Ajouté le: 5 Septembre 2011 L'heure: 15:14

L’entretien avec Nicodème

Dimanche avant l’Exaltation de la croix

L’entretien avec Nicodème

La fête de l’Exaltation de la Croix (14 septembre) est en réalité la fête de la découverte de la vraie croix par Ste Hélène, la mère de l’empereur Constantin, vers 328, et de sa présentation à la vénération des fidèles par St Macaire de Jérusalem1. Elle a revêtu une importance particulière en Orient, parce que la partie la plus importante de la vraie Croix a été apportée à Constantinople (après que l’empereur Héraclius ait pu, en 630, récupérer la sainte relique qui avait été volée par les Perses en 614 lors de la prise et de la mise à sac de Jérusalem) et qu’elle est devenue l’emblème et la sauvegarde de la ville (d’où le tropaire : «… et sauvegarde notre cité ».). L’Eglise d’Orient en a fait un second Vendredi Saint (d’où le jeûne rigoureux), alors que l’Occident y a vu le triomphe de la Croix (la Croix glorieuse) avec un aspect festif2. Cela a entraîné un développement liturgique important, qui a donné lieu progressivement à un second cycle : le cycle de la Croix, avec les dimanches « après la Croix », qui doublent les dimanches « après-Pentecôte ».

La péricope de ce dimanche (Jean 3 , 13-17) ne constitue qu’une petite partie du long entretien de Nicodème avec le Seigneur, qui doit être pris dans son ensemble (versets 1- 21), si on veut en comprendre le sens profond. La scène se passe au début de la vie publique du Seigneur, peu après les noces de Cana : le Seigneur rentre à Capharnaüm où Il demeure avec Ses disciples peu de jours, puis Il monte à Jérusalem pour participer à Sa « première » Pâque en tant que Messie révélé. Et là, Il fait la première purification du Temple (la seconde sera le jour des Rameaux, 3 ans plus tard). C’est après cet événement, et peut-être en raison de ce dernier, qu’un pharisien nommé Nicodème vient trouver Jésus, de nuit, c’est-à-dire dans la plus extrême discrétion. Tout cela est riche d’enseignements.

Nicodème3 est un notable, c’est à dire quelqu’un d’important et de connu. Le Seigneur Lui-même lui dit : tu es docteur en Israël… Il était donc aussi un théologien reconnu, connaissant parfaitement l’Ecriture. C’est un pharisien, donc un juif pieux, appliquant la Loi à la lettre. Il apparaît trois fois dans l’Evangile : outre ce passage, en Jean 7, 5 où Il prend la défense de Jésus devant le Sanhédrin et en Jean 19, 39 où il vient avec Joseph d’Arimathie dépendre Jésus de la Croix pour le oindre d’aromates et le mettre au tombeau, le soir du Vendredi Saint. Il est probable qu’il ait été membre du Sanhédrin, le tribunal religieux suprême d’Israël. Nicodème et Joseph représentent quelque chose d’important : ils nous révèlent que, au sein du pouvoir religieux juif, il y avait des gens qui croyaient en Jésus, mais qui n’osaient pas le montrer, parce que le Sanhédrin avait une doctrine officielle qui rejetait a priori le rabbi Ieshouah de Nazareth en tant que messie. C’est une belle leçon pour nous tous : il ne faut jamais suivre les opinions officielles, la pensée unique, le formalisme intellectuel, moral ou religieux, se laisser conduire, ni « aboyer avec les loups » : il faut toujours demeurer libre et se déterminer intérieurement, comme nous l’enseigne le Seigneur. Nicodème et Joseph sont deux belles figures de justes en Israël ; ils correspondent à cette parole de St Paul : brillez comme des flambeaux au sein d’une génération perverse et dépravéee (Phil. 2, 15).

Nicodème fait d’abord une belle confession du Messie : Rabbi, nous savons que Tu es un docteur venu de Dieu, car personne ne peut faire ces miracles que Tu fais, si Dieu n’est avec lui. Ce qu’il dit relève du bon sens et constitue une condamnation pour le judaïsme officiel. Le Seigneur, au lieu de le conforter, fait une réponse déconcertante, qui semble n’avoir aucun rapport : Amen, amen, Je te le dis, si un homme ne naît de nouveau, il ne peut voir le Royaume de Dieu. Souvent, lorsque le Seigneur constate l’avancement spirituel de son interlocuteur, Il l’initie à une révélation plus élevée. Ici, en l’occurrence, Il révèle le baptême nouveau. Nicodème prend les paroles du rabbi à la lettre (comment peut-on renaître ?) et avoue ne pas comprendre. Le Seigneur précise alors Sa pensée en parlant de la nouvelle naissance « d’eau et d’esprit ». En fait, pour la première fois, Il parle expressément du baptême chrétien, qui nous permet de renaître de l’eau – matière primordiale cosmique – et de l’Esprit – c’est-à-dire de Dieu. C’est la recréation du monde : la première naissance, naturelle, dans le monde déchu, nous conduit à la mort ; la nouvelle naissance nous conduit à la vie, et à la vie éternelle, en Dieu, celle du Royaume de Dieu. La renaissance « de l’Esprit » fait de l’homme un enfant de Dieu, conduit par l’Esprit de Dieu, qui le conduit où Il veut, c’est-à-dire selon les pensées de Dieu le Père. C’est cet homme spirituel qui peut entrer en communion avec Dieu, entrer dans le Royaume de Dieu, c’est-à-dire que le Père peut régner en lui par le Saint-Esprit, qui habite dans son cœur. Il n’est pas surprenant que, quelques versets plus loin (22 à 24), St Jean nous dise que le Christ et Ses disciples se rendissent au bord du Jourdain pour y baptiser, en précisant que Jean [Baptiste] baptisait aussi à Enon … . Le problème central est celui du baptême : on va passer du baptême de Jean – baptême d’eau, préfigure symbolique4 – au baptême d’eau et d’esprit, celui du Christ.

Après un dialogue riche, le Christ fait la prophétie de Sa mort et de Sa résurrection, qui est intimement liée au baptême : Et comme Moïse éleva le serpent dans le désert, il faut de même que le Fils de l’Homme soit élevé, afin que quiconque croit en Lui ait la vie éternelle. Il faut décrypter ce passage difficile (mais le Seigneur s’adressait à un docteur de la Loi).

Après leur sortie d’Egypte, les Hébreux marchèrent pendant 40 ans dans le désert avant de pouvoir entrer dans la terre promise de Canaan. Mais, arrivés à la montagne de Hor (au Nord de la péninsule du Mont Sinaï, à la frontière Sud du pays de Canaan) et face aux obstacles et à la dureté de sa vie quotidienne, le peuple se révolta à nouveau5 contre Moïse et voulut retourner en Egypte. Le Seigneur châtia alors Son peuple en envoyant contre lui des serpents brûlants : beaucoup moururent. Les Hébreux se repentirent et vinrent supplier Moïse. Le Seigneur indiqua à Moïse l’antidote : Fais-toi un serpent brûlant et place-le sur une perche : quiconque aura été mordu et le regardera conservera la vie (Nb.21, 6-9).

Pour voir le serpent d’airain, il fallait qu’il soit « élevé ». C’est une préfigure du Christ sur la Croix. Le serpent est le symbole de la sagesse. C’est pour cela que Satan se déguisa en serpent, pour mieux tromper Eve. « Brûlant » représente le feu de l’amour divin6. Le Christ est la Sagesse divine, qui nous révèle l’amour fou de Dieu pour l’Homme : en acceptant de mourir sur la croix, Il a trompé Satan. Il est le Serpent divin, l’antidote du serpent satanique. Et la perche, c’est la croix, l’arbre de la connaissance du bien et du mal planté au centre du Paradis. Il fallait que l’Homme acceptât de mourir à lui-même en renonçant à connaître les antinomies du monde, pour s’unir à Dieu en accédant à l’arbre de vie. L’Homme n’ayant pas voulu faire ce chemin, le Fils de l’Homme et Fils de Dieu va le faire. Voilà pourquoi le Christ dit : il faut de même que le Fils de l’homme soit élevé. Dans l’Empire romain, la croix était un supplice légal et tout le monde savait que « être élevé » signifiait être crucifié7, et donc tué dans d’atroces souffrances, publiques.

Le Christ est le Serpent divin qui donne Sa vie pour nous. Avant de mourir physiquement, Il est mort intérieurement, mort à Lui-même parce que, comme homme, Il n’a pas compris pourquoi, Lui, le seul homme juste et innocent, le « seul sans péché », devait être crucifié et tué. Mais Il a accepté sans comprendre : Il a obéi à Son Père, par amour pour Lui. C’est par cette obéissance à Dieu qu’Il nous sauve.

Père Noël Tanazacq, Paris

Notes :

1. Sainte Hélène a été la 1ère femme de Constance Chlore. Lorsque ce dernier devint César des Gaules, l’empereur Dioclétien lui imposa de la répudier pour épouser Fausta, la fille de son co-empereur Maximien. Après l’accession de son fils Constantin au pouvoir impérial en Occident (312), puis en Orient (324), elle a bénéficié des largesses du trésor impérial, ce qui lui a permis de faire construire en Terre sainte de nombreuses églises (dont celle de Bethléem, toujours là) et de faire des recherches pour retrouver la vraie Croix , celle du Christ. Aucune source historique contemporaine ne permet d’étayer ce fait, qui relève seulement de la tradition, dont St Ambroise (fin 4ème s.) est le premier témoin. L’ostension de la Croix par St Macaire devant le peuple, qui s’agenouilla et murmura Kyrie eleison, est à l’origine du rite de l’hypsosis : la bénédiction par l’évêque des 4 points cardinaux avec la croix de l’autel (en fait l’abaissement puis l’élévation de la croix, qui s’achève par une bénédiction) tandis que le peuple se prosterne puis se relève en chantant 4 fois 100 Kyrie eleison. Dans l’Occident gallo-romain, cette fête était le 3 mai.
2. Ce qui est curieux, car l’Occident porte naturellement un regard historique sur les Mystères, en raison de son amour pour l’Incarnation du Verbe, tandis que l’Orient porte un regard mystique, intemporel, en raison de son amour pour la Divine Trinité (toute la Semaine Sainte en témoigne). Mais ici, et c’est la seule fois de l’année liturgique, c’est l’inverse : l’Occident a l’esprit oriental, et l’Orient l’esprit occidental (on lit la Passion le jour de la fête et on jeûne comme un Vendredi Saint, alors qu’on est au milieu du Temps après la Pentecôte).
3. Nicodème veut dire, en grec, peuple victorieux ou victoire du peuple. Curieusement, St Nicodème ne se trouve pas dans le ménologe oriental (celui de l’Athos). Par contre, il est fêté dans le martyrologe occidental au 3 août.
4. Jean Baptiste dit : Moi je vous baptise dans l’eau en vue du repentir, mais Celui qui vient derrière moi…Lui vous baptisera dans l’Esprit-Saint et le feu (Mt 3, 11).
5. Ils s’étaient déjà révoltés en fabriquant le veau d’or, juste après l’Alliance du Sinaï.
6. Serpent brûlant se dit « séraph » en hébreu. Les Séraphins constituent le 1er cercle angélique, celui qui est le plus proche de Dieu, les 7 lumières qui se tiennent devant le trône de Dieu (Apo.1, 4). Ils sont « premiers » parce que brûlants du feu de l’amour divin, qu’ils transmettent aux hiérarchies inférieures. Le 2e cercle est celui des Chérubins, qui représentent la connaissance la plus élevée pour les créatures. Pour passer à l’état séraphique, il faut être capable de mourir à toute connaissance : il faut mourir à soi-même. Satanaël a refusé cet abaissement, en refusant la kénose de Dieu dans l’incarnation du Verbe : il est un chérubin déchu. « Brûlant » est un terme antinomique : le feu divin transfigure ceux qui le reçoivent et brûle ceux qui le refusent (c’est l’enfer).
7. Le Seigneur dira aussi, le jour de Rameaux : Et Moi,quand J’aurai été élevé de terre, J’attirerai à Moi tous les hommes (Jean 12/32).St Jean ajoute : En parlant ainsi, Il indiquait de quelle mort il devait mourir.

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