Ajouté le: 7 Avril 2011 L'heure: 15:14

Les rameaux une fête paradoxale et troublante

(Jn. 12, 1-18 ; vigiles : Mt. 21, 1-17)

Les rameaux une fête paradoxale et troublante

Etrange fête des Rameaux, appelée dimanche des Palmes en Orient1, et qui a donné lieu à un rituel particulier à Jérusalem et dans l’Eglise des Gaules2 ! On croit que tout est enfin arrivé, et tout s’écroule. Les Apôtres sont émerveillés de voir que leur cher Rabbi est enfin acclamé comme Messie dans la ville sainte et, le soir même, Jésus doit quitter la ville tristement, incompris et rejeté. Quelques jours après, ils Le verront pendu à la croix comme un esclave. Essayons de comprendre ce qui s’est passé ce jour-là et le sens profond de cet évènement qui a été la cause immédiate de l’arrestation et de la mort du Christ.    

Il faut d’abord resituer l’événement dans un contexte général si on veut le comprendre. Le Christ est à la fin de Sa mission terrestre, et l’antagonisme entre les Juifs et Lui est tel qu’ils veulent Le faire mourir (Jn. 7, 1). Sa présence en Judée se fait donc plus discrète, bien qu’Il monte quand même à Jérusalem pour Soukkot3 et Hanoucka4. Puis, à la demande de Marthe et Marie, Il ressuscite Son ami Lazare de Béthanie qui vient de mourir, probablement au printemps, peu de temps avant la Pâque. Tout Jérusalem est ébranlé, parce que Béthanie est très proche de la ville5, que ce miracle est éclatant (le cadavre était déjà en décomposition, puisqu’il sentait mauvais) et qu’il y a eu beaucoup de témoins. C’est ce miracle prodigieux qui conduit les grands prêtres et les pharisiens à décider la mort de Jésus (Jn. 11, 53), car ils craignent pour leur pouvoir : le rabbi de Nazareth leur fait de l’ombre. Jésus se retire alors à Ephraïm, en Samarie.

Six jours avant la Pâques, Il rend visite à Ses amis de Béthanie qui Lui offrent un repas (probablement un festin, pour Le remercier), au cours duquel Marie accomplit un acte d’amour exceptionnel et prophétique : elle parfume les pieds de Jésus avec un nard de grand prix6. Le Seigneur dira Lui-même qu’il s’agît d’une prophétie de Son ensevelissement. Tout Jérusalem sait que le Rabbi est à Béthanie : la ville est en émoi.

Le lendemain, c’est-à-dire 5 jours avant la Pâque, Jésus se rend à Jérusalem, et la foule, qui l’avait entendu dire, va à Sa rencontre pour l’acclamer. L’événement est en lui-même extraordinaire. Il y a énormément de gens qui sont venus en pèlerinage à Jérusalem pour la fête de Pâques, Juifs de toute la Palestine et de la diaspora, ainsi que beaucoup de prosélytes, notamment des Grecs, mentionnés par Saint Jean. Cette foule est tellement émerveillée par la résurrection de Lazare qu’elle reconnaît spontanément en Jésus le Messie tant attendu, sans tenir compte de ce que peuvent dire les représentants du judaïsme officiel, les grands prêtres, les scribes et les pharisiens. La foule est prophète : le prophétisme est le charisme du peuple. Le Seigneur est monté sur un ânon, le petit d’une ânesse7, assis « en amazone », et Il fait une entrée royale, messianique, dans la ville sainte, tandis que les gens font un tapis avec leurs vêtements et qu’ils l’acclament avec des branches de palmiers (et probablement d’olivier) en chantant des versets de psaumes que la tradition appliquait au Messie. Le plus important est un verset du psaume 117(118) : Hosanna [au Fils de David, chez Saint Matthieu], Béni soit celui qui vient au nom du Seigneur (v. 25-26)8. Mais ils ajoutent : le roi d’Israël9, ce qui comporte une certaine ambiguïté, car le Seigneur est aussi appelé dans l’Ecriture Roi des nations9. Toute cette entrée royale a un caractère prophétique, riche de symboles.

L’ânon sur lequel le Christ est monté a la même signification que l’agneau : Jésus est Fils de Dieu et Fils de l’Homme. Quant à l’âne (l’ânesse), il symbolise Israël, qui porte le Christ10. Il est très important de souligner que le Seigneur n’est pas venu sur un cheval, animal noble et guerrier. Le Seigneur est roi, mais non selon le monde : Il est un roi doux et humble de cœur (Mt. 11, 29), venu pour servir et non pour être servi (Mt. 20, 28). L’âne est un animal de bât qui porte les fardeaux : sa fonction exclusive est de servir, et il n’a pas d’apparence11. Mais cela n’empêche pas le Christ d’avoir une majesté royale sur cet ânon, car la vraie majesté est intérieure. Ce n’est pas un « tapis rouge » qu’on déroule devant Lui, mais les hommes se dépouillent de leurs manteaux pour en faire un tapis : le manteau des prophéties est tombé, la réalité s’accomplit. Ils jettent aussi des rameaux, comme on jette des fleurs, et agitent des palmes. C’est la palme de la victoire, celle des généraux rentrant victorieux du combat : le Christ va sortir victorieux de ce grand combat contre la mort, le péché et Satan. Mais la palme est aussi le symbole du martyre : pour sauver l’Homme, le Christ va souffrir le martyre.

Les Apôtres n’en reviennent pas : ils sont stupéfaits de voir un tel renversement de situation, ils n’osent pas y croire (Ses disciples ne comprirent pas d’abord ces choses. Jn 12, 16). Enfin Jésus est reconnu comme Messie ! Tout arrive. On pourrait presque dire : on a enfin réussi ! Les Synoptiques vont même plus loin : ils racontent que Jésus se rend dans le Temple, le purifie (Il chasse les marchands et les vendeurs) tandis que les enfants l’acclament bibliquement en criant  Hosanna au Fils de David. Tout a l’air bien. Mais, mais, mais…

D’abord si la foule s’est montrée prophète, elle a utilisé une expression ambigüe (dans cette circonstance) : Roi d’Israël. Les Juifs espéraient toujours le rétablissement de la royauté politique d’Israël. Or le Christ n’est pas venu pour cela (Mon Royaume n’est pas de ce monde13). Plus grave encore, quelques heures plus tard, lors du discours douloureux que fait le Christ à la suite de la demande des Grecs (qui voulaient voir Jésus (Jn. 12, 20-28)), et dans lequel Il parle ouvertement de Sa mort sur la Croix, la foule commence à douter. La foule est prophète, certes, mais volage. Quelques jours plus tard cette même foule criera : A mort !

Crucifie-Le (Jn. 19, 15).

Ensuite, il faut remarquer quelle est l’attitude des tenants du judaïsme officiel : lorsqu’ils voient les enfants acclamer Jésus dans le Temple, les grands prêtres et les scribes sont indignés (Mt. 21, 15-16). Ils ont certainement été impressionnés et même troublés par la liesse populaire à l’égard du rabbi Ieshouah, qu’ils n’ont pas osé arrêter, mais ils ne cèdent pas : leur volonté de meurtre est intacte. C’est même à partir des Rameaux qu’ils vont la mettre en œuvre, grâce à Judas.

Enfin, le Seigneur Lui-même est troublé, nous dit l’Evangile : Maintenant mon âme est troublée… Et que dirai-je… ? (Jn. 12, 27). Le Seigneur est troublé parce que, comme homme, Il ne peut pas être insensible au fait que le peuple de Jérusalem L’acclame en tant que Messie, car c’est la vérité. Mais, comme Dieu, Il sait qu’Il va mourir, Il sait que cette acclamation est circonstancielle, superficielle et ambigüe. D’ailleurs, Il ajoute : … Père, délivre-Moi de cette heure ?... Mais c’est pour cela que Je suis venu jusqu’à cette heure. Père, glorifie Ton Nom (Jn. 12, 27-28). Ce moment de déchirement intérieur annonce l’angoisse de Gethsémani, quatre jours plus tard : comme homme, Il suppliera Son Père d’éloigner la coupe du martyre, et comme Dieu Il dira : que Ta volonté soit faite.

Cette fête avait merveilleusement commencé : c’était une explosion de joie. On pouvait penser raisonnablement que tout allait s’arranger et que la vérité allait triompher, dans la paix. Pourtant, dès le début il y a eu une ambiguïté, puis un trouble s’est installé progressivement chez tous les protagonistes : le peuple, les grands-prêtres et les scribes, les apôtres et même le Seigneur. Il y a une raison capitale à tout cela : il était impossible de faire l’économie de la mort, parce que le pêché de l’Homme avait introduit la mort, et qu’il fallait que celle-ci fût vaincue. Le Christ-Dieu le sait et Il accepte. Qu’Il soit béni dans les siècles des siècles !

Père Noël TANAZACQ, Paris

Notes :

1. C’est beaucoup plus juste aux plans symbolique et biblique, mais il n’y a pas beaucoup de palmiers en Occident, surtout en Gaule…
2. Au plan liturgique, il n’y a rien eu de particulier à Constantinople comme à Rome pendant très longtemps. Mais à Jérusalem, on reconstituait l’entrée du Christ à Jérusalem en accompagnant l’évêque de la ville assis sur un âne. Ce rite s’est répandu dans l’Eglise des Gaules sous la forme d’une longue bénédiction des Rameaux, d’une procession à l’extérieur de l’église, puis d’une entrée solennelle du prêtre (suivi des fidèles) acclamé par les enfants demeurés dans le Temple. Cette solennité est passée dans le rite romain à la fin du 1er millénaire. Actuellement, dans le rite byzantin, il n’y a qu’une très courte bénédiction des rameaux pendant les Vigiles. Par contre la veille des Rameaux, l’Orient célèbre la fête de la résurrection de Lazare, qui est une richesse inconnue de l’Occident.
3. La fête des tentes, en septembre.
4. La fête de la seconde dédicace du Temple, en décembre.
5. Béthanie est un gros village qui se trouve à 3 km à l’est de Jérusalem, sur le versant oriental du Mont des Oliviers. Aujourd’hui : El Azaryié, le village de Lazare.
6. Matthieu et Marc rapportent la scène au même moment chronologique, mais ils la situent dans la maison de Simon le Lépreux et la femme verse le parfum sur la tête de Jésus. Quant à St Luc, il ne situe pas l’événement au même moment : la femme pleure d’abord, arrosant les pieds du Seigneur de ses larmes, puis les essuyant avec ses cheveux, avant de les oindre de parfum. Les trois Synoptiques qualifient la femme de pécheresse, c’est-à-dire de prostituée, mais n’indiquent pas son nom.
7. Conformément à la prophétie de Zacharie, lue en vigiles (Za 9, 9).
8. Hosanna : de l’hébreu « hôchia », sauver ; hoshi’a-na est une acclamation populaire, un vivat, qui signifie « sauve, de grâce » (au secours). On le trouve dans les Psaumes 117 (118), 25 et 12, 2. En Gaule, les Rameaux étaient aussi appelés « Dimanche de l’Hosanna ». Béni soit celui qui vient au nom du Seigneur : Béni soit l’envoyé du Père, le Fils, le Messie. Tous ces éléments constituent la deuxième partie du Sanctus de la liturgie, dans tous les rites.
9. Roi d’Israël se trouve en Is. 44, 6 et So 3, 15. Mais le Seigneur est aussi appelé Roi des nations en Jér 10, 7. Et, dans la prophétie de Zacharie lue aux Vigiles, qui annonce clairement la fête des Rameaux, le prophète dit simplement : voici, ton roi vient à toi  (Za 9, 1-12).
10. Tandis que le bœuf représente les Gentils, qui sont « eunuques » puisqu’ils n’ont pas engendré le Christ (Is. 1, 3)
11. Dans la prophétie de Zacharie lue aux vigiles, il est dit : « Voici ton roi vient à toi : Il est juste et victorieux. Il est humble et monté sur un âne, sur un âne le petit d’une ânesse. Je détruirai les chars d’Ephraïm et les chevaux de Jérusalem… ». Zacharie ajoute : « Il annoncera la paix aux nations » (Za. 9, 9-10).
12. Même après la Résurrection les Apôtres, réunis dans le Cénacle avec Jésus, Lui demandent : Seigneur, est-ce en ce temps que Tu rétabliras le royaume d’Israël ? (Actes 1, 6). C’est une véritable obsession chez les Juifs.
13. Réponse de Jésus à Pilate qui Lui demandait : Es-Tu le roi des juifs ? Jn 18, 33-36.

Les rameaux une fête paradoxale et troublante

Les dernières Nouvelles
mises-à-jour deux fois par semaine

Publication de la Métropole Orthodoxe Roumaine d'Europe Occidentale et Méridionale

Publication de la Métropole Orthodoxe Roumaine d'Europe Occidentale et Méridionale

Le site internet www.apostolia.eu est financé par le gouvernement roumain, par le Departement pour les roumains à l'étranger