyen de l’Evangile, les païens sont associés au même héritage et sont co‑incorporés, associés à la même promesse en Jésus‑Christ, associés à la même promesse que le peuple d’Israël.

Les nations et Israël, membres d’un même corps

La Croix du Christ autorise aussi d’associer les nations à la mission du peuple d’Israël, de les admettre au même héritage, d’être membres du même Corps ; Saint Paul  rappelle qu’il « en a été fait ministre par le don de la grâce que Dieu m’a accordée en déployant sa puissance. […] j’ai reçu cette grâce d’annoncer aux païens l’impénétrable richesse du Christ et de mettre en lumière comment Dieu réalise le mystère tenu caché depuis toujours en lui, le créateur de l’univers. » (Eph. 3, 7‑9).  Mais, attention ! Il n’y a pas d’idée de substitution. Ce n’est pas le remplacement d’un Israël par un autre. Il est vrai que l’Eglise, parfois, est présentée comme le nouvel Israël qui remplace l’ancien Israël. L’Apôtre n’emploie jamais le terme de nouvel Israël à propos de l’Eglise. L’Eglise, c’est Israël et les nations qui sont associés ou du moins, les nations qui sont associées à la grâce qui avait été faite à Israël. C’est la conception de saint Paul. D’ailleurs, dans son Epître aux Romains, au chap. 11, il indique bien que Dieu n’a pas rejeté son peuple Israël, même si une grande majorité des Juifs n’a pas accédé à la foi chrétienne : « Je ne veux pas, frères, que vous ignoriez ce mystère, de peur que vous ne vous preniez pour des sages : l’endurcissement [il s’agit du refus de la foi chrétienne] d’une partie d’Israël durera jusqu’à ce que soit entré l’ensemble des païens. Et ainsi tout Israël sera sauvé, comme il est écrit : „De Sion viendra le libérateur, il écartera de Jacob les impiétés. Et voilà quelle sera mon alliance avec eux, quand j’enlèverai leurs péchés” [Is. 59, 20‑21]. Par rapport à l’Evangile, les voilà ennemis, et c’est en votre faveur ; mais du point de vue de l’élection, ils sont aimés [cf. Dt 4, 37], et c’est à cause des pères. Car les dons et l’appel de Dieu sont irrévocables [cf Nb 23, 19]. Jadis, en effet, vous avez désobéi à Dieu et maintenant, par suite de leur désobéissance, il vous a été fait miséricorde ; de même eux aussi ont désobéi maintenant, par suite de la miséricorde exercée envers vous, afin qu’ils soient maintenant eux aussi objet de la miséricorde. Car Dieu a enfermé tous les hommes dans la désobéissance pour faire à tous miséricorde. » (Rm. 11, 25‑32). Saint Paul rappelle que le rejet de Jésus par les Juifs durera jusqu’à ce que soit entré dans l’Eglise l’ensemble des païens. Pour lui, ce n’est pas un non définitif. En tout cas, le dernier mot, c’est qu’Israël sera sauvé. Belle perspective de la part de saint Paul.

La Croix du Christ a donc ouvert le Salut aux nations, ce qui ne signifie pas que le peuple d’Israël a perdu sa vocation car Dieu est toujours fidèle à ses promesses qui sont irrévocables. Dans l’esprit de saint Paul, cette ouverture du Salut aux nations ne signifie pas que Dieu a changé de plan et qu’Il a abandonné le peuple élu. Le fait que saint Paul se soit tourné vers les païens, vers les nations, n’est donc pas une question de circonstances. Pour lui, c’est une conséquence directe de la Croix du Christ.

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Les Epîtres de saint Paul ne sont pas toujours faciles à comprendre. La deuxième Epître de saint Pierre, elle‑même, au chap. 3, l’affirme : « C’est pourquoi, mes amis, dans cette attente, faites effort pour qu’Il [le Seigneur] vous trouve dans la paix, nets et irréprochables. Et dites‑vous bien que la longue patience du Seigneur, c’est votre salut ! C’est dans ce sens que Paul, notre frère et ami, vous a écrit selon la sagesse qui lui a été donnée. C’est aussi ce qu’il dit dans toutes les lettres où il traite de ces sujets : il s’y trouve des passages difficiles dont les gens ignares et sans formation tordent le sens, comme ils le font aussi des autres Ecritures pour leur perdition. Eh bien, mes amis, vous voilà prévenus : tenez‑vous sur vos gardes, ne vous laissez pas entraîner par les impies qui s’égarent et ne vous laissez pas arracher à votre assurance ! Mais croissez dans la grâce et la connaissance de notre Seigneur et Sauveur Jésus‑Christ. A lui la gloire dès maintenant et jusqu’au jour de l’éternité. Amen » (v. 14‑18).

L’auteur de cette épître, implicitement, loue la richesse de la prédication de Paul. Lire les Epîtres de saint Paul ne peut laisser indemne.