Ajouté le: 5 Mai 2011 L'heure: 15:14

La guérison de l’Aveugle-né

6e dimanche de Pâques1 (Jean 9/1-38)

 

La guérison de l’Aveugle-né

On est un peu surpris de trouver cet Evangile à la fin du temps pascal parce que l’évènement se situe avant la Passion du Seigneur. Mais c’est lié à la pédagogie liturgique de l’Eglise d’Orient : les trois premiers dimanches du temps pascal sont centrés sur la Résurrection du Christ, comme il est normal, et les trois dimanches suivants sont centrés sur le mystère de l’eau2, pour nous préparer à la Pentecôte, car l’eau est l’un des grands symboles de l’Esprit-Saint. La vision occidentale est différente, plus historique : on lit cet Evangile à la fin du Carême, le mercredi de l’Illumination, le jour où les yeux des catéchumènes s’ouvraient, parce qu’on leur transmettait solennellement le Symbole de Foi et la prière du Seigneur (le Notre Père)3.

Ici, l’élément essentiel c’est l’eau. Le contexte le confirme. Le Seigneur est monté à Jérusalem pour la fête de Soukkoth4 et, le dernier jour, le grand jour de la fête, Il s’écrie : Si quelqu’un a soif, qu’il vienne à Moi et qu’il boive. Celui qui croit en Moi, des fleuves d’eau vive couleront de son sein… Il dit cela de l’Esprit que devaient recevoir ceux qui croiraient en Lui… (Jn 7/38-39). C’est un moment particulièrement difficile pour le Christ, car Il donne dans le Temple un enseignement d’une exceptionnelle hauteur théologique et qui Le concerne, Lui personnellement, en tant qu’envoyé de Dieu, Fils du Père céleste, qui n’est pas reçu par la foule et qui provoque un affrontement très dur avec elle, puisque les Juifs veulent Le lapider (Jn 8/59). Il souffre une Passion morale avant Sa Passion physique.

C’est juste au sortir du Temple qu’Il voit, en passant, un homme aveugle de naissance qui mendie, assis à une porte. Le Seigneur ne dit rien. Mais les Apôtres profitent de la circonstance pour Lui poser une question difficile : Rabbi, qui a péché, lui ou ses parents, pour qu’il soit né aveugle ? Immense problème qui obsède les hommes jusqu’à nos jours ! Nous abordons souvent les problèmes spirituels avec une mentalité magique (à connotation juridique et morale), qui privilégie le lien de cause à effet, en oubliant qu’il n’y a aucun automatisme dans la vie spirituelle : l’Homme est libre, comme Dieu est libre. Le Christ fait une belle réponse, déconcertante : ce n’est pas un problème de péché, mais il faut que Je manifeste au monde que Je suis le Fils de Dieu, la Lumière du monde. Cette infirmité va y concourir. Il apprend à Ses disciples à distinguer entre la nature et la personne.

Cela ne retire rien au fait que globalement les maladies de l’humanité soient une conséquence du péché. Mais cette réalité théologique ne signifie pas que telle maladie serait la conséquence de tel péché pour telle personne. Et surtout lorsqu’il s’agit de maladies incurables de naissance (en général génétiques), qui nous apparaissent comme très injustes, l’enfant ne peut pas avoir choisi de communier personnellement au péché : il est innocent. Il faut donc se garder de toute opinion définitive et avoir seulement de la compassion. Le Christ en a immédiatement : Il le guérit, mais selon un rituel extrêmement riche de symboles et quasiment sacramentel.

Il crache par terre et mélange la « poussière du sol » (=Adam en hébreu) avec Sa salive divine pour faire de la boue, puis il pose ce cataplasme divin sur les yeux de l’aveugle. C’est une image symbolique de la création de l’Homme au 6e jour : le Fils façonna l’Homme avec la poussière du sol, qui avait été arrosée par la vapeur qui s’était élevée de la terre (Gen. 2/6-7). Après, l’Esprit lui insuffla la vie, l’âme. La salive divine représente symboliquement l’économie de l’Esprit, car il s’agit « d’eau » (qui produit la vie) et l’Esprit repose en plénitude dans le Fils.

L’acte sacramentel qu’Il fait représente la recréation de l’Homme. Mais ensuite, Il demande à l’homme malade de coopérer à sa guérison, de faire un effort, une démarche : aller jusqu’à la piscine de Siloé5 et s’y laver. L’aveugle croit Jésus sur parole6, obéit et est guéri immédiatement. Siloé veut dire « envoyé », nous précise l’Evangile. Le fait d’aller jusqu’à la piscine symbolise le retour à Dieu, et le fait de s’y laver symbolise le baptême. Il est immergé dans les eaux de l’Esprit, qui le régénère, le ramène à la vie, à la lumière du Christ. Nous avons là un bel exemple de synergie entre Dieu et l’Homme, et de synergie entre les deux mains du Père, les deux Envoyés, les deux Paraclets, le Fils et l’Esprit. Le Fils a refaçonné et l’Esprit a rendu la Vie.

Ce miracle incroyable provoque un ébranlement dans le microcosme juif de Jérusalem. Tout le monde est incrédule, les voisins, les Pharisiens, les parents…On n’arrive pas à y croire. L’Evangile nous raconte longuement les quatre rencontres qui suivent l’évènement et qui ont un caractère presque comique. Les Pharisiens sont très ennuyés par ce miracle dérangeant. La seule chose qui leur importe, c’est que Jésus ait fait ce miracle un jour de sabbat ! Ils ne manifestent aucune joie de la guérison de ce malade incurable, ils n’ont aucune admiration, ni gratitude envers ce rabbi qui pourtant a fait des œuvres que nul autre n’avait faites (Jn 15 24 ; l’aveugle guéri répond aux Pharisiens : Jamais on n’a ouïe dire que quelqu’un ait ouvert les yeux d’un aveugle-né). Pire : ils vont finir par injurier l’aveugle-né et le chasser.

L’aveuglement de l’Homme peut être tragique. Il peut conduire des gens normaux, et même « bien », à devenir des meurtriers, des monstres. Ce rabbi de Nazareth qui guérissait les malades incurables et ressuscitait les morts, ils vont le faire mettre à mort quelques mois plus tard… Pendant toute Sa mission terrestre (3 ans) le Christ n’a pas cessé de dire qu’il fallait se préoccuper de l’esprit plus que de la lettre, du contenu plus que du contenant, de la réalité intérieure plus que de l’apparence extérieure. Et Il n’a pas été entendu : on Lui a reproché de ne pas appliquer la Loi, Lui qui en est l’Auteur divin ! Et l’Eglise commet souvent les mêmes péchés que la Synagogue. On est très strict sur l’application des lois, des règles, des canons, des usages – qui pourtant sont tous relatifs et changeants – alors qu’on a peu de souci de l’état intérieur des âmes, de leur vie spirituelle, de leur relation intime avec Dieu. Les deux premières personnes à avoir vu le Christ ressuscité (Marie de Magdala) et à être entrée dans le Royaume de Dieu (le Bon larron) étaient fort peu canoniques… Beaucoup de personnes pensant être spirituelles sont tellement pleines de leurs pensées qu’elles ne peuvent plus recevoir celles de Dieu : elles passent à côté de Celui qui est la Vie, sans Le voir.

Le personnage le plus remarquable dans cette sorte de vaudeville religieux est l’aveugle guéri. Non seulement le Saint-Esprit lui a ouvert les yeux de chair, mais Il lui a ouvert aussi l’œil intérieur. A chaque question qui lui est posée, il répond par une « antienne » remarquable : Cet homme qu’on appelle Jésus a fait de la boue, en a oint mes yeux et m’a dit : va à la piscine de Siloé et lave-toi. J’y suis allé, je me suis lavé et je vois7. Mais il fait plus : il a l’audace de répondre aux Pharisiens, avec intelligence, et il les reprend8. Ne sachant plus que dire, ils le chassent avec mépris (Tu es né tout entier dans le péché et tu nous fais la leçon !).

Quant au Seigneur, Il avait disparu. C’est là un autre enseignement remarquable : le Christ accomplit des actes thaumaturgiques, mais Il ne s’attache pas les personnes, contrairement à tous les gourous et pseudo-pères spirituels ; Il laisse les hommes libres. Dieu ne s’impose jamais : Il se propose. Il attend aussi que nous Le cherchions : Il jette l’hameçon et Il espère que le poisson va mordre. Après toute cette agitation, Il rencontre à nouveau l’ancien aveugle dans le Temple9 et Il Se révèle expressément à Lui. L’homme a été préparé intérieurement par la guérison physique : il a changé et évolué, et maintenant il dit : Je crois au Fils de Dieu ; il se prosterne et L’adore. Quel paradoxe étonnant ! les Pharisiens, disciples de Moïse, appliquant la Loi à la lettre et vivant, en apparence, d’une façon spirituelle, n’ont pas vu le Messie, le Christ. L’Aveugle-né, lui, L’a vu. La véritable cécité est intérieure. Seuls les cœurs purs – ceux qui renoncent à eux-mêmes – peuvent voir Dieu.

Père Noël TANAZACQ (Paris)

Notes :

1. Il est inexact de dire « 6e dimanche après Pâques », comme on le trouve souvent dans les calendriers liturgiques : il est le 6e dimanche de la Pâque, si l’on considère que tous ces dimanches ne forment qu’un (« Ce jour, le Seigneur l’a fait »), ou 6e du temps pascal comme on le dit en Occident. Mais il est le 5e dimanche après Pâques.
2. 4e dimanche : le bouillonnement de l’eau à Béthesda (la guérison du Paralytique), 5e dimanche : l’eau vive (la Samaritaine). Ici : la salive du Christ et les eaux de Siloé.
3. Le mercredi de la 4e semaine de Carême. C’était la « Traditio symboli ».
4. La fête des tentes, en septembre.
5. La piscine de Siloé est un grand réservoir d’eau qui se trouve au sud de Jérusalem, mais qui provient d’une source d’eau vive. Le roi Ezechias (722-687 av. JC, dont le prophète Isaïe fut le conseiller), avait fait creuser un canal souterrain qui amenait les eaux de la source de Guihon [devenue la Fontaine de la Vierge], sur le versant oriental du mont Ophel, jusqu’à la piscine de Siloé. La source est intermittente et coule plusieurs fois par jour. On suppose que l’eau provient en fait d’un réservoir d’eau naturel qui serait sous le mont Moriah (le mont du Temple). La piscine n’est pas proche du Temple : elle est à plus de 500 m. Il y a du chemin à parcourir, surtout pour un aveugle !.
6. Alors qu’il aurait pu prendre Jésus pour un charlatan. N’oublions pas qu’il ne l’a pas vu, puisqu’il est aveugle. Il n’a pu qu’entendre Sa parole..
7. Dans le rite des Gaules restauré, le mercredi de l’Illumination, le diacre proclame l’Evangile de la chaire et, à chaque fois que l’Aveugle-né prend la parole, le chœur chante cette antienne évangélique sur une mélodie particulière, conformément à la tradition occidentale de la lecture de l’Evangile à plusieurs voix (comme c’est le cas pour l’Evangile concordant de la Passion, en Semaine Sainte). C’est très puissant, car les fidèles « vivent » l’Evangile, et c’est  pédagogique.
8. Cela annonce aussi la Pentecôte : les pêcheurs illettrés de Galilée vont devenir des docteurs et enseigner les nations.
9. C’est-à-dire sur l’esplanade du Temple, dans le parvis des juifs.

La guérison de l’Aveugle-né

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