Ajouté le: 5 Juin 2011 L'heure: 15:14

Les lis des champs ou Ne pas s’inquiéter de la vie biologique

(3e dimanche après la Pentecôte – Matthieu 6/22-34)

 

Les lis des champs ou Ne pas s’inquiéter de la vie biologique

Dans tous les rites, le temps après la Pentecôte est le plus long de l’année liturgique. C’est normal pour deux raisons. La première relève du bon sens : la mémoire des grandes fêtes chrétiennes, c’est-à-dire des événements qui concernent notre salut, n’occupe pas tous les dimanches de l’année, même avec des périodes préparatoires (les carêmes) et des temps « après », entre les grandes fêtes. Mais il y a une autre raison, plus spirituelle : le Christ accomplit « rapidement » le salut de l’Homme et du monde (après s’être préparé pendant 30 ans dans le silence. Il parle pendant 3 ans et Il sauve le monde en 3 jours). Mais nous, Ses disciples, ne sommes pas rapides. Après avoir fait le mémorial de tous Ses actes salvifiques, depuis Noël jusqu’à l’Ascension, et être parvenus à celui de la naissance de l’Eglise par la Descente du Saint-Esprit sur les Apôtres, nous entrons dans un autre cycle, qui est celui du travail de l’homme avec la grâce, personnel et communautaire : c’est le temps « après la Pentecôte ». Il est long parce que l’Homme est lent : il nous faut beaucoup de temps pour assimiler l’enseignement du Christ, l’expérimenter et changer.

Dans tous les rites l’esprit de ce temps liturgique est le même : l’Eglise fait alterner des événements de la vie du Christ, qui sont en général des miracles (des guérisons ou des exorcismes) riches d’enseignements spirituels, et des enseignements qui sortent de la bouche même de Dieu, comme c’est le cas ici. Elle fait alterner praxis et théoria, ce qui est une remarquable pédagogie.

Cet Evangile est un passage du discours inaugural du Seigneur, appelé souvent « Sermon sur la montagne », rapporté dans sa totalité seulement chez St Matthieu (et beaucoup plus brièvement chez St Luc). Après que le Christ s’est manifesté comme Messie lors de la Théophanie, et qu’il a vaincu Satan, dans la faiblesse de Son humanité, lors de la tentation au désert, Il s’installe en Galilée, appelle Ses disciples et commence à prêcher. Son premier grand discours est d’une extrême importance, parce qu’il s’agit de la nouvelle Loi, l’échelle de la sainteté, qui commence par les Béatitudes. Cette nouvelle Loi n’a pas pour but de rendre les hommes « bien » (bons ?) comme c’était le cas pour le Décalogue, mais parfaits, saints, divins. C’est pour cela qu’elle est extrêmement difficile, à la limite des possibilités humaines : le Christ veut nous rendre « parfaits, comme votre Père céleste est parfait » (Mt 5/48). Si on oublie cela, on ne peut rien comprendre à cet enseignement, qui peut même paraître excessif et impossible.

Après ce nouveau Décalogue que sont les Béatitudes, le Seigneur développe point par point tous les degrés de la sainteté, dans un très long discours qui est fait de révélations (par exemple : « vous êtes le sel de la Terre ») et de conseils spirituels, de mises en garde, de commandements (faites ceci, ne faites pas cela…). Ce discours est le trésor éternel de l’Eglise : toute la vie chrétienne s’y trouve.

La péricope qui nous concerne1 (et qui est lue aussi en Occident, le 14e dimanche après la Pentecôte) se situe plutôt vers la fin du discours. Il faut donc tenir compte du fait que le Seigneur a déjà donné, avant ce passage, un enseignement substantiel d’une immense élévation théologique et spirituelle. Elle comporte trois éléments importants et distincts, que nous allons examiner successivement.

L’œil est la lampe du corps. Ce court logion2 est très difficile à comprendre, car le Seigneur parle simultanément d’éléments physiques et d’éléments spirituels ; les éléments physiques étant le reflet symbolique des éléments spirituels. Tout d’abord, il part de la vue physique : on ne peut voir la lumière du jour que si l’on a des yeux en bon état3. Et c’est effectivement notre œil qui permet à la lumière d’entrer en nous. Si nos yeux sont en mauvais état4, on est aveugle, et donc dans les ténèbres. Mais Il transpose simultanément cet élément sur le plan spirituel : c’est l’œil intérieur de l’Homme qui apporte ou non la lumière spirituelle. Si cet œil intérieur fait défaut, si le discernement fait défaut, ce que l’on croit être lumière est en fait ténèbres. C’est tragique.

Nul ne peut servir deux maîtres…Vous ne pouvez, servir Dieu et Mammon. Mammon veut dire « richesse » en araméen, d’où « argent » (monnaie ?)5. Il s’agit en fait de l’argent en tant qu’idole. Le Seigneur juge d’une façon très sévère la puissance de l’argent. L’argent, la puissance financière, a une emprise redoutable sur l’âme humaine. L’homme peut en devenir esclave et cette idole peut remplacer Dieu dans son cœur. Combien le Seigneur, en tant qu’homme, connaît l’âme humaine, sa fragilité, ses faiblesses ! D’ailleurs c’est par amour de l’argent que Juda Le trahira. Le Seigneur est catégorique : c’est ou Dieu ou l’Argent, mais pas les deux en même temps. Pour servir le Tout-puissant, il faut renoncer aux fausses puissances, dont l’argent est la plus répandue, la plus universelle. Nous devons reconnaître que le Christ n’a pas été entendu : notre monde est celui de l’argent-roi, jusqu’à la caricature. Même l’Eglise n’est pas toujours épargnée.

Enfin, Il aborde le problème fondamental de la nourriture et du vêtement, c’est-à-dire de la vie biologique et des soucis de ce monde. C’est un développement très long, parce que cela concerne tous les êtres humains et que, ce qu’Il va dire constitue un renversement des valeurs. Quoi de plus normal, en effet, que de se préoccuper de la nourriture – qui nous permet de subsister – et du vêtement – qui nous permet un certain confort de vie en nous protégeant des aléas du climat en même temps qu’il nous embellit ! Le Seigneur nous dit, en substance : faites confiance à votre Père céleste qui vous a créé, qui connaît tous vos besoins et qui vous aime. Quelle leçon d’abandon à Dieu ! Il y a une phrase qui est un chef d’œuvre, un authentique logion : « La vie n’est-elle pas plus que la nourriture et le corps plus que le vêtement ? ». La vie et le corps relèvent de l’être ; la nourriture et le vêtement relèvent de l’avoir. Le Seigneur nous dit : soyez dans l’être – en union avec « Celui qui Est », l’Etre suprême6, et non dans l’avoir, qui n’est qu’un rayonnement de l’être, un fruit. Soyez centrés sur la Source divine. Et les exemples qu’Il donne sont admirables de beauté poétique, rappelant les psaumes que Lui-même a inspirés au roi David, par le Saint-Esprit : les oiseaux sont nourris par Dieu,…les Lys des champs7 sont plus beaux que tous les vêtements du monde…

Quatre fois le Seigneur dit : « Ne vous inquiétez pas… ». Faites confiance à Dieu votre Père, qui connaît jusqu’au nombre de vos cheveux et qui prend soin de vous, parce qu’Il vous aime… Ne vous comportez pas comme les païens qui adorent les idoles et ne connaissent pas Dieu. Evidemment, il est très difficile de pratiquer à la lettre ce que nous dit le Christ. Seuls quelques grands saints y sont parvenus, tel St Benoît de Nursie (VIe siècle) qui ne prévoyait jamais pour le lendemain et interdisait à ses moines de faire des provisions. Ce qui est le plus important, c’est d’en retenir l’esprit, de ne jamais perdre de vue la finalité des choses.

Mais le Christ ne nous demande pas seulement de nous abstenir de certains comportements : après nous avoir préparé par un discours négatif (ne vous inquiétez pas…), Il nous révèle la clé du mystère, le but, en parlant positivement : Cherchez donc premièrement le Royaume de Dieu et sa justice… (ou : « le Royaume et la Justice de Dieu »)8. Cette expression est assez difficile à comprendre. Faites en sorte que dans votre être et votre vie, ce soit Dieu qui règne, qu’Il soit le cœur de votre être et qu’Il gouverne votre vie. Ayez une juste hiérarchie des valeurs : préoccupez-vous d’abord de Celui qui est la source de l’être, de la vie et du bonheur. Que serait une flamme sans le feu qui la produit ? Que serait une goutte d’eau sans le fleuve qui la porte ? Souvenez-vous que vous êtes l’image de Dieu : sans son prototype, l’image cesserait d’être. Quant à la « justice de Dieu », ce n’est pas d’ordre juridique ou moral : il s’agit des pensées justes du Père, qui sont à l’origine de toute la création et qui maintiennent toutes choses dans l’être. Le Seigneur ajoute : et toutes ces choses [les nécessités biologiques] vous seront données par surcroît. Non seulement vous aurez la joie ineffable d’être en communion avec Dieu, mais vous aurez en plus tout le reste, librement, sans que vous en dépendiez. Au fond, le Seigneur nous dit : soyez des dieux.

Il termine par un extraordinaire conseil spirituel, un des sommets de la Sagesse : à chaque jour suffit sa peine.

Père Noël TANAZACQ, Paris

Notes :

1. La péricope du lectionnaire byzantin s’arrête au verset 33, mais il est évident qu’il faut inclure le verset 34, qui est la phrase finale du discours du Seigneur sur ce sujet.
2. Logion est formé sur Logos : logion du Logos, verbe du Verbe, parole de Dieu, sentence divine, expression verbale d’une pensée divine. Ce terme vient de Papias de Hiérapolis (vers 100-130 apr. J-C) qui rédigea une « Exégèse des logias [pluriel de logion] du Seigneur ».
3. Dans le texte latin : simplex = simple, sans ombre, sans mélange, sans déformations ; grec : aplous = simple, intact, sain.
4. Latin : nequam = mauvais, qui ne vaut rien ; grec : ponêros = défectueux, mauvais, malin. Dans les deux cas (cf. note 3), cela peut être physique ou moral.
5. Ce terme est cité dans l’Ecclésiastique (Siracide) en 31/8, et il est utilisé dans la littérature rabbinique pour personnifier l’argent, en tant qu’idole.
6. Comme le dit Saint Basile, au début de son Anaphore.
7. Les lis des champs : le grec krinon a traduit l’hébreu chuchan qui est un terme collectif servant à désigner diverses fleurs des champs (lis, iris, colchiques, tulipes, narcisses…) aux couleurs éclatantes, « pascales », qui sont une splendeur au printemps.
8. Cette deuxième traduction est plus théologique, car elle nous renvoie à l’Esprit et au Fils : l’Esprit Saint est le règne du Père (« Que Ton règne arrive ») et le Fils « accomplit toute justice », c’est-à-dire les pensées justes du Père. Nous pouvons aussi considérer que la vraie nourriture de l’Homme est le Fils (l’Eucharistie) et son vrai vêtement est l’Esprit Saint, la lumière de la Transfiguration. Mais la première traduction est conforme aux textes grec et latin.

Les lis des champs ou Ne pas s’inquiéter de la vie biologique

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